Animal, on est mal ! La dissection en cours de SVT, le retour

Notes éthiques n° 6

Rails 50

Yellow Brick Road – Bretagne, avril 2016

Souriez, vous êtes disséqué(e)s

Plusieurs articles (12) sont parus en cette semaine du 11 avril 2016 sur le retour de la dissection dans les cours de sciences de la vie et de la terre. 

Une décision du Conseil d’Etat en date du 6 avril 2016 a annulé l’interdiction des dissections animales dans les cours de sciences de la vie et de la Terre et de bio-physiopathologie humaine. Cette interdiction avait été notifiée aux recteurs d’académie par une note de la Ministre de l’Education nationale en date du 28 novembre 2014. 

La demande de cette annulation avait été faite les 1er juillet et 9 décembre 2015 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat par le syndicat national des enseignements du second degré (SNES-FSU).

Notre questionnement sur cette situation va comprendre plusieurs parties :

  • Chronologie des différentes étapes depuis l’interdiction de la dissection jusqu’à son retour
  • Essai d’interprétation du fondement de la décision du Conseil d’Etat
  • Aspect éthique avec l’éclairage de la question de l’intérêt animal de Peter SINGER, avec un historique de la considération de l’animal par l’homme
  • Aspect moral avec les positions de l’association Antidote Europe
  • Confrontation avec l’argumentaire du SNES-FSU
  • Analyse du vécu des élèves lors des dissections
  • Apport de la simulation dans les formations de professionnels de santé
  • Alternatives pédagogiques à la dissection de la souris

Nous conclurons par une ouverture par des propositions de conduite pour permettre un choix éclairé sur la pertinence de la dissection. Notre ami Epicure aura – presque – le dernier mot.

Chronologie des différentes étapes depuis l’interdiction de la dissection jusqu’à son retour

Lire la notice

En préambule des chapitres à suivre, je souhaite préciser, même si j’ai une longue habitude de par mon métier de la lecture des textes réglementaires, que je ne suis pas juriste de formation. Cet essai d’interprétation sera donc une lecture personnelle qui pourra bien sûr être critiquable.

Hiérarchie juridique

Il est important de replacer la hiérarchie juridique des textes, européens et français, pour bien comprendre ce qui constitue la “pyramide” du droit.

Si les textes juridiques “internes” à la France, c’est-à-dire promulgués ou diffusés par le gouvernement ont une hiérarchie (loi > décret > arrêté > circulaire), il y a une hiérarchie supérieure à ces textes “internes”, liée au fait que la France fait partie de l’Union européenne (UE).

Le droit dérivé des institutions de l’Union européenne (règlements, directives, décisions à caractère réglementaire) y tient une place toute particulière du fait de l’abondance et de la variété des normes qui en sont issues. Tout texte de loi ou de règlement de droit interne est ainsi susceptible d’être censuré ou écarté pour incompatibilité avec les règles de droit international opposables.(Mis en gras par mes soins)

Source : https://www.legifrance.gouv.fr/Droit-francais/Guide-de-legistique/I.-Conception-des-textes/1.3.-Hierarchie-des-normes/1.3.1.-Differentes-normes

Tout texte issu du droit européen s’impose, sauf conditions très particulières au droit français. Ceci implique que le droit français doit s’aligner sur le droit européen.

Le Conseil d’État (…) et la Cour de cassation (…) veillent à la prééminence du droit international, y compris le droit dérivé, sur les lois et règlements.

Source : https://www.legifrance.gouv.fr/Droit-francais/Guide-de-legistique/I.-Conception-des-textes/1.3.-Hierarchie-des-normes/1.3.1.-Differentes-normes

Nous voyons ici le rôle du Conseil d’Etat dans la mise en application dans le droit français des textes issus du droit européen.

De son côté, le Conseil Constitutionnel “a jugé que la transposition d’une directive communautaire constitue (…) une obligation non seulement communautaire, mais constitutionnelle”, sauf à être en contradiction avec la Constitution française.

Ce que proclame le droit européen prévaut donc sur tout texte français, en dehors de très rares exceptions.

Directive 2010/63/UE du Parlement Européen et du Conseil du 22 septembre 2010 relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques

Nous nous contenterons de faire une synthèse du préambule de cette directive, particulièrement longue (28 225 mots !).

Cette directive avait pour objectif de réduire les divergences des états membres dans le domaine de la protection des animaux utilisés à des fins expérimentales ou à d’autres fins scientifiques.

Le bien-être animal, valeur de l’Union européenne

La finalité était de garantir une protection des animaux :

Le bien-être animal est une valeur de l’Union qui est consacrée à l’article 13 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. (…) De nouvelles connaissances scientifiques sont disponibles concernant les facteurs qui influencent le bien-être animal, ainsi que la capacité des animaux à éprouver et exprimer de la douleur, de la souffrance, de l’angoisse et un dommage durable. Il est donc nécessaire d’améliorer le bien-être des animaux utilisés dans des procédures scientifiques en relevant les normes minimales de protection de ces animaux à la lumière des derniers développements scientifiques.

Nous voyons ici la préoccupation majeure de l’UE de mieux traiter les animaux utilisés à des fins expérimentales et/ou scientifiques. Cette préoccupation prendra un éclairage  particulièrement intéressant lorsque nous évoquerons plus loin les travaux de Peter SINGER sur l’intérêt animal.

La substitution par d’autres méthodes

Le législateur européen tend déjà dans cette directive vers la substitution des expériences sur les animaux par d’autres alternatives :

S’il est souhaitable de remplacer l’utilisation d’animaux vivants dans les procédures par d’autres méthodes qui n’impliquent pas leur utilisation, l’utilisation d’animaux vivants demeure nécessaire pour protéger la santé humaine et animale ainsi que l’environnement. Cependant, la présente directive représente une étape importante vers la réalisation de l’objectif final que constitue le remplacement total des procédures appliquées à des animaux vivants à des fins scientifiques et éducatives, dès que ce sera possible sur un plan scientifique. (Mis en gras par mes soins)

Il convient qu’il est encore nécessaire d’utiliser des animaux pour les expérimentations mais insiste sur cette autre nécessité : cesser de les utiliser en employant d’autres méthodes. En 2010, la simulation dans le domaine de la science s’appuie déjà sur quelques siècles d’existence. Nous explorerons ce sujet en fin d’article.

Du “bien meuble” à la “créature sensible”

La corde sensible

Les animaux ont une valeur intrinsèque qui doit être respectée. Leur utilisation dans les procédures suscite aussi des préoccupations éthiques dans l’opinion publique en général. Les animaux devraient donc toujours être traités comme des créatures sensibles, et leur utilisation devrait être limitée aux domaines qui peuvent, en définitive, être dans l’intérêt de la santé humaine et animale ou de l’environnement. L’utilisation d’animaux à des fins scientifiques ou éducatives devrait donc être envisagée uniquement lorsqu’il n’existe pas de méthode alternative n’impliquant pas l’utilisation d’animaux. Il y a lieu d’interdire l’utilisation d’animaux dans des procédures scientifiques relevant d’autres domaines de compétence de l’Union. (Mis en gras par mes soins).

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de “créatures sensibles”. Jusqu’en janvier 2015, le Code civil considérait les animaux comme des “biens meubles” (alors que le Code pénal et le Code rural les considérait déjà comme “des êtres vivants et sensibles”). Comme l’indique l’article du Monde de janvier 2015 sur ce sujet, cette évolution vers la notion de créatures sensibles inquiétaient une partie du monde agricole sur le risque d’une remise en cause des pratiques d’élevages.

Et ma sensibilité, c’est du poulet ?

Faisons une parenthèse sur l’élevage intensif des volailles en batterie. Selon une ONG, 740 millions de poulets sont élevés chaque année en France, dont 80% en élevage intensif. Les conditions de cet élevage sont les suivantes :

  • Espace de moins d’une feuille A4 (21 x 29,7 cm) par poulet
  • Bâtiments sombres sans perchoirs
  • Sélection génétique pour un abattage plus rapide

Les poulaillers peuvent compter jusqu’à 40 000 individus. Cette surpopulation, associée au confinement, engendre des multiples pathologies : problèmes de développement osseux, inflammations cutanées liées au contact avec les excréments, paralysie, problèmes vasculaires et respiratoires…

Le bien-être de l’animal, prôné comme indiqué ci-dessus comme une “ valeur de l’Union consacrée à l’article 13 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne”  est ici totalement nié. Les animaux sont bien considérés comme des meubles, même si certains meubles ont parfois de meilleurs traitements… Et si des pathologies comme la grippe aviaire surviennent dans ce type d’élevage, il est aisé de concevoir que la promiscuité des animaux assurera la flambée de l’épidémie.

Le changement de l’animal ‘bien meuble” vers la “créature sensible” induit par la modification du Code civil n’a pourtant pas remis en causes les pratiques, puisqu’il n’a créé qu’un changement d’appellation sans créer une réelle catégorie, entre celle des hommes et celles des biens, dans laquelle les animaux auraient eu alors un vrai statut de créature.

Morale et éducation

Voici que la morale apparaît dans la directive européenne :

Il est également essentiel, tant pour des raisons morales que dans l’intérêt de la recherche scientifique, de veiller à ce que chaque utilisation d’animal soit soumise à une évaluation minutieuse de la validité scientifique ou éducative, de l’utilité et de la pertinence des résultats attendus de cette utilisation.

Toute utilisation d’animaux doit faire l’objet d’une évaluation permettant de démontrer, notamment, sa valeur éducative. Pour aller plus loin, nous dirions qu’il faudrait absolument envisager une évaluation comparative des méthodes utilisées : utilisation de l’animal vs simulation. Cette comparaison pourrait faire apparaître que l’utilisation de la simulation n’a pas une moindre valeur éducative que l’utilisation de l’animal.

Valeur éducative à laquelle il faudrait ajouter les conditions d’apprentissage : apprend-on mieux avec un animal mort, notamment sans que notre consentement à réaliser l’acte de dissection n’ait été requis, que par l’usage de “serious games”, aujourd’hui très en vogue avec l’évolution culturelle liée aux nouvelles technologies de l’information  ? Nous examinerons ces deux points – vécu des élèves, apport de la simulation – plus loin.

La directive insiste plus loin sur la nécessité de recourir à des méthodes alternatives, validées. Elle rappelle l’existence depuis 1991 du Centre européen pour la validation de méthodes alternatives. Espérons que ce centre étudiera réellement la problématique de l’utilisation d’animaux dans l’enseignement secondaire.

Décret n° 2013-118 du 1er février 2013 relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques

Ce décret se base notamment sur la directive européenne que nous venons d’étudier. Il s’agit, comme nous l’avons plus haut dans la hiérarchie juridique, de la déclinaison du texte européen.

Qu’est-ce qu’une procédure expérimentale ?

Le texte donne la définition de la “procédure expérimentale” :
Toute utilisation, invasive ou non, d’un animal à des fins expérimentales ou à d’autres fins scientifiques ou à des fins éducatives

La dissection de souris pourrait à première vue rentrer dans ce cadre de finalité éducative. Mais nous verrons plus loin qu’il faudra faire une nuance de taille.

Notons ce paragraphe sur la douleur :

Dès lors que cette utilisation ou cette intervention sont susceptibles de causer à cet animal une douleur, une souffrance, une angoisse ou des dommages durables équivalents ou supérieurs à ceux causés par l’introduction d’une aiguille effectuée conformément aux bonnes pratiques vétérinaires.

L’utilisation de souris mortes implique qu’il y ait un processus ou une procédure décrivant comment la mise à mort doit être effectuée. Une recherche rapide sur le Net montre qu’il est possible de commander – pour des établissements d’enseignement – des souris et des grenouilles congelées ainsi que d’autres sortes d’animaux. Toutefois, il n’est pas précisé comment ces souris ont été mises à mort. Il est vraisemblable que ce type de fournisseur soit soumis à l’obligation d’un agrément, évoqué dans le décret.

A ce sujet, je vous conterai plus loin une anecdote personnelle sur l’utilisation de grenouille dans un cours de sciences naturelles (ancêtre des cours de SVT).

Caractère licite de la procédure expérimentale

Le décret précise les conditions pour qu’une procédure expérimentale soit licite :

Condition n° 1 : objet de la procédure

La première condition est l’objet poursuivi. Parmi ceux décrits, nous trouvons :

L’enseignement supérieur ou la formation professionnelle ou technique conduisant à des métiers qui comportent la réalisation de procédures expérimentales sur des animaux ou les soins et l’entretien de ces animaux ainsi que la formation professionnelle continue dans ce domaine. (Mis en gras par mes soins).

Rappelons l’organisation de l’enseignement en France :

  • Primaire : écoles maternelles et élémentaires
  • Secondaire : collèges et lycées
  • Supérieur : universités, B.T.S., grandes écoles…

Le décret parle bien d’enseignement supérieur. Cela ne correspond pas aux cours de SVT dispensés dans l’enseignement secondaire, tels qu’ils sont indiqués la décision du Conseil d’Etat :

(..) les travaux pratiques de sciences de la vie et de la Terre et de bio-physiopathologie humaine dans les classes de l’enseignement secondaire (…)

Il y a déjà ici une contradiction entre le décret et la décision du Conseil d’Etat. Nous l’explorerons plus loin.

Condition n° 2 : Respect des principes de remplacement, de réduction et de raffinement

Deuxième condition, premier principe : pour être licite, la procédure expérimentale doit avoir un caractère de “stricte nécessité” et ne pas pouvoir être remplacée par une autre méthode n’utilisant pas d’animaux, mais pouvant apporter le même niveau d’information.

Deuxième  principe : “le nombre d’animaux utilisés dans un projet est réduit à son minimum sans compromettre les objectifs du projet”. Il s’agit donc de ne pas utiliser plus d’animaux que nécessaires pour atteindre l’objectif poursuivi.

Troisième principe : il concerne les conditions d’élevage, d’hébergement, de soins et la réduction de la douleur ressentie par les animaux. Ce principe ne concernera pas l’objet de cet article, puisqu’il s’agit là des étapes antérieures à la dissection en cours de SVT.

Comités d’éthique en expérimentation animale et évaluation éthique des projets

Le décret mentionne la création de comités d’éthique chargés d’évaluer tout projet avant autorisation. Ces comités vérifient que le projet correspond à différents critères, incluant celui de la justification du projet du point de vue éducatif ; et que les objectifs justifient l’utilisation d’animaux.

D’autres structures sont aussi créées :

  • Commission nationale de l’expérimentation animale
  • Comité national de réflexion éthique sur l’expérimentation animale

Nous n’entrerons pas dans la description de ces dernières, car elles dépassent le cadre de cet article. Le lecteur pourra bien entendu se référer au texte pour en savoir plus.

Circulaire du 28 novembre 2014 relative aux dissections animales dans les cours de sciences de la vie et de la Terre et de bio-physiopathologie humaine

Cette circulaire ou note s’applique à l’enseignement secondaire : cours de SVT et de bio-physiopathologie humaine.

Elle réitère les principes – principe des “3R” – des utilisations d’animaux dans les procédures expérimentales, décrits dans la directive européenne et le décret du 1er févier 2013 : remplacement, réduction, raffinement.

L’argument déployé est que les travaux pratiques peuvent être réalisés sur des invertébrés (en dehors des céphalopodes) et sur “des produits issus de vertébrés faisant l’objet d’une commercialisation destinée à l’alimentation.”

La souris est-elle destinée à l’alimentation ?

La souris (races domestiques des muridés) fait partie des animaux domestiques comme l’indique l’arrêt du 11 août 2005 fixant la liste des espèces, races ou variétés d’animaux domestiques comme peuvent en faire partie les chiens et les chats.

Est-il possible de manger une souris ? La souris peut-elle faire partie des animaux destinés à l’alimentation ? Le Code rural ne l’indique pas aussi précisément :

Article L214-3 – Il est interdit d’exercer des mauvais traitements envers les animaux domestiques ainsi qu’envers les animaux sauvages apprivoisés ou tenus en captivité.

En tout cas, si vous demandez un kilo de souris à votre boucher-charcutier, il y a de grandes chances pour que vous finissiez dans une jolie chambre capitonnée avec cocktail neuroleptique de bienvenue.

Pas de dissection-woogie avant vos prières du soir

Pour la Ministre, il découle de ces arguments – la réduction des animaux utilisés à des fins scientifiques dans l’enseignement ; la souris n’est pas un invertébré ; la souris n’est pas commercialisée pour être manger – que “la dissection de souris est totalement exclue dans toutes les classes jusqu’au baccalauréat”.

Elle reste cependant permise dans les formations supérieures, comme l’indiquait le décret du 1er février 2013 (voir plus haut) : classes préparatoires aux grandes écoles (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre),  préparation aux concours d’entrée des écoles vétérinaires.

Notons que, si les élèves de l’enseignement secondaire n’ont pas le choix pour les cours de SVT, ceux qui optent pour les formations en lien avec la biologie ou les études vétérinaires  font quasi assurément ce choix en tout état de cause. Nous approfondirons ce point  vers la fin de cet article.

Décision du Conseil d’Etat du 6 avril 2016

Nous voici arrivé à la pomme de discorde entre le Ministère et un syndicat d’enseignants du secondaire.

Faisons une première remarque de forme. Dans le texte de la décision du Conseil d’Etat, il est mentionné partout “la circulaire du 28 novembre 2014”. Si vous examinez cette “circulaire”, vous constaterez que ce terme n’est utilisé nulle part. Le texte parle juste d’une “nouvelle réglementation”.

La requête du syndicat comprend trois parties :

  • L’annulation pour excès de pouvoir de la décision de la Ministre de rejeter  la demande de retrait par le syndicat de la “circulaire” de 2014
  • L’abrogation de cette “circulaire”
  • La mise à charge de l’Etat de 2 500 € (frais exposés)

Au vu de l’analyse des différents argumentaires et de la réglementation, la décision du Conseil d’Etat est la suivante :

  • Annulation de la décision de rejet de la demande de retrait de la circulaire
  • Annulation de la demande du syndicat de mise à charge de l’Etat des 2 500 €
  • Notification de cette décision au syndicat et à la Ministre

Essai d’interprétation du fondement de la décision du Conseil d’Etat

“Litigieuse”

Le conseil d’Etat qualifie la circulaire du 28 novembre 2014 de “litigieuse”, puisqu’elle fait l’objet de ce litige entre le syndicat et la Ministre.

Examinons s’il se prononce sur le fond – la pertinence de l’interdiction des dissections animales – ou sur la forme – les arguments utilisés par la Ministre de l’Education nationale.

« La dissection des souris est donc désormais totalement exclue dans toutes les classes jusqu’au baccalauréat »

La décision de la Ministre se fonde, comme nous l’avons vu plus haut, sur la directive européenne et sur le décret la transposant.

L’exclusion de la dissection des souris découle donc de l’interprétation par la Ministre de ces deux textes.

Excès de pouvoir potentiel

Admirons le ballet des négations et des verbes au conditionnel dans cet extrait :

Considérant qu’il résulte des termes de la circulaire du 28 novembre 2014 rappelés ci-dessus que le ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche n’est pas fondé à soutenir que cette circulaire serait dépourvue de caractère impératif et ne pourrait, par suite, voir sa légalité contestée devant le juge de l’excès de pouvoir ; que sa fin de non recevoir doit être écartée

Il faut quelques minutes avant de pouvoir comprendre le sens du texte. En bref, cette circulaire pourrait être considérée comme un ordre à respecter impérativement.

Et comme le dit l’adage “une circulaire n’a pas force de droit”. En effet,  la circulaire est dépourvue de valeur réglementaire. Son rôle est de donner un “mode d’emploi” pour l’application des textes (lois, décrets) ou apporter des précisions.

Le juge, devant l’affirmation « La dissection des souris est donc désormais totalement exclue dans toutes les classes jusqu’au baccalauréat », pourrait la considérer comme un excès de pouvoir de la Ministre, utilisant une circulaire là où il aurait fallu un texte réglementaire.

Ceci n’est pas une procédure expérimentale

Le Conseil d’Etat analyse les textes (directive européenne, décret du 1er février 2013, Code rural).

Il distingue l’utilisation d’animaux à des fins scientifiques dans des procédures expérimentales, des mises à mort d’animaux à seule fin d’utiliser leurs organes ou leurs tissus. Il conclut en rappelant la définition par le texte de la procédure expérimentale :

La mise à mort d’animaux, à la seule fin d’utiliser leurs organes ou tissus (…) n’est pas considérée comme une procédure expérimentale

La notion d’animal mort prend toute son importance.

Il est plus grand mort que vivant, et plus disséqué donc

Le fait que l’utilisation d’animaux morts ne puisse être considérée comme une procédure expérimentale conduit à la déduction suivante :

L’utilisation dans l’enseignement de ces organes ou tissus d’animaux morts ne revêtent pas le caractère de procédures expérimentales

La qualification de procédure expérimentale ne s’appliquent qu’’à l’enseignement supérieur ou à certaines formations professionnelles ou techniques”.

Ce qui n’est pas écrit n’existe pas

Le Conseil d’Etat précise que dans le Code rural :

(…) aucune autre disposition (…) ne fait obstacle à l’élevage d’animaux vertébrés, à leur mise à mort et à l’utilisation de leurs tissus et organes lorsque cette utilisation est destinée à l’enseignement scientifique dans les classes du secondaire

Il n’est écrit nulle part dans ce Code qu’il est interdit d’utiliser des animaux morts en cours de SVT, CQFD.

Errare Ministerieum Est

Le dernier considérant indique que la Ministre avait loisir :

(..) dans le cadre du pouvoir réglementaire que lui confère l’article L. 311-2 du code de l’éducation et dans le respect des procédures légales, d’interdire la dissection d’animaux vertébrés dans les classes du secondaires.

Elle avait donc bien ce pouvoir de faire cesser les dissections. Mais :

(Elle) ne pouvait, sans en faire une interprétation erronée, se prévaloir des dispositions de la directive du 22 septembre 2010 et du décret du 1er février 2013 pour interdire, par voie de circulaire, dans les établissements d’enseignement secondaire, les travaux pratiques de sciences de la vie et de la Terre et de bio-physiopathologie humaine réalisés sur des vertébrés ou des céphalopodes mis à mort dans le but d’une utilisation expérimentale de leurs tissus et organes

Les dissections animales auraient pu être interdites dans l’enseignement secondaire. Mais le choix du mode de communication – une circulaire dépourvue de valeur réglementaire et ne pouvant donc imposer quoi que ce soit – combiné à une mauvaise interprétation de la directive et du décret, concernant la définition de la procédure expérimentale, ont conduit le Conseil d’Etat à considérer comme fondée l’annulation du rejet de la demande du syndicat tendant à l’abrogation de la circulaire ministérielle.

Il s’en est fallu de peu, mais la forme choisie et l’utilisation maladroite des textes ont permis le retour de la dissection animale dans les cours de SVT. Notons que le Conseil d’Etat ne s’est pas prononcé sur le fond : la dissection animale est-elle pertinente dans les cours de SVT ? Mais ce n’était pas là son rôle.

 

Aspect éthique avec l’éclairage de la question de l’intérêt animal de Peter Singer

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Balance de Roberval

Source : http://www.lecompendium.com/dossier_meca_17_balances_de_roberval/balances_de_roberval.htm

Après cette analyse juridique des textes, nous allons tenter d’approfondir le coeur du questionnement de cet article : la dissection animale dans les cours de l’enseignement secondaire respecte-t-elle l’éthique liée à l’intérêt animal ?

Nous n’aurons bien entendu pas une réponse simple à une question si précise, mais nous pourrons enrichir notre réflexion en l’ouvrant sur un champ plus large.

La considération de l’animal dans l’histoire

Au commencement, qui c’était le Boss ?!?

La place de l’animal dans la religion catholique a été très vite précisée dans le texte de la Genèse. Dieu crée d’abord les êtres marins et les oiseaux, puis les êtres vivant sur terre. Et puis vint l’homme :

Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre. »

Genèse, 1:26

L’homme règne donc sur tous les animaux. C’est sa caractéristique principale par rapport à l’animal : il est le dominant.

Descartes roule des mécaniques et Kant est dans sa roue

Jeu Descartes

Pour le créateur du “Cogito ergo sum”, l’animal n’est qu’une mécanique dépourvue de psychisme :

Les bêtes n’ont pas seulement moins de raison que les hommes, elles n’en ont point du tout

Descartes, Discours de la Méthode

Nous retrouvons ici la notion d’animal objet – le “bien meuble” – que nous avons traitée auparavant.

Pour Descartes (1596-1650), il y a deux moyens pour reconnaître que l’animal ne saurait être l’égal de l’homme :

  • L’incapacité à user de la parole pour faire partager ses pensées
  • L’absence de raison

L’animal n’agirait pas par connaissance mais seulement parce que la disposition de ses organes le conduisent à agir : une sorte d’automate ou de robot en quelque sorte.

Descartes termine en indiquant que s’il était vrai que les animaux aient un langage, ils “pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à nos semblables”.

Bien sûr, il n’était pas question à l’époque de Descartes de s’imaginer que les animaux pourraient un jour communiquer avec nous. L’éthologie avait encore quelques siècles à attendre avant de faire évoluer le regard sur le comportement animal.

Kant “Je” thème,  “Je” ai l’impression d’être un Roi

Un siècle plus tard, Kant (1724-1804) ne fait pas mieux en matière de considération de l’animal :

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise (…). (Mis en gras par mes soins)

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique

Kant, comme Descartes, considère l’animal comme un objet dépourvu de raison. Nous sommes à la fois/foi dans la croyance biblique de l’homme régnant sur les animaux – infiniment au-dessus des êtres vivants – et dans une pensée aristotélicienne – l’homme, doué de raison est au-dessus de la vie végétative (plantes et arbres), de la vie sensitive (les animaux qui ne cherchent que la satisfaction de leurs sens).

Notons aussi l’approche kantienne de l’animal qui n’est qu’un objet “dont on peut disposer à sa guise”. Avec Kant, il serait possible de disséquer tout et n’importe quoi en cours de SVT, sans avoir aucun état d’âme, du moment que c’est moral…

Et pourtant elle parle ! Koko, le gorille qui parle en langue des signes

Avant d’aborder l’éthique au travers des écrits de Peter SINGER, prenons le temps de rencontrer Koko, une gorille femelle qui maîtrise plus de 1000 signes issus de la langue des signes américaines, et elle en comprend 2000. Elle dispose donc de la capacité d’user de la parole, contrairement à ce que pensait Descartes.

Mais Koko ne fait pas qu’exprimer des mots, elle exprime aussi des émotions : la tristesse lors de la mort d’un chaton qu’on lui avait offert ou lors du décès de l’acteur Robin WILLIAMS ; la joie lorsqu’elle a reçu en cadeau deux nouveaux chatons.

Qu’aurait pu donner la rencontre entre Descartes, Kant et Koko ? Ceux-ci auraient-ils maintenu leur affirmation de l’animal machine dépourvu de raison ? Nous ne le saurons jamais hélas.

Peter Singer : La libération animale

Peter Singer est un philosophe qui fait partie du courant utilitariste contemporain. Nous allons tenter de faire une synthèse de ce courant éthique, puis nous aborderons l’utilitarisme spécifique de Singer.

Les éthiques utilitaristes

L’utilitarisme a été fondé par un philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832). Ce dernier vivait dans l’Angleterre industrielle et était de la même génération de Kant. S’ils partageaient cette dernière caractéristique, leurs philosophies étaient opposées.

Moral-Man

Kant, c’est l’éthique de conviction. Le principe moral prime sur tout autre chose. Il pousse d’ailleurs le devoir très loin : ce sera la controverse avec Benjamin Constant sur le droit de mentir :

Le principe moral, par exemple, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très directes qu’a tirées de ce principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime.

François Boituzat, Un droit de mentir ? Constant ou Kant

Le principe moral poussé jusqu’à l’absurde peut aller jusqu’à ignorer les conséquences d’un suivi aveugle de ce principe : dénoncer un innocent à des meurtriers pour respecter le devoir de ne pas mentir.

L’homme, être de plaisir

 

L’utilitarisme va, au contraire de cette éthique de conviction, s’intéresser aux conséquences : c’est une morale conséquentialiste. L’utilitarisme est une éthique de la responsabilité. Nous sommes responsables certes de nos actes, mais aussi des conséquences de ceux-ci.

Pour Bentham, l’homme recherche le plaisir et fuit la peine. Mais il ne s’agit pas d’une course hédoniste sans aucune morale, dans un vice sans fin – que n’aurait pas renié Archimède pour ce qui est de la vis….  Bentham va avoir une approche arithmétique : il va faire la somme des plaisirs et des peines, puis les mettre sur une balance pour faire une pesée d’intérêts.

Je me suppose étranger à toutes les dénominations de vices ou de vertus. Je suis appelé à considérer les actions humaines uniquement par leur effet en bien ou en mal. Je vais ouvrir deux comptes. Je passe au profit pur tous les plaisirs : je passe en perte toutes les peines. Je pèserai fidèlement les intérêts de toutes les parties ; l’homme que le préjugé flétrit comme vicieux et celui qu’il préconise comme vertueux sont pour le moment égaux devant moi. Je veux juger le préjugé même et peser dans cette nouvelle balance toutes les actions afin de former le catalogue de celles qui doivent être permises et de celles qui doivent être défendues.

Jeremy Bentham, Traités de législation civile et pénale

Bentham se concentre sur les effets des actions, avec une logique quasi comptable, voire même d’épicier des plaisirs et des peines avec sa balance digne d’une Roberval… Cette manière de concevoir les conséquences des actions, positives ou négatives, relèvent d’une éthique de la responsabilité : je suis responsable des conséquences de mes actions sur les autres, sur mon environnement, sur les générations futures. Il me faut donc examiner l’intérêt de mes actions au travers de leurs conséquences pour savoir si elles sont bonnes ou non.

Le but poursuivi par l’utilitarisme vise à maximiser les plaisirs des uns et des autres dans une société humaine. La particularité de Bentham est qu’il va mesurer l’intérêt des plaisirs à l’aune de l’argent, or, dans notre recherche éthique et morale, il va falloir trouver un médium qui ne se satisfasse pas de la seule comparaison monétaire, mais qui ait une plus grande valeur morale : ce sera le bien-être.

Voilà qui va nous conduire à l’utilitarisme contemporain de Singer.

Anti-spécisme, tu perds ton sang-froid !

Nous avons vu que les textes bibliques, les conceptions de l’animal de Descartes et de Kant, se rejoignent au-delà des siècles sur la primauté de l’homme sur les espèces animales. C’est l’erreur que dénonce Peter Singer : le spécisme. Selon cette doctrine, le monde est divisé en deux : les animaux non-humains et les animaux humains. L’homme est supérieur à l’animal parce que sa dignité, sa personnalité, sa rationalité le rend ”supérieur” à l’animal objet ou le “bien meuble”.

Singer prend le contre-pied de cette position  Pour lui, il faut cesser de différencier humain  et non-humain. Cette nouvelle vision se nomme l’anti-spécisme.

Comme dans l’utilitarisme originel, il va encore s’agir d’une pesée d’intérêts. Mais cette fois-ci, elle va prendre en compte certes ceux des humains, mais aussi ceux de tous les autres animaux.

Le constat est fait que ces animaux – au moins pour les vertébrés – sont, comme l’homme, capables d’éprouver du plaisir et de la souffrance, du bien-être et du mal-être. La directive européenne étudiée plus haut incluait aussi ce constat.

Animaux et humains ne vont pas pour autant être mis sur un pied d’égalité total. La recherche scientifique contre des maladies graves qui peuvent toucher adultes et enfants pourra justifier que l’on sacrifie des animaux pour avancer dans les progrès de la lutte contre ces maladies. Pour autant, il faudra que ce soit fait dans le respect des textes que nous avons étudié au début de cet article (directive européenne, décret…) : respect des bonnes pratiques vétérinaires pour éviter au maximum la douleur chez les animaux utilisés à des fins scientifiques, préservation du bien-être de l’animal tant que faire se peut.

Par contre, l’utilisation d’animaux pour la recherche sur les cosmétiques, pour l’élevage industriel comme nous l’avons vu avec les poulets élevés en batterie, ne pourra pas être considéré de la même manière que l’utilisation en recherche scientifique. Ici la pesée d’intérêts va basculer sur les profits financiers des vendeurs de produits de beauté ou vers ceux des éleveurs industriels. Point d’intérêt pour l’animal et surtout beaucoup de

souffrance et de mal-être.

La dissection animale soumise au prisme de l’anti-spécisme

Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos muridés, souris vouées à la dissection par un adolescent pas forcément ravi de devoir faire de la charcuterie scientifique à la demande d’un professeur de SVT.

Nous ne pourrons pas ici envisager l’avant-dissection : cette souris, avant sa mort pour être découpée, a-t-elle pu bénéficier d’une vie lui garantissant un bien-être “maximisé” ? Impossible de le savoir, surtout si elle nous arrive congelée comme nous l’avons vu plus haut. Endossons notre habit d’épicier des plaisirs et des peines pour à notre tour effectuer une pesée d’intérêts entre ceux de la souris et ceux de l’élève du cours de SVT.

Souris puisque c’est grave

Quel impact en terme d’intérêts pour la souris disséquée – ou pas ? Reprenons le principe des “3R” et tentons de nous mettre à sa place sur la balance des plaisirs et des peines :

  1. Remplacement

“S’il est possible de me remplacer”, dit la souris, “J’en serai fort aise !”. En effet, le plaisir de vivre sera assurément supérieur à celui de finir en morceaux sur une paillasse d’un collège ou d’un lycée. Ce pourra être une destinée plus digne d’intérêt si elle est utilisée pour améliorer la santé humaine en expérimentant des traitements contre le cancer ou d’autres maladies graves.

La valeur éducative d’une dissection pour être “confronté au réel”, comme le défend le syndicat des enseignants dont nous examinerons l’argumentaire plus loin, pose question. Si elle peut présenter éventuellement un intérêt pour un élève qui se destine à une carrière en lien avec la biologie, la médecine ou la santé, quel est l’intérêt de la dissection pour celui qui souhaite avoir un parcours hors de ces champs biologiques ? Qui plus est, l’élève n’a pas forcément le choix. Il s’agit là d’un acte imposé, qui peut avoir des retentissements psychologiques non négligeables (nous le verrons plus loin). C’est aussi une approche de la mort pour des jeunes pour la plupart encore vierges de ce contact. Quelle préparation, si tant est qu’elle existe, est faite en amont aux élèves pour appréhender cette situation ?

  1. Réduction

La réduction, comme le souligne le décret du 1er février 2013, c’est utiliser le minimum d’animaux nécessaires pour atteindre l’objectif poursuivi.
Du côté de la souris, même si elle est sans doute un peu moins joyeuse, la réduction va tout de même là encore dans son intérêt. Il faudra en sacrifier moins, ce sera toujours ça de pris…

Reste encore à évaluer la pertinence de l’objectif poursuivi. Dans le cas d’une véritable procédure expérimentale, tout projet doit être soumis à l’approbation d’un comité d’éthique. Mais, comme nous l’avons vu auparavant, le Conseil d’Etat a indiqué que la dissection animale en cours de SVT n’était pas une procédure expérimentale. Est-ce à dire qu’il devient inutile de réaliser une évaluation éthique des dissections dans le cadre de l’évaluation plus globale du projet pédagogique poursuivi ? S’en dispenser reviendrait à faire une pesée d’intérêts unilatérale, mesurant uniquement l’aspect obligatoire de l’enseignement, sans se préoccuper de mesurer la pertinence du “comment” se passe l’enseignement.

  1. Raffinement

J’ai indiqué plus haut, dans le chapitre relatif au décret de 2013, que le raffinement, puisqu’il concerne les conditions d’élevage et d’abattage, était hors du champ de cet article.

Revenons malgré tout sur ce sujet au travers d’une anecdote personnelle, en lien avec la réduction de la douleur lors de la mise à mort d’un animal – entrant donc dans le cadre du raffinement..

J’étais alors lycéen dans les années 1970. Dans le cours de sciences naturelles – ancêtre de ceux de SVT – le thème du jour était la compréhension de l’influx nerveux. Pour ce faire, nous avions chacun  à notre disposition une grenouille vivante.

“Votre mission, si vous l’acceptez, sera de décérébrer cette grenouille en lui plantant un clou dans le crâne, pour pouvoir ensuite étudier l’influx nerveux”. J’aurai bien voulu entendre cette phrase, me permettant d’accepter ou non, de consentir ou pas. Nous n’avons pas eu le choix, et chacun de planter le clou tant bien que mal dans la tête de la grenouille.

Certes, le cerveau reptilien n’est pas doté des mêmes récepteurs de la douleur que ceux du cerveau limbique des émotions ou du néo-cortex de notre si intelligente personne. Mais je peux vous assurer que la grenouille, ce jour-là, n’a pas vraiment apprécié nos enfoncements de clou parfois maladroits.

Il n’était donc pas dans l’intérêt de la grenouille, ni dans celui de l’élève que j’étais, de réaliser cet acte quelque peu barbare. Pas de plaisir ni pour l’un ni pour l’autre, peine et souffrance par contre étaient bien présentes. Et pourtant, je me destinais à l’époque vers une carrière dans le milieu médical….

En synthèse, il nous semble bien que la pesée d’intérêts va plutôt en faveur d’une alternative à la dissection animale en cours de SVT, et ce n’est pas que l’opinion de la dite souris.

Aspect moral avec les positions de l’association Antidote Europe

Le droit de dire non

Dans une interview réalisée le 12 avril 2016 par France Info, André Ménache, vétérinaire et président de l’association Antidote Europe, exprimait sa position vis-à-vis du retour de la dissection animale dans les cours de SVT.

Il explique que l’élevage d’animaux dans le but de les tuer pour les disséquer est “contre la morale”. Il évoque également le possible traumatisme que peut constituer l’obligation de disséquer un animal pour un étudiant qui ne se destine pas à une carrière dans le biomédical.

Il indique, en citant et en respectant ainsi la directive européenne analysée plus haut, la possibilité d’utiliser des méthodes alternatives, aussi “performantes“ que la dissection.

Il évoque l’absence de demande d’avis aux étudiants sur cette pratique. Pourtant, parents et élèves ont le droit de dire non, comme le confirme un article Paris-Match sur cette question, et c’est entre autres la secrétaire générale adjointe du SNES-FSU qui le confirme…

Contre la morale, tout contre…

Arrêtons-nous un instant sur cette affirmation du caractère immoral d’élever des animaux pour les tuer en vue de les disséquer. Nous avons beaucoup parlé d’éthique dans cet article et la notion de morale nous semble importante à analyser.

Qu’est-ce que la morale ? L’étymologie des mots “morale” et éthique”, l’un d’origine latine mores et l’autre d’origine grecque éthos, renvoie tous deux vers la notion de moeurs. Paul Ricoeur en donne cette définition :

(…) on peut toutefois discerner une nuance, selon que l’on met l’accent sur ce qui est estimé bon ou sur ce qui s’impose comme obligatoire. C’est par convention que je réserverai le terme d’”éthique” pour la visée d’une vie accomplie sous le signe des actions estimées bonnes, et celui de “morale” pour le côté obligatoire, marqué par des normes, des obligations, des interdictions caractérisées à la foi par une exigence d’universalité et par un effet de contrainte.

Paul Ricoeur, Éthique et morale

Il indique plus loin une parenté de l’éthique avec Aristote : la finalité, le télos, de la vie bonne ; et pour la morale, l’héritage de Kant et de la norme, de la déontologie, le devoir ou déontos.

Alors pourquoi évoquer la morale dans la dissection ? Le président d’Antidote Europe s’appuie sur la directive européenne que nous avons étudiée plus haut. Et comme nous l’avons vu dans la partie consacrée à la hiérarchie juridique, nous sommes là pleinement dans le domaine des normes et du devoir :

(…) la présente directive représente une étape importante vers la réalisation de l’objectif final que constitue le remplacement total des procédures appliquées à des animaux vivants à des fins scientifiques et éducatives, dès que ce sera possible sur un plan scientifique.

La norme du remplacement total n’est pas encore imposée pleinement, mais elle constitue la finalité de la directive européenne. Nous retrouvons ici la valse entre la norme, du latin norma “équerre, règle, loi”, autrement dit le déontologique ; et la finalité, le télos aristotélicien.

Et puis, nous l’avions aussi vu dans la partie Morale et éducation du chapitre consacré à la directive européenne :

Il est également essentiel, tant pour des raisons morales que dans l’intérêt de la recherche scientifique, de veiller à ce que chaque utilisation d’animal soit soumise à une évaluation minutieuse de la validité scientifique ou éducative, de l’utilité et de la pertinence des résultats attendus de cette utilisation.

Le législateur européen met ici en avant la raison morale pour que ne soient conservés que des utilisations d’animaux dans le cadre de procédures utiles et pertinentes.

Confrontation avec l’argumentaire du SNES-FSU

Quels sont les arguments développés par le syndicat des enseignants ?

  • Confrontation avec le réel, fondement de la discipline SVT
  • Entrave à la liberté pédagogique
  • Disparition des travaux pratiques en SVT

Au-delà du réel

Sans aller sur le débat de savoir ce qu’est le réel/la réalité, avec l’adage “la carte n’est pas le territoire”, explorons ce que peut signifier une “confrontation avec le réel”.

Voici d’abord l’argument du syndicat :

La confrontation au réel est essentielle dans l’enseignement des sciences expérimentales, que ce soit pour développer les facultés d’observation que pour comprendre le fonctionnement des êtres vivants végétaux et animaux. (…) Le travail sur du matériel réel amène à se poser des questions sur les responsabilités humaines, à être plus enclin à respecter la vie animale.

Ces considérations sont à mettre en lien avec la plaquette “Risques et sécurité en sciences de la vie et de la Terre et en Biologie Écologie” diffusée par l’observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement :

L’utilisation d’animaux dans les classes – observation dans le milieu de vie, observation en élevage, expérimentation, dissection d’organes ou d’animaux morts – permet de confronter les élèves à la complexité du vivant, et se justifie par trois objectifs éducatifs essentiels :

  • motivation des élèves par le réel afin de développer durablement le goût pour les sciences de la vie ;
  • apprentissage de valeurs fondamentales, notamment le respect de la vie animale ;
  • protection de l’environnement (diminution des prélèvements, absence de rejet d’espèces allochtones).

Elle permet, en outre, de diversifier les approches cognitives et les ressources mobilisées, en lien avec la diversité des élèves.

Nous examinerons d’abord la notion d’expérience, liée aux “sciences expérimentales”, puis celles de responsabilité et respect de l’animal.

Essaie encore !

Expérimental est issu du terme expérience : “Connaissance acquise soit par les sens, soit par l’intelligence, soit par les deux, et s’opposant à la connaissance innée impliquée par la nature de l’esprit”.

Autrement dit, pour acquérir une connaissance, il faut utiliser nos capacités à ressentir le réel. Dans le cas de la dissection, les sens impliqués sont :

  • le toucher : la main qui incise, sensations liées à la résistance et à la consistance des tissus et organes ;
  • la vue : textures, couleurs des différentes parties disséquées ;
  • l’ouïe : le bruit du scalpel qui découpe les chairs et organes
  • dans une moindre mesure : l’odorat – ah, les vieux souvenirs de l’odeur de formol ! – et le goût a priori non impliqué ici.

L’intelligence de son côté est guidée par les consignes de l’enseignant expliquant comment disséquer et décrivant l’anatomie de l’animal.

Société à Responsabilité Limitée

En quoi le travail sur le réel, la dissection animale en l’occurrence amène à se questionner sur la responsabilité humaine ?

Nous avons vu plus haut que le courant philosophique de l’utilitarisme s’apparentait à l’éthique de responsabilité. Si je travaille sur le réel, je vais devoir envisager deux éléments liés aux actes que je vais accomplir :

  • maximiser les plaisirs de tous – humains et non-humains si nous prenons la position de Singer – et diminuer les souffrances de tous ;
  • analyser quelles seront les conséquences de mes actes, positives ou négatives, et agir de façon à préserver le mieux possible le bien-être de tous – encore une fois humains et non-humains.

En prenant ces positions, il devient difficile de soutenir que mettre à mort des animaux dans le seul but de les disséquer dans un cours d’enseignement secondaire, non spécifiquement orienté vers la seule biologie, puisse passer sans encombre la pesée d’intérêts :

  • quel intérêt pour le plaisir de tous : la connaissance par des alternatives l’emportera sur la balance des intérêts – plus de mise à mort nécessaire pour cet acte – et la souris aura sans doute en parallèle quelques objections au plaisir d’être disséquée ;
  • quelle préservation du bien-être : disséquer un animal mort n’est pas forcément une partie de plaisir  – voir la partie sur le vécu des élèves – et là encore la souris préférera assurément avoir une fin plus directement utile pour la santé, même humaine.

Nous arrivons à un paradoxe : pour connaître ma responsabilité, il faut que j’accomplisse un acte contraire à l’éthique de responsabilité : mettre à mort un animal – même si l’acte n’est pas commis par moi – la conséquence est néfaste pour celui-ci.

Ar-i-Esse-Pi-i-Ci-Ti

Le travail sur du matériel réel amène (..) à être plus enclin à respecter la vie animale.

Cet argument du syndicat est aussi un paradoxe : comme respecter la vie animale en mettant à mort des souris pour le seul but de développer durablement le goût pour les sciences de la vie ?

Toujours dans la perspective utilitariste de Singer, le respect de l’animal passera par celui de son bien-être et de ses intérêts. Un poulet élevé en plein air, bénéficiant d’un environnement adapté, verra son bien-être préservé et ses intérêts respectés, même si sa finalité est de finir rôti sur la table familiale un dimanche midi. Cette finalité sera supérieure à celle de l’hypothétique développement du goût des sciences de la vie par la dissection de souris.

Il est interdit d’interdire

Le vocabulaire employé par le syndicat dans les articles cités emploie les mots “entrave”, “liberté pédagogique”, il y a aussi cette phrase “La circulaire ministérielle de décembre 2014 a provoqué un émoi chez les enseignants de Sciences de la vie et de la Terre de par son caractère abrupt” (mis en gras par mes soins). Il évoque aussi la “disparition des travaux pratiques en SVT”. Il y a donc en subliminal l’atteinte aux droits de l’homme-enseignant et un flot d’émotion face à la brutalité ministérielle.

Comme quoi une petite souris peut avoir des effets dignes de l’accouchement d’une montage…

Éclairons ceci avec la notion d’argument d’autorité – nous l’avions déjà évoqué dans l’article “Le retour de la nef des fous : l’asile au XXIème siècle”.  Dans le cas de l’argument d’autorité, l’important n’est pas le contenu énoncé, mais celui qui l’énonce : Dieu, un expert, un supérieur, un parent… Nous avons ici deux cas de figures :

  • quand le professeur dit aux élèves de disséquer les souris – même s’ils ont désormais la possibilité de refuser – il est malgré tout difficile de dire non : c’est une figure d’autorité, et il y a aussi la pression de conformité du groupe – ceux qui acceptent de disséquer ;
  • quand la Ministre dit par voie de circulaire : “la dissection de souris est totalement exclue dans toutes les classes jusqu’au baccalauréat”, les enseignants sont en émoi devant tant d’”abruptitude”.

Dans le premier cas, l’argument d’autorité fonctionne à merveille car nous avons été éduqués depuis des siècles dans le respect du supérieur qui parle. Dans le deuxième cas, il fait un flop – et pourtant c’est une Ministre qui parle. Serait-ce parce que nous sommes dans un contexte syndical – loin de moi l’idée de remettre en cause l’importance du syndicalisme – où la parole du chef, du patron est a priori remise en question parce que c’est le représentant de l’autorité et de l’oppression ?

Il aurait sans doute été plus efficace que la Ministre instaure une concertation sur le sujet du retrait de la dissection des souris dans les cours de SVT et sur les alternatives possibles. Le choix de la circulaire pour communiquer n’a sans doute pas été le meilleur qui soit, et le Conseil d’Etat l’a confirmé.

Analyse du vécu des élèves lors des dissections

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Léonard de Vinci, Études anatomiques de la musculature de l’épaule, du cou et du thorax

Source :

Nous avons vu précédemment les intérêts animaux. Attardons-nous sur le vécu rapporté par les élèves lors des dissections..

«J’ai été traumatisé par mes cours de dissection»

Le moins

Voici quelques témoignages extraits d’un article du Figaro, paru en décembre 2014 :

À mon époque, les animaux étaient vivants. Certes, c’est le prof qui pratiquait, mais nous, on devait regarder. Éthiquement parlant, rien ne peut sortir de cette horreur.

Je suis favorable à cette interdiction. Je me souviens avoir été traumatisé par ces cours. À l’école, on abîmait le cerveau d’une grenouille avec une aiguille pour voir si elle digérait toujours. J’y pense encore.

Je suis contre ce procédé et j’ai même interdit à mes enfants de faire ça en cours.

Il faut noter que ce sont là des témoignages de personnes qui ne semblent plus être dans le statut d’élève puisqu’elles font appel à leur mémoire. Il semble persister en tout cas un souvenir négatif des dissections.

Je trouve que ça ne sert à rien. C’est un cours bâclé et la plupart des élèves sont trop amusés pour se concentrer. On se bouscule et on ne retient pas grand-chose.

C’est comme un moment de divertissement et cela n’apprend rien aux enfants.

Ce sont là sans doute des propos tenus par des élèves. Il n’y a pas d’évocation de traumatisme, mais d’un moment d’amusement – la souris ne partagerait sans doute pas cet avis – et d’un apprentissage inutile.

Il ne semble donc pas que la dissection engendre un goût particulier pour les sciences de la vie.

Le plus

Les sciences, c’est d’abord de l’observation. La dissection en fait partie. Les âmes sensibles devraient y réfléchir, et puis ça ne fait pas mal de mal pour s’endurcir

Ce témoignage est fait par un homme, un vrai. Il faut s’endurcir, il faut souffrir, travailler à la sueur de son front, accoucher dans la douleur… Ça me rappelle quelque chose :

(Dieu) dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.

Genèse 3:16

Il faut continuer à disséquer – c’est un passage essentiel dans le programme de SVT pour découvrir l’anatomie en général. C’est moyen ludique pour l’apprendre. Si un élève sent qu’il n’a pas le cœur assez accroché pour le faire, on ne l’oblige pas et puis c’est tout

Il faut se poser la question de l’aspect “ludique”, de jeu – d’amusement comme indiqué plus haut ? – de la dissection. Si je m’amuse à disséquer un animal mort juste pour cela, suis-je encore dans le respect de la vie animale ?

Notons aussi l’importance du consentement à faire, essentiel dans le respect là de la volonté de l’élève.

Ça ne se remplace pas! On ne peut pas tout intellectualiser. Apparemment, c’est dans l’air du temps de tout aseptiser. Oui à l’expérience sensorielle, et ça vaut dans tous les domaines.

Cet argument reprend celui du syndicat exposé précédemment sur la confrontation: au réel. Cette personne omet toutefois la double entrée de la connaissance (sens et intelligence) en privilégiant l’aspect sensoriel.

C’est assez marrant de voir l’indignation des gens alors que la majorité écrasante de leurs produits de beauté et de leurs médicaments sont d’abord essayés sur ces mêmes souris. Nous retrouvons ici l’argument développé dans l’utilitarisme de Singer : l’intérêt d’utiliser des souris pour fabriquer des produits cosmétiques est inférieur à celui de les utiliser pour l’apprentissage. Mais rappelons que ce dernier reste inférieur à celui d’utiliser des animaux de laboratoire pour l’avancée des traitements des maladies humaines.

Si les gens avaient eu cette mentalité il y a quelques siècles, la médecine n’aurait jamais progressé comme elle l’a fait. C’est grâce à quelques hommes courageux qui ont disséqué des cadavres que l’on a pu avancer.

Souvenons-nous que la dissection de cadavres à longtemps été interdite par l’église catholique. Léonard de Vinci (1452-1519) a pratiqué illégalement des autopsies. []

Vésale (1514-1564) a été parmi les premiers à réaliser des dissections du corps humain. Ces dissections ont contribué fortement au progrès de la médecine. Mais il s’agissait là de savants, de médecins, qui poursuivaient par eux-mêmes le chemin vers la connaissance. Ce n’étaient pas des élèves dont le projet professionnel ne s’orientait pas forcément vers la biologie ou la médecine.

“Dissections : La pétition qui fâche les profs de SVT”

Cet article de juin 2013 évoque une pétition lancée sur Internet par une élève de 12 ans. Le texte écrit par cet élève était le suivant :

La dissection dans les collèges finance la mort d’animaux et encourage la maltraitance envers les animaux

  • Avons-nous besoin de massacrer des cadavres d’animaux pour apprendre ?
  • Non, c’est pourquoi je trouve cela injuste « d’apprendre » avec des animaux morts.

Étant moi-même étudiante dans un collège en classe de 5ème, où la dissection se fait encore, j’ai pu voir que tous les autres élèves s’amusaient à déchiqueter le cadavre. J’ai été écœurée de ce comportement, j’étais la seule à refuser de participer à la dissection.
Ce jour-là, le 12/04/2013, il s’agissait d’un poisson, on devait lui retirer les branchies pour voir le fonctionnement du système respiratoire du poisson. Mon établissement pratique les dissections : poisson, porc… Il est possible d’apprendre dans des livres le fonctionnement de la respiration, du cœur … seulement, mon collège préfère financer la mort d’animaux.
Apprendre avec des livres permet d’éviter la mort, donc j’aimerai à l’avenir que les dissections ne soient plus présentes dans les collèges. J’ai assisté également à une dissection de poumons d’un cochon et d’un cœur de cochon.
Les élèves ne respectaient pas le cadavre et jouaient avec, j’étais furieuse de voir de tel comportement.

Elle décrit là encore un cours où l’amusement prend le pas sur le ludique éducatif. Le respect de l’animal est absent. Notons que le choix de cet élève de refuser de participer à la dissection a été respécté. Mais dans ce qu’elle décrit, elle semble avoir assisté à cette dissection.

Il y a aussi le traumatisme de la mort. Être confronté à la mort, même celle que représente un cadavre d’animal, n’est jamais chose facile. Dans l’absolu, cela n’a pas la même mesure que la mort d’un être cher ou qu’un décès dans un service de soins. Mais il faut ici contextualiser : il s’agit d’une enfant de 12 ans. Le traumatisme peut être important, et les mots qu’elle emploie semble le montrer.

L’objection pourra être que les médias diffusent largement des images violentes, avec parfois des cadavres directement visibles. Alors, revenons à l’expérience “sensorielle” de la dissection.

Les médias ne sollicitent que deux sens : la vue pour les images et l’ouïe pour les bruits ou commentaires. Dans la dissection, une barrière s’effondre et non des moindres : le toucher entre en scène. Il est toujours possible d’opérer une distanciation à l’égard d’une image ou d’une séquence filmée. Il n’y a pas de contact physique. Lors de la dissection, il n’y a plus de frontière, hormis le scalpel ou les instruments tenus en main. Le Réel est présent, très présent.

Chaque soignant se souvient de la première fois où il a pris en charge une personne décédée dans un service de soins. Le froid de la peau, la couleur des téguments, les odeurs de chair, d’antiseptique et de maladie… La force du soignant est alors de dépasser ce Réel brut, et de continuer à considérer ce corps sans vie comme la personne qu’il a soigné. Le soin jusqu’après la vie, le respect de l’être humain qui nous fait face et nous renvoie à notre finitude, mais surtout à notre humanité. Le Réel est présent, mais l’Humain le dépasse.

Mais là où n’est pas l’humain, comment dépasser ce réel ? Ce petit cadavre de souris ne porte en lui aucune humanité, aucune histoire qui permette de voir autre chose qu’un animal mis à mort pour d’hypothétiques vocations.

Pourtant, dans le cas de cette élève, cette dissection aura eu un intérêt majeur. Comme l’indiquait l’argument du syndicat et de la plaquette sur la dissection, elle aura pris conscience de l’indispensable respect de l’animal, mais à quel prix…

Apport de la simulation dans les formations de professionnels de santé

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Mannequin pédagogique d’accouchement de Madame du Coudray (1714_1789) ©JC Domenech

Source : http://www.franceinter.fr/depeche-musee-de-lhomme-visite-virtuelle

Définition de la simulation en santé

Un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) datant de 2012 intitulé “État de l’art (national et international) en matière de pratiques de simulation dans le domaine de la santé” donne cette définition de la simulation en santé : 

Le terme Simulation en santé correspond à l’utilisation d’un matériel (comme un mannequin ou un simulateur procédural), de la réalité virtuelle ou d’un patient standardisé pour reproduire des situations ou des environnements de soin, dans le but d’enseigner des
procédures diagnostiques et thérapeutiques et de répéter des processus, des concepts médicaux ou des prises de décision par un professionnel de santé ou une équipe de professionnels.

Il s’agit bien d’enseigner, avec des objectifs bien entendu beaucoup plus complexes que la simple dissection de souris. Nous verrons plus loin les intérêts pédagogiques de la simulation en santé.

Il était une fois

Commençons d’abord par une synthèse historique de la simulation dans le domaine de la biologie et de la santé. Le rapport cité ci-dessus résume cet historique.

Au XVIIIème siècle, une sage-femme a parcouru la France pendant 25 ans avec un mannequin permettant de montrer les différentes phases de l’accouchement. Elle a ainsi formé plus de 5 000 femmes. L’impact de ces formations par simulation a été une baisse de la mortalité infantile.
De 1910 jusqu’aux années 70, une école d’infirmières anglaise utilisera un mannequin de bois pour la pratique des soins de nursing de base.

Dans les années 50, un médecin tentera de faire évoluer les manoeuvres de réanimation cardiorespiratoire. A l’époque, il sollicite des membres de son équipe pour simuler les patients – respect pour la dévotion de ces personnes au progrès de la médecine.  Associé à un autre médecin et à un fabricant de jouet, ils créent au début des années 60 un mannequin appelé Resusci Anne, bien connu dans le milieu de la réanimation et de l’urgence. A la même époque, d’autres médecins mettent au point le premier mannequin contrôlé par ordinateur. Il y aura aussi un mannequin pouvant simuler plus de trente pathologies cardiaques.

Viendront ensuite de multiples mannequins et logiciels qui introduisent peu à peu la simulation en santé dans la formation des médecins et soignants. En complément de ces outils, des “serious games” sont conçus pour aider les soignants à développer leurs pratiques : prévention des accidents domestiques, respiration artificielle, urgences… Une partie de ces “serious games” est exposée dans un article du site infirmiers.com.

Réel vs Simulation

Le même article donne les résultats d’une étude couplant l’utilisation de jeux vidéos ludiques à un apprentissage hybride de la coeliochirurgie. Elle a démontré l’augmentation des performances chez de jeunes chirurgiens : 37% d’erreurs en moins, 27% plus rapides.

Le rapport de la HAS donne les conclusions d’une méta-analyse ayant pour but de comparer la formation par simulation à la formation “classique” :

Reprenant 10 903 articles de la littérature, les auteurs ont sélectionné 609 études comportant 35 226 participants. La formation par la simulation est constamment associée à une amélioration significative des connaissances, des pratiques et des comportements. En revanche, les effets sur la prise en charge des patients demeurent a priori modérés.

Il y a bien un effet positif sur l’acquisition de connaissances et même au niveau des pratiques et du comportement.

Dans le cas de l’apprentissage des sciences de la vie et de la terre, l’objectif est l’acquisition de connaissances ainsi qu’une évolution du comportement (développer le goût des sciences de la vie, respecter l’animal…). Il ne s’agit pas d’acquérir une technique ou une pratique. La modélisation de la simulation en santé sur les cours de SVT gagnerait assurément en qualité d’apprentissage et en respect des intérêts humains et non-humains, sans y perdre son âme comme le craint le syndicat et certains professeurs. Une âme qui ne tiendrait qu’à une souris ne serait pas viable fort longtemps…

Les alternatives pédagogiques à la dissection de la souris

Un document de l’Académie de Toulouse donne différentes alternatives à la dissection de souris :

  • l’utilisation d’animaux faisant l’objet d’une commercialisation destinée à l’alimentation ;
  • l’utilisation d’organes de vertébrés, dont les mammifères ;
  • l’utilisation de modèles anatomiques ;
  • l’utilisation de dissections filmées ;
  • l’utilisation d’animations informatiques ;
  • l’utilisation d’atlas numériques.

Et pour l’avenir, le document indique :

De nouveaux matériels pédagogiques vont certainement voir le jour, et les plus intéressants pour les activités en SVT ou en Biologie Ecologie seront relayés sur le portail national6. Certains correspondront à des représentations concrètes du réel, comme les modèles d’animaux synthétiques ou siliconés ou des mannequins interactifs (outils pédagogiques actuels des étudiants en médecine vétérinaire), d’autres seront virtuels comme des programmes informatiques permettant, avec un ajout de réalité augmentée (…), de simuler un organe ou un processus physiologique.

Nous constatons que les alternatives sont nombreuses, incluant en particulier la simulation. Le temps de la souris disséquée devrait désormais être compté, espérons-le, sauf à ce qu’un attachement trop important et trop émotionnel aux “bonnes vieilles méthodes” ne fasse durer encore cette pratique discutable.

Conclusion

Nous avons vu au long de cet article que les textes encourageant au remplacement total des procédures utilisant des animaux au profit de leur bien-être ont rencontré de nombreux obstacles : la considération de la nature de l’animal, la méthode de diffusion des décisions, les positions de principe des défenseurs de la dissection.

L’utilitarisme de Singer, prônant la nécessité de prendre en compte le bien-être des non-humains comme celui de humains, a argumenté en faveur d’une approche plus respectueuse des animaux.

L’aspect moral a été soulevé par le législateur européen dans sa directive et par le président d’une association défendant une science responsable.

L’analyse de l’argumentaire du syndicat des enseignants a permis de souligner l’importance des notions de responsabilité et de respect.

Les vécus des élèves et d’autres personnes interviewées sur le sujet de la dissection animale ont montré la dichotomie complète entre les positions des pour et des contre.
L’intérêt pédagogique de la simulation et la recherche d’alternatives pédagogiques à la dissection de souris permettent d’envisager une évolution des pratiques dans ce domaine, sans dommage pour l’élève en matière d’acquisitions de connaissances, voire pouvant même améliorer ces connaissances.

Afin de pouvoir se déterminer sur un choix éclairé – dissection ou alternative – il resterait, comme nous l’avions déjà indiqué, à entreprendre une large étude incluant la comparaison des intérêts pédagogiques de chaque méthode avec des groupes témoins. Il faudrait également entendre la parole des élèves sur ce sujet, après avoir eu un débat ouvert avec eux.

Encore une fois, il ne s’agit que de se confronter à l’éthique, à la philosophie, et comme l’écrivait Epicure il y a déjà fort longtemps :

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme.

Hâtons-nous donc de philosopher, de nous confronter à l’éthique ! Il n’y aura pas que les souris qui en profiteront.

 

Dsirmtcom, avril 2016

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Une réponse à “Animal, on est mal ! La dissection en cours de SVT, le retour

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