L’important c’est la cause… De la responsabilité implicite du patient porteur d’un coeur artificiel

Notes éthiques n° 2

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Notes éthiques – L’important c’est la cause…

De la responsabilité implicite du patient porteur d’un coeur artificiel

Le poids des mots

L’actualité récente sur le décès du quatrième patient porteur d’un coeur artificiel montre l’importance du choix des mots dans la diffusion d’une information. Regardons quelques-uns des titres utilisés par les médias sur cet événement (les mots mis en gras sont un choix personnel pour éclairer cet article)  :

  • Cœur Carmat: La prothèse hors de cause dans la mort du 4e patient greffé (20minutes.fr)
  • Le 4e greffé du cœur artificiel de Carmat est mort, l’implant est hors de cause (Huffington Post)
  • Coeur Carmat : le quatrième greffé est mort, la prothèse n’est pas impliquée (Le JDD)
  • Décès d’un quatrième patient greffé d’une prothèse cardiaque, celle-ci est hors de cause
  • Décès d’un quatrième patient greffé d’une prothèse cardiaque, celle-ci est hors de cause (affairesinternationales.fr)
  • Carmat en baisse après le décès du 4eme greffé du coeur artificiel (Investir)
  • CARMAT : bondit malgré le décès du quatrième patient greffé (zonebourse.com)

Cause toujours

La notion de cause

La cause est “ce qui produit un effet”, issue de la célèbre relation de cause à effet  – le principe de causalité – décrite par Descartes dans son Discours de la méthode. L’origine étymologique de ce mot vient du latin causa, qui signifie cause, motif, raison.

Nous devons aussi examiner la locution “à cause de”, c’est-à-dire “du fait de”. En justice et plus précisément en droit de la responsabilité, trois éléments sont nécessaires pour déterminer la responsabilité :

  • Un préjudice : matériel, corporel, moral ; le préjudice est engendré par un dommage
  • Un fait générateur, fondé sur la faute ou sur le risque
  • Un lien de causalité : lien de cause à effet direct entre le fait dommageable et le préjudice.

Ces trois éléments réunis conduisent à la réparation du préjudice (en nature, en dommages et intérêts).

Ce qui est dit vs ce qui peut être compris

Qui pro quo

La lecture des titres incluant cette notion de cause peut donner lieu à interprétation. Si la prothèse est hors de cause dans le décès du patient, quelle ou qui est la cause du décès ?

Une lecture simple nous amènera à penser que c’est la ou les maladies dont souffraient le patient, qui ont entraîné l’issue fatale. Les quatre patients porteurs du coeur artificiel concerné étaient tous insuffisants cardiaques, sévèrement atteints. 

Mais n’est-il pas possible d’interpréter cette cause comme de la “responsabilité” du patient ? Ce n’est pas la prothèse qui a entraîné le préjudice, ici mortel, alors reste le patient. Les termes choisis semblent pouvoir induire une sorte d’opposition entre l’homme et la prothèse : patient versus implant. Cette opposition à son tour induit comme une égalité entre l’homme et l’objet. Le patient serait alors “chosifié” et la prothèse animée d’une vie propre.

Éclairage éthique

Tournons-nous alors vers le courant éthique de l’utilitarisme.

L’utilitarisme se fonde sur la notion de la recherche du plaisir et de la fuite de la peine ou de la souffrance, afin d’atteindre le bonheur. Pour réaliser une action morale, l’utilitariste procède à une pesée d’intérêts, afin de pouvoir mesurer si la somme des plaisirs et des peines conduit bien vers le bonheur.

Dans une société utilitariste, la recherche de la maximisation de l’avantage global est la règle : elle recherche l’utilité – donc le bonheur – de tous. A ceci près que nous n’avons pas tous les mêmes préférences (plaisirs), ni les mêmes aversions (peines). Il s’ensuit que la recherche de la maximisation de l’avantage global peut avoir pour conséquence le sacrifice de quelques-uns.

Dans le cas que nous étudions, la maximisation de l’avantage global recherché est la possibilité pour tout être humain ayant une pathologie cardiaque sévère, ne pouvant être traitée rapidement par une greffe “classique” d’un coeur venant d’un donneur, de disposer d’un coeur artificiel qui remplacera – au moins pour un temps, le coeur malade.

Cette recherche est juste assurément. Mais elle entraîne inévitablement des sacrifices : ici le décès des patients. L’objection pourra être faite que ces patients savaient inévitablement, par l’information sur le bénéfice/risque, le risque qu’ils prenaient. Ils voyaient là sans doute, l’intérêt global de la société comme supérieur au leur. Soyons leurs gré de ce courage particulièrement admirable.

L’avantage global est donc cette prothèse “miraculeuse” dont il faut chanter les louanges et la dédouaner le plus possible d’être en cause lors du décès d’un patient. Mais gardons-nous de laisser le moindre interstice possible à l’interprétation d’une prothèse innocente et d’un homme coupable.

Au coeur de l’économie

Argent, trop chair

Les deux derniers titres cités plus haut évoquent l’aspect économique lié à la production de ce coeur artificiel. La société qui le produit est cotée en bourse.

Pour le soignant que je suis, il est difficile de placer un aspect financier à la même hauteur qu’un enjeu humain.

Rallumons l’éthique

L’utilitarisme a été face à un dilemme : comment trouver un moyen de pouvoir comparer des plaisirs matériels ? Le seul critère a été l’argent : toute chose a un prix.

Un exemple souvent donné est celui d’un cordonnier qui veut acquérir une maison. Si l’argent n’existait pas, il pourrait payer avec ce qu’il produit : des chaussures. Mais il n’est pas certain que l’architecte qui a construit la maison du cordonnier soit pleinement intéressé pour disposer de milliers de paires de chaussures. L’argent vient alors à point nommé pour faciliter les échanges économiques.

Dans le cas de la commercialisation de cette prothèse – au demeurant, je le répète, fort utile pour pallier le faible nombre de dons d’organes et la complexité des compatibilités entre donneurs – la finalité clairement exprimée est de pouvoir réaliser un profit. Je vous laisse imaginer, si les essais futurs sont concluants, l’immensité possible de distribuer ces prothèses sur toute la planète et les retombées financières qui en découleront.

Il reste que, même si cela n’a jamais à ma connaissance été exprimé, l’examen de ces situations tend à faire penser que la finalité d’une vie meilleure pour les patients cardiaques semble être en peine pour primer sur la finalité économique.

Et c’est pas fini…

Nous avons vu que les titres employés par quelques médias pouvaient être péjoratifs pour le/les patient(s) qui ont le courage immense d’accepter cette aventure. Ils ne sont en rien “responsables” de leur décès, même si la prothèse de son côté est “hors de cause”.

Espérons que les journalistes sauront à l’avenir tourner leur clavier sept fois dans leurs touches, en se branchant sur Empathie FM, dans le souci du respect des patients. Notons, à leur décharge, que la majorité des titres de recelait pas cette ambiguïté.

Quant aux finances, souhaitons que l’appât du gain s’efface toujours devant l’intérêt – moral – de l’être humain.

Dsirmtcom, janvier 2016

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2 réponses à “L’important c’est la cause… De la responsabilité implicite du patient porteur d’un coeur artificiel

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