Que reste-t-il de nos atours ? “On pourra un jour remplacer tous les organes du corps”.

Notes éthiques n° 3

Méduse

Méduse échouée en baie de Cancale – Novembre 2015

Bioman

Un article du Figaro publié le 29 janvier 2016 a pour titre : “On pourra un jour remplacer tous les organes du corps”. La personne interviewée est directeur général d’une entreprise d’électronique médicale à l’échelle mondiale. Cette entreprise administre par ailleurs la société Carmat, qui produit le coeur artificiel dont nous avions parlé dans un précédent article (L’important c’est la cause).

La thèse évoquée dans l’article du Figaro est que tous les organes pourront être un jour remplacées par des prothèses (foie, pancréas, oeil…). Une recherche est en cours sur la stimulation de la moelle épinière combinée à des exosquelettes, permettant un jour peut-être que des personnes tétraplégiques puissent retrouver la capacité de marcher.

Au-delà de l’indéniable intérêt de telles recherches, il faut sans doute se poser la question de l’identité : jusqu’à quelles limites resterons-nous encore nous-même, si la quasi-totalité de nos organes s’est changée en prothèses électroniques ? En d’autres termes, quel serait l’impact sur la définition de la personne dont il ne subsisterait presque plus de “pièces d’origine” ?

La balade des concepts

Carte d’identité

Explorons tout d’abord la notion d’identité. Examinons les différentes définitions.

Caractère de ce qui demeure identique ou égal à soi-même dans le temps (identité personnelle)

Cette notion d’être identique à soi-même dans le temps montre qu’il ne peut s’agir en rien de notre seule enveloppe physique. Le corps, les organes, les cellules vivent et meurent. Notre identité transcende donc notre existence physique. L’identité – comme la vérité pour Mulder et Scully – est ailleurs… La notion d’identité personnelle sera abordée ci-après dans le concept de personne.

Conscience de la persistance du moi

“Et moi, et moi, et moi..”. Jacques Dutronc a sans doute été le nouveau Descartes. Le Cogito de l’auteur du Discours de la méthode affirme “le sujet conscient de soi. L’homme a donc cette caractéristique d’être doué de raison. Nous retrouvons ici Aristote, qui distingue la spécificité de l’homme dans sa vie rationnelle, alors que les plantes et arbres n’ont qu’une vie végétative et les animaux une vie sensitive. Nous avons ainsi, en théorie, la capacité de choisir notre vie et de déterminer le but de notre existence.

La conscience se définit comme la: “connaissance qu’a l’homme de ses états, de ses actes et de leur valeur morale”. Être conscient de soi, de nos actions et de leur valeur morale fait de nous un être déontologique, un être de devoir : “je pense, donc je dois…”.

Revenons au Moi. Freud a décrit l’appareil psychique comme doté de trois instances :

  • Le Ça, domaine de l’inconscient et des pulsions
  • Le Surmoi, gendarme du psychisme avec tous ses interdits
  • Le Moi, domaine de la conscience et  de la raison

Instances auxquelles Freud ajoutera l’Idéal du Moi, censé nous donner le modèle que nous voulons absolument égaler. Ici encore Aristote est présent avec son télos : le but, la finalité de nos actions.

Le Moi, la conscience, ne sont pas donc pas seuls à mener notre barque. Nous reconnaîtrons la valeur morale de nos actes avec un subtil jeu de balancier entre le Surmoi et l’Idéal du Moi, entre un gendarme et un superman…

Mon nom est Personne

Pour définir la notion de Personne, nous allons volontairement orienter la recherche vers le domaine du droit de la personne dans le domaine de la santé. Ce choix se justifie de par le thème de cet article, ciblé sur l’impact d’une médecine “électronique” sur la personne humaine.

La loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé énumère les différents droits des usagers. Nous allons en examiner deux plus particulièrement en lien avec notre thème.

Protection de la santé

Art. L. 1110-1. – Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en oeuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne. Les professionnels, les établissements et réseaux de santé, les organismes d’assurance maladie ou tous autres organismes participant à la prévention et aux soins, et les autorités sanitaires contribuent, avec les usagers, à développer la prévention, garantir l’égal accès de chaque personne aux soins nécessités par son état de santé et assurer la continuité des soins et la meilleure sécurité sanitaire possible.

Les mots-clés sont ici la prévention, l’accès aux soins pour tous, la continuité des soins et la sécurité sanitaire.

Mieux vaut prévenir…

En appliquant ces mots au thème de cet article, nous pouvons voir que la prévention consistera à éviter au mieux que l’être humain ait besoin que ses organes soient remplacés.

Malheureusement, compte tenu des particularités de chacun, de son patrimoine génétique, de son environnement physique et socio-culturel, il semble impossible, aujourd’hui, que la prévention puisse contrer la survenue de toutes les pathologies. Nous ne sommes pas Dieu [lien vers article] et par ailleurs, si Dieu existe, il n’a pas a priori prévu de nous prévenir (des maladies).

Access denied

L’accès aux soins est un bien difficile sujet. Du point de vue géographique d’une part, la mise en oeuvre de communautés hospitalières, avec la loi Hôpital Patients Santé Territoires et bientôt de groupements hospitaliers de territoire avec la loi santé promulguée très récemment le 27 janvier 2016, induit le regroupement de services, la fusion d’établissements, la mutualisation de moyens. L’offre de service public risque donc de subir des disparités territoriales, éloignant parfois les usagers de cet accès aux soins si proclamé en tout lieu.

Ces orientations ont pour but de mieux garantir la continuité des soins, en améliorant le parcours de l’usager au sein du système de santé avec des structures adaptées, performantes et mises en réseau. Elles visent aussi à garantir la sécurité sanitaire : un chirurgien qui ne fait que quelques opérations spécifiques par an aura moins de pratique que celui qui en fera une centaine ou plus sur la même durée. Comme quoi, le vélo, ça s’oublie finalement.

Dans le cas où nous devrions remplacer tous nos organes, il faudrait bien entendu veiller à s’entourer d’un praticien parfaitement au fait des actes médicaux nécessaires à une telle opération d’envergure.

Weight Watchers

Pour l’anecdote, la loi santé de 2016 comprend cinq articles dans le chapitre intitulé “Garantir l’accès aux soins”, contre quarante-cinq dans le chapitre “Accès de tous à des soins de qualité” de la loi HPST de 2009, soit une cure drastique en sept ans…

Digne d’un don

Art. L. 1110-2. – La personne malade a droit au respect de sa dignité.

La notion de dignité renvoie à la loi n° 94-653 du 29 juillet 1994 relative au respect du corps humain qui modifie le Code Civil. Dans le chapitre II intitulé “Du respect du corps humain”, l’article 16-3 indique :

Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne ou à titre exceptionnel dans l’intérêt thérapeutique d’autrui.

Le consentement de l’intéressé doit être recueilli préalablement hors le cas où son état rend nécessaire une intervention thérapeutique à laquelle il n’est pas à même de consentir.

Le remplacement de tout ou partie des organes par des prothèses électroniques ne sera donc possible qu’à deux conditions :

  • Nécessité médicale pour la personne
  • Consentement préalable

Les autre conditions (intérêt thérapeutique d’autrui, incapacité à consentir) concernent plus le domaine du don d’organes, sauf dans le cas aujourd’hui des coeurs artificiels en essai de phase I, où les receveurs devaient être conscients d’un intérêt thérapeutique plus important pour ceux qui en bénéficieraient dans le futur que pour eux-mêmes. Saluons encore une fois ici leur immense courage.

Kant pense-t-il ?

Kant affirme dans son Impératif pratique : “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais seulement comme un moyen”.

La frontière entre la personne-fin et la personne-moyen semble infime lorsque nous observons les essais dans le domaine des remplacements d’organe par une prothèse électronique. Le patient est malgré tout le “moyen” pour que les autres patients qui suivront soient réellement une fin. Lorsque toutes les prothèses artificielles seront pleinement opérationnelles, il sera alors, espérons-le, possible de considérer les personnes receveuses comme une fin, la finalité étant alors de repousser leur finitude d’être humain.

 

A présent tu peux t’en aller

The Blade Runner

Oscar_Pistorius_2_Daegu_2011

Erik van Leeuwen, attribution: Erik van Leeuwen (bron: Wikipedia). — www.erki.nl

Lors des dons d’organes entre humains, il peut arriver qu’il y ait un rejet psychologique du greffon. Le greffon est un autre, une altérité qui est en nous, et le sujet devient à la fois Je et Tu. Il est alors nécessaire d’avoir un accompagnement psychologique pour pouvoir accueillir cet Autre en Soi.

A priori, ce phénomène psychologique ne devrait pas se retrouver avec une aussi grande acuité chez la personne porteuse de prothèse(s) électronique(s). Cela sera vraisemblablement le cas pour les prothèses “invisibles” (coeur, foie, pancréas…). Pourra-t-il en être de même pour les prothèses “visibles” ?

Avant le drame qu’il a provoqué, Oscar Pistorius et ses prothèses de jambe était un athlète adulé, au surnom impressionnant de The Blade Runner en référence au film de Ridley Scott. Ses prothèses en fibre de carbone étaient vues comme une avancée technique majeure. La vision de cet homme aux jambes artificielles n’avaient pas, à l’époque, provoqué de rejet, mais plutôt le sentiment d’un progrès technologique majeur. Le fait principal avait d’ailleurs été qu’un athlète “handicapé” avait pu courir avec des athlètes “normaux”.

Chirurgie de l’extrême

Mais qu’en sera-t-il si un jour, une majorité des organes – au sens large – est remplacée et que l’aspect physique est totalement différent de l’être qui était dans un autre corps et à qui ne reste désormais presque plus rien ? Sera-t-il toujours, comme dans le chapitre précédent sur l’identité, “égal” à lui-même ?

Récemment, une équipe de chercheurs chinois a – ou aurait – réalisé une greffe de la tête  d’un singe sur le corps d’un autre. Au-delà de l’aspect Frankensteinien de l’affaire, il est fort douteux que des comités d’éthique arrive à un accord sur une telle intervention. Et pourtant, un russe atteint de maladies neurodégénératives est déjà candidat à ce que sa tête soit greffée sur un autre corps. Si cette situation se produisait un jour, il serait alors impossible de savoir comment le psychisme du sujet pourrait accueillir une telle quantité “d’Autre”.

tete

Entrer une légende

Source : http://multimedia.lecho.be/transplantation/

En revenant dans le domaine de l’artificiel, quel sera le choix pour cette tête sans corps ? Lui donner un corps artificiel ? Après les objets “connectés”, en faire une tête connectée à des machines bioniques, à des ordinateurs… ?

Pouvons-nous imaginer que le Surhomme de Nietzsche soit cette créature future où ne subsisterait que la tête, le cerveau et la conscience :

Tous les êtres jusqu’ici ont crée au-delà d’eux-mêmes quelque chose de supérieur à eux. Qu’est-ce que le singe pour l’homme ? C’est justement cela que l’homme doit être pour le surhomme.

Il vaux mieux ne pas trop y penser au risque d’engendrer de bien terribles cauchemars !

Ipse et Idem sont dans un bateau

Retour vers l’identité

Le philosophe Paul Ricoeur différencie deux formes d’identité :

  • Idem : l’identité-idem ou la mêmeté, ce qui permet de reconnaître autrui même après que le temps soit passé – Julio Iglesias et son “Je n’ai pas changé” c’est de la philo… Et la notion “d’invariant relationnel” : malgré les changements liés au temps, à la vieillesse, l’identité-idem assure la pérennité de l’individu “Tu ne changeras jamais !”
  • Ipse : l’identité-ipsé ou l’ipséité, qui se construit dans le temps, et du domaine du “Qui suis-je ?” ou du “être Soi-même”.

Il sera sans doute difficile de pouvoir garder la notion de mêmeté sur le corps est bouleversé dans son aspect physique par pléthore de prothèses. Il sera alors temps de prendre l’issue de secours de Saint-Exupéry : “L’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le coeur”.

Quant au “Qui suis-je ?”, la question risque de se heurter à une absence totale de réponse. Accepterons-nous de n’être que – presque – purs esprits ?

Et ça continue, en corps et en corps

Au terme de cet écrit, il reste encore beaucoup d’incertitudes quant au bien-fondé du remplacement presque complet d’un corps humain, et des conséquences sur la personne, le sujet vivant cette expérience.

En un temps où l’unicité du corps et de l’esprit est culturellement bien ancrée, le dilemme éthique de ce corps morcelé, même s’il est réparé, est trop considérable pour accoucher d’une quelconque réponse. Encore une fois, et comme toujours en médecine, il faudra revenir à la dualité patient et médecin. Chaque situation est humaine, donc chaque situation est unique.

 

Dsirmtcom, février 2016

 

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2 réponses à “Que reste-t-il de nos atours ? “On pourra un jour remplacer tous les organes du corps”.

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