Le Bain de Sens

20120930_143333Il est quatre heures de l’après-midi, et j’ai huit ans.

Sous moi, la serviette tente péniblement de retenir le sable facétieux. Je joue à voir la vie battre au sein de mes paupières fermées que traverse un soleil immobile. Les nuances rouges et orangées s’enchaînent au gré des contractions et du mouvement de mes yeux. Ma peau semble s’étendre sous les efforts conjugués des reliques salines de mon passage au sein des ondes et des chaleurs montantes.

J’entends, dans les respirations du ressac, les mains de Maman qui prépare le goûter en agençant chaque ingrédient dans un ordre précis et quasi-scientifique.

J’ouvre à peine les yeux en gardant dans un trait de lumière tout ce qui m’entoure. En tournant la tête, je devine le papier d’aluminium, métamorphosé en kaléidoscope d’étoiles innombrables qui envahissent peu à peu ma rétine par leurs rémanences.

C’est un festin qui s’organise.

Le pain craquant, pris au matin alors qu’il exhale encore les fragrances brûlantes du fournil, en répondant toujours : « Bien cuit ! », à la boulangère préoccupée du sort fait aux œuvres farinées de son artiste de mari. Le beurre, soigneusement protégé des ardeurs estivales, exhibe avec fierté le jaune appuyé qu’il a sublimé des prairies aux reflets de jade. Et le chocolat, diamant si noir qu’aucun rai de lumière ne peut s’y accrocher…

Les mains maternelles se font plus actives, et par touches minutieuses bâtissent les mets succulents que peineront à tenir nos petites mains fébriles.

Je feins de ne point être impatient et vois mes efforts récompensés par l’annonce officielle que nous fait Maman du début du goûter. Les voix des mamans sont si douces aux oreilles enfantines, et le temps qui passe ajoute à chaque instant plus de suavité dans les souvenirs épurés des mots qu’elles nous ont offerts.

Chacun se voit distribuer sa part de félicité.

Vient alors le silence des papilles, à peine troublé par le vent tiède qui se lève. Le regard se pose d’abord sur l’objet du délice et, comme un architecte confirmé, admire la construction savante des aliments. L’œil examine attentivement les strates colorées en tournant et retournant l’objet. Les mains soupèsent en appréciant la lourdeur garante d’une satiété future.

Il est quatre heures de l’après-midi, et mon fils a huit ans.

Il voyage entre le sable et les vaguelettes finissantes, construisant un savant assemblage qui bientôt deviendra citadelle imprenable pour les figurines assaillantes. Les flots malicieux viennent à leur tour assiéger les remparts de la forteresse de silice. Les rires cristallins de mon fils se transportent jusqu’à moi, m’entourant de cette chaleur infinie et cependant éphémère de l’enfance insouciante.

Et me voilà attrapant un coup d’amour paternel, qui marquera et chauffera ma peau bien plus profondément que le soleil ne le pourrait.

Je prépare à mon tour l’éternel goûter, tentant de suivre les traces de ma propre enfance. Et je vois déjà dans les yeux couleur d’océan de mon fils, une lueur de matin de Noël en découvrant la corne d’abondance que je lui ai concocté pour ce repas maritime.

J’ai franchi désormais cette porte invisible qui nous éclaire mieux sur la valeur de l’instant.

Fugace, sans doute futile aux yeux de ceux qui ne pensent qu’avenir et oublient que seul le présent nous appartient.

L’instant. Fleur unique qu’un jardinier inconnu et fort bien intentionné aura planté là avec tant de soins, pour qu’en un seul jour nous puissions entrapercevoir sa beauté fugitive, qui bientôt renaîtra en souvenir lorsque la corolle aura fané.

Il est quatre heures de l’après-midi, et j’ai cinquante ans.

Dans mon regard passe, tel un nuage vaporeux atténuant les lueurs solaires, un regret souriant.

Désormais, ce sont mes propres mains qui préparent, à l’occasion de trop peu fréquentes rencontres, quelques victuailles pour les repas partagés avec Maman autour de la table familiale, dont chaque fibre de bois recèle les petits soucis et bonheurs d’antan.

Ses mains sont certes moins habiles, sa voix moins assurée. Sa présence se fait peu à peu plus diaphane depuis que Papa s’en est allé.

Il n’y aura plus de sable. Il n’y aura plus d’océan. Et la cohorte des souvenirs marins n’est plus qu’une tenture surannée qui vient porter un voile embué sur le présent que je contemple encore et toujours. Il me reste un seul et unique goûter : celui des émotions passées qui reviennent adoucir ma mémoire. Et mes sens émoussés se nourrissent de mon histoire.

Pourtant, j’ai encore huit ans, et garde au creux de moi tout l’amour d’un après-midi d’été.

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