Quand on n’a que l’amour, rien ne vaut la vie… Le jour d’après

Le jour d’après

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Aube bretonne du 15 juillet 2016

Quand on n’a que l’amour
À s’offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu’est notre grand amour

Quand on n’a que l’amour
Mon amour toi et moi
Pour qu’éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour

Quand on n’a que l’amour
Pour vivre nos promesses
Sans nulle autre richesse
Que d’y croire toujours

Quand on n’a que l’amour
Pour meubler de merveilles
Et couvrir de soleil
La laideur des faubourgs

Quand on n’a que l’amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours

Quand on n’a que l’amour
Pour habiller matin
Pauvres et malandrins
De manteaux de velours

Quand on n’a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour

Quand on n’a que l’amour
À offrir à ceux-là
Dont l’unique combat
Est de chercher le jour

Quand on n’a que l’amour
Pour parler aux canons
Et rien qu’une chanson
Pour convaincre un tambour

Quand on n’a que l’amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin

À chaque carrefour

Alors, sans avoir rien
Que la force d’aimer
Nous aurons dans nos mains
Ma mie, le monde entier

Hier soir, j’ai trop bu, comme tous les soirs. Ce matin, j’avais la gueule de bois, contrairement à tous les autres matins. Il y a eu cette terrible nouvelle, encore. J’avais fait le choix jusqu’à présent de garder le silence devant toute ces ignominies, pour montrer que la vie continue, malgré tout, malgré cela. Mais ce matin est celui de trop, celui de l’écœurement, celui qui arrache littéralement le cœur et qui laisse  l’âme brisée.

Mes pensées vont à toutes ces innocentes victimes, aux blessés qui luttent pour montrer qu’à chaque fin d’histoire la vie et l’Humain l’emporteront toujours, et aux familles et entourages de ces personnes que le malheur a dévasté.

Le deuil

Depuis quelques semaines, ma lecture s’est portée vers un ouvrage de Vinciane Despret, philosophe de l’université de Liège, intitulé « Au bonheur des morts – Récits de ceux qui restent ».

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Plutôt que de le résumer maladroitement moi-même, je préfère reprendre le texte de la quatrième de couverture qui présente parfaitement bien ce thème si difficile que l’auteur a abordé avec beaucoup de tact et de brio :

« Faire son deuil », c’est l’impératif qui s’impose à tous ceux qui se trouvent confrontés au décès d’un proche. Mais se débarrasser de ses morts est-il un idéal indépassable auquel nul ne saurait échapper s’il ne veut pas trop souffrir ?
Vinciane Despret a commencé par écouter. « Je disais : je mène une enquête sur la manière dont les morts entrent dans la vie des vivants ; je travaille sur l’inventivité des morts et des vivants dans leurs relations. »
Une histoire en a amené une autre. « J’ai une amie qui porte les chaussures de sa grand-mère afin qu’elle continue à arpenter le monde. Une autre est partie gravir une des montagnes les plus hautes avec les cendres de son père pour partager avec lui les plus beaux levers de soleil. À l’anniversaire de son épouse défunte, un de mes proches prépare le plat qu’elle préférait, etc. »
L’auteure s’est laissé instruire par les manières d’être qu’explorent les morts et les vivants, ensemble ; elle a appris de la façon dont les vivants qu’elle a croisés se rendent capables d’accueillir la présence des défunts. Chemin faisant, elle montre comment échapper au dilemme entre « cela relève de l’imagination » et « c’est tout simplement vrai et réel ».
Depuis un certain temps les morts s’étaient faits discrets, perdant toute visibilité. Aujourd’hui, il se pourrait que les choses changent et que les morts deviennent plus actifs. Ils réclament, proposent leur aide, soutiennent ou consolent… Ils le font avec tendresse, souvent avec humour.
On dit trop rarement à quel point certains morts peuvent nous rendre heureux !

La notion que je retiens, et qui rejoint une de mes plus anciennes préoccupations – depuis mes années d’infirmier confronté à la mort issue de la maladie ou d’accidents lorsque j’étais cadre de santé aux urgences – qui est cette injonction donnée à « ceux qui restent » : « Il faut faire son deuil, faire le travail de deuil ». Je n’ai jamais été en accord avec cette conception imposée à ceux qui ont perdu un être cher.

L’étymologie du mot « deuil » vient du latin dolus qui signifie douleur. Un des sens donné à ce terme est le renoncement ; admettre la perte de quelqu’un ou de quelque chose. J’ai perdu mon père en 2008 et ma mère en 2012. La douleur est toujours là même si elle s’est transcendée. Et je n’admettrai jamais cette perte qui me rend orphelin. Ils sont toujours en moi, autour de moi. Il vivent toujours dans de petites choses : une bouture d’un des rosiers du jardin de ma mère, la machine à écrire de mon père que je conserve précieusement et bien d’autres objets.

C’est ainsi que Vinciane Despret décrit le deuil :

Symptôme de cette domination, la théorie du deuil est devenue une véritable prescription : “ on doit faire le travail du deuil.” Fondée sur cette idée que les morts n’ont d’autre existence que dans la mémoire des vivants, elle enjoint à ces derniers de détacher les liens avec les disparus. Et le mort n’a d’autre rôle à jouer que de se faire oublier.

Elle ajoute un peu plus loin :

Les morts ne le sont vraiment que si on cesse de s’entretenir avec eux, c’est-à-dire, de les entretenir.

Si une injonction doit être faite à « ceux qui restent », c’est bien celle de ne jamais oublier les défunts. Le devoir de mémoire est essentiel pour l’être humain, que ce soit pour les pires atrocités commises envers l’humanité comme pour nos propres défunts. L’oubli est la pire des tombes ; l’oubli est la véritable mort.

Retournons à nouveau vers l’étymologie avec le verbe « oublier » : ne plus penser à ; perdre de vue. La pensée est ce qui caractérise l’être humain, Descartes l’avait proclamé avec son Cogito : « Je pense, donc je suis ». Nicolas Rouillot l’analyse ainsi sur le blog Philocité :

« Je pense, donc je suis » est tout simplement l’affirmation que je suis un sujet doué de conscience.

Penser à ceux qui « ne sont plus » revient – à l’inverse de cette locution très usitée – à leur permettre d’être, encore et toujours. Nous avons conscience d’eux, et notre conscience est désormais leur lieu  de vie, leur lieu du « vivre », le lien de la véritable humanité, « en son âme et conscience ».

La caste des innommables

Si nous devons garder les défunts toujours présents en nous, ma position est toute autre envers ceux qui ont commis la barbarie comme en cet inacceptable soir du 14 juillet 2016.

Je ne dis pas qu’il faut oublier ces criminels, je dis qu’il faut cesser de les nommer [N.D.A. : l’origine de cette idée n’est pas mienne, mais découle du choix qu’a fait le journaliste Jean-Pierre Pernaut de ne plus citer les noms de tueurs d’attentat à l’antenne]. Ils font partie des in-humains. Le préfixe « in » est un préfixe privatif. Ces barbares (se) sont privés de leur dimension humaine. Ils n’ont plus droit à être considérés comme des êtres humains.

Kant écrivait dans Les fondements de la métaphysique des mœurs :

Traite toujours autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen.

Ces tueurs ont pris le parti de se servir d’êtres humains pour assouvir leurs fins barbares. Les victimes n’ont été que le moyen d’atteindre leur but. Plus que d’être qualifié d’immoral, autrement dit d’être contraire à la morale, ce type d’individu doit être qualifié d’a-moral, d’étranger à la morale.

C’est pourquoi il faudrait à mes yeux instituer une « peine de mort » sociale. Les priver d’être nommés, dans les médias, dans la vie même. Les médias ont ce tort de nommer à tout propos les barbares à chaque fois que des atrocités ont été commises. Cela conduit à ce que, paradoxalement, les criminels soient plus « vivants », plus « célèbres » que leurs victimes. Ceux qui ont fait le choix de perdre leur humanité, ces in-humains, doivent devenir à jamais des innommables. S’il est des noms à citer, et à garder en mémoire comme indiqué plus haut, ce sont ceux qui ont subi l’indicible, l’inacceptable : un monument aux morts, pour « faire penser, faire se souvenir ».

Je tiens à préciser que je suis contre la peine de mort « réelle ». La « peine de mort » sociale que j’évoque me semble une condamnation bien plus lourde la peine de mort « réelle ». Elle oblige à vivre en ôtant le droit d’exister socialement. Il n’y a pas dans ce cas la possibilité de la notion de « martyr » pour le criminel exécuté, mais le bannissement du droit à être reconnu comme être humain.

“Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie.”

Cette citation de Malraux, reprise dans les paroles de la chanson d’Alain Souchon qui clôturera cet article, rend parfaitement compte de l’importance de l’Humanité, de l’importance de l’être humain et d’être humain.

Il n’y a d’Humanité que lorsque nous considérons l’autre comme un autre nous-même ; comme l’écrit Paul Ricoeur : « Soi-même comme un autre ». Rien de vaut la vie : gardons toujours à l’esprit ces êtres humains fauchés par des sous-hommes, par des non-hommes. Ceux à qui a été si injustement la vie, vivront ainsi dans nos mémoires, et ceux qui croyaient les avoir anéantis verront leur « oeuvre » de mort pour toujours inachevée.

Citons pour terminer Hannah Arendt dans son ouvrage De l’humanité dans de sombres temps :

L’humanité vivante d’un homme décline dans la mesure où il renonce à la pensée”.

Notre pensée, celle qui nous donne notre qualité – dans tous les sens possibles de ce mot – d’être humain ; nos pensées, qui vont encore une fois à ces victimes et à toutes les personnes endeuillées, constituent et constitueront à jamais la force inaliénable et indestructible de notre Humanité. Rien ne vaut la vie, car elle est tout ce qui nous fait humain.

La vie ne vaut rien, rien, la vie ne vaut rien
Mais moi quand je tiens, tiens, mais moi quand je tiens
Là dans mes deux mains éblouies,
Les deux jolis petits seins de mon amie,
Là je dis rien, rien, rien, rien ne vaut la vie.

 

 

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4 réponses à “Quand on n’a que l’amour, rien ne vaut la vie… Le jour d’après

  1. Pingback: Quand on a que l’amour à offrir en partage | Espace perso d' ANTINEA·

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  3. Des mots tellement justes, je partage cette vision et te remercie de l’avoir mise en mots. Particulièrement sur cette injonction à faire le deuil comme si nous devions bannir les morts, c’est tout le contraire, ce qui soigne c’est la continuation de l’amour. Merci. Stéphanie

    Aimé par 1 personne

    • Merci infiniment, très chère Stéphanie, votre message à fait naître beaucoup d’émotions en moi. Les personnes disparues sont presque plus présentes que celles encore sur cette Terre. Je me souviens de votre très bel article sur ce thème. Prenez le plus grand soin de vous et passez une belle journée. À bientôt de vous lire et merci pour votre fidélité à mes écrits ☺

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