Une “Vie accomplie » – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?

Notes éthiques n° 7

L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre. – Antoine de Saint-Exupéry

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« Rose blanche du dimanche” – Photo @dsirmtcom, Décembre 2016

Introduction – Partir un jour, sans retour

Le journal Ouest-France a publié en octobre 2016 un article intitulé « Les Pays-Bas veulent autoriser l’aide au suicide après « une vie accomplie »« . Dans ce texte, on découvre que les Pays-Bas envisage d’élargir l’euthanasie par suicide assisté à des personnes qui ne trouveraient plus de sens à leur vie, sans qu’elles soient atteintes de pathologies incurables ou de souffrances insupportables.

Cette note éthique ne se veut pas une énième tribune sur le bien-fondé (ou pas) de l’euthanasie, mais plutôt une réflexion sur ce que peut signifier une “Vie accomplie”.

Pour chercher à mieux comprendre cette expression, nous prendrons l’attache de plusieurs philosophes dont Socrate, Platon, Aristote, Épictète, Montaigne et Paul Ricoeur.

C’est quoi le problème ?

État des pratiques liées à la fin de vie

Pour pouvoir mieux cerner notre problématique, établissons tout d’abord une comparaison entre les approches de la fin de vie des Pays-Bas, de la France et de la Belgique (Tableau ci-dessous).

Tableau synoptique fin de vie/suicide assisté – France/Belgique/Pays-Bas

France (loi Léonetti) – 2016 Belgique – Euthanasie Pays-Bas suicide assisté “Vie accomplie” – Projet 2016
« Toute personne a droit à une fin de vie digne et apaisée”

Pas de traitements ayant pour seul effet un maintien artificiel de la vie, inutiles ou disproportionnés

Sédation profonde :

  • affection grave et incurable
  • pronostic vital engagé à court terme
  • souffrance réfractaire aux traitements
  • Arrêt de traitement entraînant une souffrance insupportable
Majeurs 2002 :

  • souffrance physique et/ou psychique constante, insupportable et inapaisable
  • capable et conscient
  • demande de façon « volontaire, réfléchie et répétée » libre de toute contrainte

Mineurs 2014 :

  • souffrances physiques insupportables
  • notion de souffrance psychique écartée
  • Capacité de discernement
Sentiment d’avoir «accompli» sa vie

Plus de sens à la vie

Perte d’indépendance

Solitude (dont perte d’un être cher)

Fatigue totale

Perte de valeur personnelle

En France, la loi pose le principe que “toute personne a droit à une fin de vie digne et apaisée.

Elle précise que les traitements n’ayant pour seul effet que le “maintien artificiel de la vie” peuvent être arrêtés ou ne pas être mis en oeuvre. Ceci signifie que l’état de la personne sans ses traitements conduirait sans nul doute au décès de celle-ci.

Elle envisage, à la demande du patient, le recours à une “sédation profonde et continue” pouvant aller jusqu’au décès. Toutefois, les critères de mise en oeuvre sont limités :

  • Affection grave et incurable
  • Pronostic vital engagé à court terme
  • Souffrance réfractaire aux traitements
  • Arrêt d’un traitement pouvant entraîner une souffrance insupportable

Dans tous ces critères, il est clairement établi que le décès est, sinon imminent, en tout cas envisagé dans un laps de temps court. Il ne s’agit pas ici de provoquer la mort, mais de rendre supportables les conditions de la fin de vie. Il existe un choix pour la personne, mais quel que soit ce choix, la mort est inéluctable. Il ne s’agit donc pas d’un suicide.

En Belgique, la notion de souffrance psychique, prise en compte uniquement pour les adultes, n’est plus obligatoirement liée à une souffrance physique (connecteurs “et/ou”). Cette souffrance doit toutefois avoir plusieurs caractéristiques : constante, insupportable et inapaisable. Ce dernier terme nous semble particulièrement important : cette souffrance psychique ne peut absolument pas être apaisée, autrement dit, des tentatives de l’apaiser ont été entreprises. Nous verrons plus loin dans l’examen de la question des critères des Pays-Bas que cet aspect est fondamental.

Dans le cas des Pays-Bas, il n’y a plus de notion de maladie incurable comme en France. Les critères choisis sont essentiellement de l’ordre de la sphère psychique : sentiment d’accomplissement, perte de sens, solitude, perte de valeur. Deux autre critères relèvent a priori du physique : la perte d’indépendance que nous dénommerons plutôt dépendance, et la “fatigue totale”. Nous étudierons d’abord dans la partie “Définition des concepts” les concepts d’accomplissement et de sens de la vie,  puis nous déclinerons ces deux critères physiques, .

“Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé”

Cette pensée de Pascal résume parfaitement notre recherche. Nous savons déjà implicitement ce que nous allons trouver face à notre questionnement. Il nous reste à faire ce chemin en compagnie d’autres penseurs pour pouvoir confirmer ou infirmer notre embryon de réponse.

A l’aune de la philosophie pour mieux comprendre

Les philosophes ont écrit depuis fort longtemps sur le sujet de l’accomplissement de la vie et sur le sens à lui donner : Socrate et sa sa recherche du savoir pour vivre mieux, Platon et l’allégorie de la Caverne, Aristote et ses trois genres de vie, Épictète le stoïcien et la perception de la réalité, Montaigne et l’apprentissage du mourir, Ricoeur et son éthique  Nous étudierons leurs enseignements pour mieux éclairer notre compréhension de ce que peut être une “Vie accomplie”.

C’est pour un sondage…

Comme nous l’avons écrit au début de cet article, nous n’étudierons pas ici la question de l’euthanasie. Les débats sur ce sujet, sur le suicide assisté sont déjà légions et notre intention est de nous centrer sur le concept de la “Vie accomplie”.

Un sondage CSA intitulé “Vie positive & réussite : ce qu’en pensent les françaisa été réalisé en avril 2015. Nous allons parcourir les différentes réponses pour disposer d’une première base afin de finaliser notre questionnement.

“Un épanouissement altruiste, pour donner un sens à sa vie”

Globalement; 62% des Français voit la vie “de manière positive”. Ils définissent la “vie positive comme suit, par ordre d’importance :

  • Donner aux autres (81,5%)
  • Donner du sens à ce que l’on fait (78%)
  • Recevoir des autres (76%)

Nous voyons ici l’importance attribuée à l’interaction humaine (donner/recevoir). Socrate, Aristote et Ricoeur nous apporteront leurs visions de l’importance de cette interaction.

Les Français les plus “positifs” sont ceux qui pensent que leur vie a un but, un sens et qui trouvent de l’intérêt dans ce qu’ils font au quotidien. Les différents philosophes que nous étudierons nous éclaireront sur ces concepts du “sens de la vie” et de l’impact de notre façon de nous représenter le monde pour y trouver de l’intérêt et donc une raison de vivre, voire de vivre mieux.

Parmi les autres affirmations ayant obtenu l’assentiment des personnes sondées, vient en premier la “capacité de mener à bien les activités qui sont importantes pour moi”. Nous examinerons la dualité autonomie/dépendance et ses effets sur le psychisme.

“Contribuer activement au bonheur et au bien-être des autres “ est la deuxième réponse. Aristote viendra ici nous parler de son souverain Bien.

La troisième réponse la plus fréquente est “Les gens me respectent”. C’est ici Kant qui nous aidera à comprendre l’importance du respect.

Un peu plus de la moitié des Français (53%) se dit optimiste pour demain. Le sondage mentionne  que ‘l’optimisme est un mécanisme plus exigeant : tout ne dépend pas uniquement de soi”. Épictète nous fera comprendre en quoi il est essentiel de ne ne pas se rendre esclave de ce qui ne dépend pas de nous.

“Voir la vie de manière positive, ça se travaille… Comme un muscle”

Deux visions de la vie positive se dégagent : “Le bonheur est d’abord en soi” (55%) vs “Le bonheur est un idéal” (29%). Les plus heureux voient le bonheur comme quelque chose que l’on a “déjà en soi”, et qui se “travaille comme un muscle.” Aristote nous expliquera ce qu’est sa conception du bonheur.

“Une « Vie réussie » : signe extérieur de bonheur”

La notion de “Vie réussie” est déclinée sur trois domaines :

  • Équilibre entre les dimensions de sa vie (96,5%)
  • Famille-santé (92,5%)
  • Travail (88,5%)

La réussite  est située dans le domaine personnel (équilibre, vie privée, santé) et repose moins sur le succès professionnel : être PDG (21%), avoir une montre de grande marque (19%), être en photo en couverture d’un magazine (13%). La philosophie nous fera part de sa vision de la réussite, de l’accomplissement.

Au final, “C’est parce qu’on voit la vie de façon positive qu’on réussit (76%). Nous serons ici encore dans le domaine de la représentation, et c’est la Caverne de Platon qui sera notre guide.

Vous pouvez répéter la question ?

Maintenant que nous avons posé quelques bases de réflexion sur la question de la “Vie accomplie”, notre questionnement peut s’affiner : quand est-il possible de dire qu’une vie est accomplie. Sur quels critères peut-on décider qu’une vie est accomplie ou non ? Nous arrivons donc  à notre question de recherche :

Est-il possible d’affirmer à un  instant “T” qu’une vie est accomplie et qu’elle ne comportera plus aucune évolution, et sur quels critères ?

Le carré de l’hypothèse muse

Partant de cette question, nous avons émis trois hypothèses en lien avec notre recherche.

Hypothèse n° 1 – Show must continuum

La vie est un continuum qui ne cesse de s’accomplir et aucun autre terme que la mort “naturelle” ne peut empêcher cette évolution.

Hypothèse n° 2 – Ceci n’est pas une pipe

Si la vie ne cesse de s’accomplir, le sentiment d’avoir accompli sa vie est une représentation erronée et biaisée de la réalité .

Hypothèse n° 3 – Critères en vue !

Chacun des critères énoncés pour l’aide au suicide est plutôt une aide au “diagnostic” d’une situation difficile de perte de sens de sa vie qui peut être traitée par des actions appropriées, notamment en rétablissant les interactions humaines.

Objectifs inanimés, avez-vous donc une âme ?

De ces trois hypothèses, nous allons faire découler trois objectifs en miroir des mêmes domaines explorés.

Objectif n° 1

Démontrer qu’”Accomplir sa vie” est un processus en constante évolution/ un continuum.

Objectif n° 2

Établir que c’est la représentation qui détermine le sentiment d’accomplissement de sa vie.

Objectif n° 3

Changer les représentations grâce à de meilleures interactions pour faire évoluer le sentiment d’accomplissement de sa vie et lui redonner du sens.

Et maintenant…

Nous avons pu définir le champ de notre recherche sur le thème de la “Vie accomplie”. Explorons maintenant ce que signifie chacun de ces concepts, pour ensuite les habiller des atours philosophiques en revenant sur les critères du recours au suicide assisté exposés plus haut.

Des finitions de concepts

Le continuum de l’accomplissement de la vie

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Dessin animé il était une fois la vie – Source : http://www.cdiscount.com/

Life goes on

La vie c’est d’abord un fait biologique : “Ensemble des phénomènes énergétiques (assimilation, croissance, homéostasie, reproduction, etc.), évoluant de la naissance à la mort, que manifestent les organismes unicellulaires ou pluricellulaires”. Nous sommes composés de cellules servant à diverses fins : respirer, boire, manger… (voir à ce sujet les besoins de Virginia Henderson dans cet autre article : Le plaisir est-il raisonnable ?). Beaucoup de ces fonctions sont communes aux êtres vivants, depuis le végétal jusqu’à l’humain, en passant par l’animal. Faisons dès à présent un petit détour par Aristote, qui décrit trois formes de vie : la vie végétative (celles des plantes et arbres), la vie sensitive (celle des animaux non humains), et la vie rationnelle (celle de l’homme). Nous verrons plus loin qu’il divise également cette dernière vie humaine en trois autres types.

La notion d’évolution, de la naissance, jusqu’à la mort, nous fait comprendre que la vie est un processus continu.. Le terme “processus” vient du latin signifiant «progrès, progression», issu de procedere «s’avancer, aller en avant». Il y a bien l’idée d’une marche en avant, sans retour possible vers un passé déjà révolu, mais aussi sans autre possibilité de vivre autre chose que l’instant, puisque l’avenir n’est qu’un à-venir.

Ceci est à mettre en lien avec le Hic et nunc, l’ici et maintenant. La vie est donc un continuum dont ne pouvons avoir conscience que de l’instant. La méditation de pleine conscience ou Mindfullness se base sur ce postulat :

Être en pleine conscience, c’est être dans l’instant présent. Habiter l’instant présent est un acte de libération du passé et du futur, de notre mental, de nos jugements. Nous n’existons ni dans le passé, ni dans le futur, uniquement dans le présent. Laurence de Vestel, Méditer jour après jour.

En prenant conscience de l’instant présent, nous nous affranchissons des ruminations dues au passé et et de l’inquiétude liée à l’avenir. Nous nous libérons de nos représentations – concept que nous examinerons ci-après – liées à notre culture, à notre histoire personnelle.

La vie est aussi une ”manière de vivre, de comprendre l’existence, orientation morale de l’existence”. Nous retrouvons là la vie rationnelle d’Aristote. Pour cet article, nous garderons seulement cette dernière définition, car il s’agit bien ici du sens donné à l’existence. Ce dernier concept fera également l’objet d’une analyse ci-après.

Accomplir

Accomplir peut prendre deux significations :

  • Mettre à exécution, mener jusqu’à son terme ; nous sommes dans l’idée d’achever quelque chose
  • Réaliser pleinement ; ici c’est l’idée de perfection

Examinons cette idée d’achèvement. Achever, c’est “mener à sa fin naturelle ou voulue une chose commencée; compléter”.  Deux adjectifs résonnent avec notre recherche : la fin “naturelle” ou “voulue” .

Une fin “naturelle”, autrement dit, appliqué à notre thème, une mort naturelle, “hétéronomique” (nous verrons plus loin ce terme), ne peut donc être décidée par nous. Ce sera le cas dans la fin de vie par sédation profonde et continue (voir le chapitre “État des pratiques liées à la fin de vie”) : le traitement influe sur la durée de la fin de vie mais ne provoque pas directement la mort. La mort reste naturelle.

Dans le cas de la fin “voulue”, nous prenons notre décision nous-même de manière autonome, même dans le cas du suicide assisté.Les substances utilisées induisent directement, artificiellement la mort.

La deuxième idée liée à la perfection s’approche plus du concept de vie accomplie. Nous n’achevons plus au sens de term-iner – mettre un terme à la vie – qui est plus en l’occurrence un instant donné où la vie s’arrête, de manière naturelle ou voulue. Nous achevons au sens de devenir complet, atteindre une plénitude après l’écoulement d’une vie. Mais comment déterminer que le moment est advenu où nous avons atteint cet état, tel Bouddha atteignant le Nirvana ? Nous verrons, avec l’étude des critères établis par les Pays-Bas pour déterminer que la vie est accomplie, qu’il ne sera pas si simple de le faire.

La Représentation

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Magritte, « La Trahison des images » – Source : https://www.wikiart.org/

Réalité ou illusion ?

Avant d’en venir à l’étude du concept de “Représentation”, examinons d’abord celui de “Réalité”.

La réalité, c’est l’aspect physique des choses, la manifestation concrète, le contenu d’un processus, d’un événement. Ces deux définitions renvoient à l’expérience sensible : ce que nos sens perçoivent : j’entends tomber un arbre, je vois le soleil se coucher, je sens le sable sous mes pieds. Il faut donc une réalité et un observateur dans cette acception-là.

Ceci est à rapprocher de l’approche linguistique. Saussure distingue le signifiant – le mot, formé de lettres, l’image acoustique – ; et le signifié – le concept que désigne le signifiant. Par exemple, dans la phrase : “Je vois le soleil se coucher”, le mot “soleil”, renvoie au concept de soleil, à la réalité de ce qu’est le soleil. Toutefois, le mot “soleil” n’a aucune attache naturelle dans la réalité.” Il est arbitraire, même si nous devons en français l’utiliser pour nous comprendre.

Nous voyons ici que la réalité, lorsque nous la nommons, n’est pas la véritable réalité. C’est ce qu’exprime la formule utilisée en programmation neuro-linguistique (PNL) : “La carte n’est pas le territoire.” Ce présupposé signifie que si vous mettez des lunettes pour regarder ce texte, le mot ”lunettes “ ne vous sera d’aucune utilité pour aider vos yeux à lire ce texte. Nous avons une perception de la  réalité qui ne sera jamais la Réalité. Elle sera également interprétée au prisme de notre culture et de notre histoire. Si vous voyez une femme en blanc et que votre culture a des origines chrétiennes, vous penserez à un mariage, là où un hindou verrait quelqu’un en deuil.

La réalité n’est pas non plus limitée à ce que nous percevons avec nos sens. Il existe un Koan Zen – une sorte de proverbe destiné à faciliter le chemin vers l’éveil et donc de nous défaire de tous nos pensées toutes faites – qui dit :

Un arbre qui tombe ne fait-il du bruit que s’il y a quelqu’un pour l’entendre tomber?

Si quelqu’un est présent, il entendra le bruit que fait l’arbre quand il tombe, il percevra cette réalité. Mais si personne n’est là, l’arbre tombera quoiqu’il arrive et ce sera encore la Réalité. Mais pourra-t-on dire qu’il fait du bruit si personne n’est là pour l’entendre ? Une réponse possible est à découvrir ici.

Nous rejoignons au travers de ce chemin sémantique une troisième définition du mot “Réalité” : “Ce à quoi réfère une désignation, une représentation.” Le concept de “Représentation” vient d’arriver en gare, cinq minutes d’arrêt…

“Les yeux dans les yeux”

La philosophie définit ainsi le concept de “Représentation” : “Action, fait de se représenter quelque chose; manière dont on se représente quelque chose”. L’étymologie du mot vient du latin repraesentatio, « action de mettre sous les yeux ».  La perception de la réalité par les sens est présente comme pour le concept de “Réalité” que nous venons d’explorer. Contrairement à la “Réalité” qui peut se suffire à elle-même, la “Représentation” nécessite un observateur, puisque c’est lui qui génère cette représentation.

Et, comme indiqué ci-dessus, nous nous représenterons la réalité au travers de nos perceptions et de nos prismes culturels et personnels. L’entomologiste sourira en découvrant dans une guêpe volant près de lui un insecte hyménoptère là où l’allergique verra l’oedème de Quincke qui pointe le bout de son dard. Sans l’adrénaline, point de salut !

Platon nous aidera à mieux comprendre combien nos représentations peuvent être éloignées de la réalité, grâce à sa Caverne. Épictète nous apportera aussi son éclairage.

Le sens de la vie

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The sens of life Monty Python – Source : http://www.sky.com/

L’étymologie du mot “Sens” vient du latin sensus, « perception, sensation, manière de sentir, de penser, de concevoir, idée; signification d’un mot ». Nous voyons que ce terme revêt plusieurs sens, même dans cette seule acception. Nous retrouvons différents éléments que nous avons déjà évoqué avec le concept de “Représentation” :

  • La perception par les sens (qui n’ont pas le même sens que le sens, c’est du bon sens, mais c’est bien sûr !..), autrement dit, l’expérience sensible
  • La manière de penser, liée à nos représentations
  • La signification d’un mot, signifiant et signifié sont dans le même bateau…

Nos représentations sont donc intimement liées au sens que nous donnons à notre vie : elles sont le décodeur de notre interprétation du sens de la vie et lui attribuent sa qualité de bonne ou mauvaise. Le sens que nous donnons à notre vie est prédéterminé par nos représentations. Vient ici l’idée que si nous changeons nos représentations, le sens de notre vie  peut alors changer.

Un article écrit par Julien Saiman, professeur de philosophie, décline trois sens au mot “Sens” :

(…) la direction, la signification et la sensibilité (faculté de sentir et de juger, le « bon sens »). – Julien Saiman, Le sens de la vie

“Une existence prend sens lorsque ce que l’on fait mène à quelque chose, lorsque le présent mène à l’avenir”

Cette première signification du mot “Sens”  comme une “direction” implique que notre vie n’a un sens que si elle a une finalité, un but. C’est une vision aristotélicienne de la vie, que nous détaillerons dans le chapitre “Philo coin – Les Experts ManhAthènes”. Les buts poursuivis peuvent être divers et variés : aller faire ses courses parce que le frigo est vide, partir en voyage, avoir une maison, lire les passionnantes notes éthiques de dsirmtcom (cherchez l’intrus)… Mais, pour donner un sens à la vie, il faut que le but soit à la fois suffisamment important sans être inaccessible :

Un but digne de donner du sens à une vie serait un but assez consistant pour ne pas disparaître quand on l’atteint.  – Ibid.

Mais il ne faut pas en rester à une quête sans fin d’un but :

(…) le bonheur (sera) toujours pour demain. – Ibid.

L’auteur donne l’exemple de la religion, pour qui nous ne parviendrons au bonheur que dans un au-delà, un paradis qui ne se mérite que par nos actions et notre conduite terrestre. Notre vie prendra donc tout son sens quand nous serons morts. Pas glop, pas glop…

“Le sens ce n’est donc pas que la direction c’est la signification”

Pour donner du sens à sa vie, il faut qu’elle ait un sens, et réciproquement. Pour pouvoir donner un sens, il faut disposer d’un système de signes, de référants. Nous retrouvons ici la linguistique et son fameux duo comique signifiant/signifié.

Nos vies ont du sens dans la mesure où nous sommes capables de leur en donner. – Ibid.

En ayant la faculté du langage, l’être humain pourra donner un sens plus profond à sa vie car il pourra la mettre en mots.

L’importance du développement de la faculté du langage est tristement illustrée par l’expérience qu’avait tentée l’empereur Frédéric II, empereur romain du XIIIème siècle. Voulant savoir s’il existait une langue “naturelle”, innée et non acquise comme nos langues maternelles, il plaça des bébés dans une pouponnière. Les nourrices avaient ordre de leur prodiguer les soins de bases (alimentation, hygiène…) mais ne devaient jamais leur parler. Frédéric II espérait qu’ainsi, les nourrissons se mettent à parler d’eux-mêmes, sans influence extérieure. Malheureusement, les bébés ne se mirent jamais à parler la moindre langue. Leur état se détériora peu à peu et ils moururent tous.

Cet exemple montre que l’être humain est certes un être biologique, mais aussi et surtout social. Parmi ses besoins (voir encore les besoins de Virginia Henderson ici [Article]), figure celui de communiquer. Nous verrons plus loin l’importance des interactions, de Soi avec Autrui, de l’altérité.

“Une existence qui a du sens, c’est une vie sensible, ouverte, en relation; et (…) une existence qui ne renvoie qu’à soi est absurde”

Nous retrouvons ici l’importance de vivre l’instant présent :

Pas de sens sans savoir d’où on vient, mais cela ne suffit pas pour savoir où l’on va. Pas de sens sans savoir où on va, mais il ne suffit pas de regarder l’horizon pour savoir où poser ses pieds. Pas de sens, autrement dit, sans une présence sensible au présent. – Ibid.

Le “rapport au temps” est donc déterminant pour être en capacité de donner un sens à sa vie. Ruminer le passé, être inquiet de l’avenir, c’est perdre le profit de vivre pleinement l’instant présent, comme nous l’avons déjà vu plus haut dans la définition du concept de “Vie”.

Critères de l’aide au suicide – On avait dit : “Pas le physique”

La dépendance ou perte d’autonomie

La dépendance peut être considérée comme un critère physique : difficultés à se mouvoir, à réaliser les actes du quotidien comme se laver ou s’habiller… Mais, en l’occurrence,  il faut sans doute plutôt parler de l’impact du ressenti de la dépendance sur le psychisme de la personne, de la “Représentation” qu’elle se fait de sa dépendance. Selon la personnalité, cette perte d’autonomie engendrée par la dépendance sera vécue comme une dégradation de son état, ou comme la nécessité de trouver une adaptation face à ce changement d’état. Prenons l’exemple des athlètes olympiques ayant un handicap physique suite à un accident ou un traumatisme. Ils ont trouvé les moyens de dépasser leur perte d’autonomie et ont transcendé leur état “naturel”, afin de pouvoir continuer à accomplir des exploits sportifs. Un autre exemple particulièrement remarquable est celui du scientifique Stephen Hawking , qui, malgré sa paralysie presque totale, due à la maladie de Charcot (sclérose latérale amyotrophique – SLA) a conduit des recherches brillantes dans le domaine de la physique et des mathématiques. L’apport des outils numériques lui a permis de continuer à demeurer très actif malgré cette dépendance extrême.

Nous voyons donc que la perception de la dépendance et la réaction à celle-ci peuvent être très différentes selon les individus.

L’important c’est l’Eros

La notion de volonté est importante dans la réaction face à une dépendance : le “vouloir-vivre”, autrement dit  “l’instinct de vie”. L’athlète atteint d’un handicap le surmonte grâce à sa volonté de vivre, en ayant pour objectif de le dépasser ; la personne voyant la dépendance comme une déchéance perd la volonté de vivre et prend pour objectif de faire cesser cette évolution jusqu’à envisager un suicide assisté. Pour confronter ces deux notions du “vouloir-vivre” et de l’instinct de vie”, nous allons solliciter la psychanalyse.

Définitions

La définition de l’instinct  est  : “Tendance innée, à l’origine de certaines activités élémentaires automatiques de l’homme”. Son étymologie est empruntée au latin instinctus « instigation, impulsion ».

Nous trouvons là deux références au déterminisme de nos comportements :

  • L’inné : ce qui est en nous dès notre naissance, qui ne dépendra pas de nos apprentissages et de notre évolution.
  • L’impulsion : c’est un “Principe déterminant l’action d’une personne”, une “Force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action”.

Le caractère irrépressible de l’instinct, de l’impulsion, conduit à penser que nous ne sommes pas dans le rationnel, ni dans une volonté consciente.

Le lien est à faire avec la pulsion : “Force biopsychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe”. Là encore, nos actions sommes déterminées par une force émanant à la fois du corps et de l’esprit inconscient. Cette force engendre des besoins. Nous avions déjà examiné les notions de besoin et de désir dans un précédent article :

Une différence entre besoin et désir se fait jour : le besoin est le plus souvent inconscient, comme nous l’avons vu pour le besoin de respirer ; le désir, lui (ou elle selon affinités), est certes teinté d’instinct, mais il est présent à la conscience. – Dsirmtcom, Le plaisir est-il raisonnable ?

Cette dualité besoin/désir apporte une part de volonté, venant après un comportement prédéterminé. Pulsion, inconscient, désir, nous voilà arrivé sur le divan de la psychanalyse.

Libido ad libitum

En psychanalyse, l’instinct se définit comme les “Forces hypothétiques qui agissent à l’arrière-plan du Ça et représentent dans le fonctionnement de l’organisme les exigences d’ordre somatique”. Ici encore, le terme de “force” est utilisé et l’aspect inconscient – le Ça – mis en exergue. Ce dernier détermine un comportement.

Revenons sur les pulsions. Pour Freud il y a deux pulsions : la pulsion de vie “Éros”, et la pulsion de mort “Thanatos”. Dans le cadre de cet article, nous nous en tiendrons à l’Éros.

L’instinct de vie (Éros) est constitué par la libido et comporte, avec les tendances sexuelles, le vouloir-vivre de l’individu – Foulq.-St-Jean.

Nous trouvons ici le concept du “vouloir-vivre” qui est une partie de l’instinct de vie. Une autre définition donnée à ce concept est : ”Ensemble des désirs subconscients qui constituent le fond de l’individualité et qui est à l’origine de la reproduction des individus et de la continuité de l’espèce. »

L’instinct de vie ainsi que le “vouloir -vivre” font partie intégrante de l’inconscient. Il y a donc ici un paradoxe à utiliser le verbe “vouloir”, qui est l’expression de la volonté, cette dernière étant du domaine conscient.

La volonté, c’est la “faculté de l’homme de se déterminer, en toute liberté et en fonction de motifs rationnels, à faire ou à ne pas faire quelque chose.”

Cette dernière définition nous amènent à devoir considérer deux mécanismes du déterminisme : l’un inconscient – nous sommes déterminés par une cause qui ne dépend pas de notre volonté; l’autre conscient – nous nous déterminons pour réaliser nos actions.

Ces mécanismes sont à mettre en regard avec les conceptions d’hétéronomie et d’autonomie.

Hétéronomie Aristotélicienne vs Autonomie Kantienne

L’hétéronomie (du grec, hétéros, autre différent et nomos, la loi), c’est lorsque quelque chose s’impose à nous. Suzanne Rameix en donne cette définition :

L’homme est donc, toujours pensé par rapport à autre chose que lui-même, qui le fonde et lui donne sens et finalité : soit le cosmos, qu’il a à connaître, soit la cité politique, qu’il a à construire et laquelle il a à vivre. Nous sommes dans une conception hétéronomique de l’homme. – Suzanne Rameix, Fondements philosophiques de l’éthique médicale.

C’est la conception aristotélicienne de la philosophie. Nous avons tous un Télos, une finalité : un bien que nous devons atteindre par des actions morales. Cette finalité détermine notre conduite de vie.

C’est aussi ce qu’exprime cette phrase d’Épictète :

Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux. – Arrien de Nicomédie, Le «Manuel» d’Épictète

Ce n’est donc pas dans ce cas notre volonté qui s’impose au monde dans lequel nous vivons. Le secret du Bonheur – le “souverain Bien” d’Aristote – c’est d’accepter les choses telles qu’elles surviennent, sans vouloir – ni être en capacité de pouvoir par ailleurs – changer quoi que ce soit. C’est donc accepter la dépendance, même si ici il s’agit d’une dépendance morale.

L’autonomie (du grec, autos, soi-même, et nomos, la loi), pensée par Kant c’est “poser soi-même la loi à laquelle on obéit” (Suzanne Rameix, ibid.). Notre volonté s’impose, mais une volonté morale, garante de notre liberté :

Être libre c’est agir moralement, agir moralement c’est être libre. – Suzanne Rameix, ibid.

Nous sommes ici indépendants, sous réserves d’avoir une conduite respectueuse de soi et des autres. C’est ce qu’écrit Kant dans son impératif pratique :

Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais seulement comme un moyen. – Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

Il nous faut donc nous respecter nous-mêmes, nous traiter avec égards, comme nous devons le faire avec autrui. L’étymologie du verbe respecter vient du latin respectare, “regarder en arrière” qui donne ensuite « avoir en vue; prendre en considération, se préoccuper de ». Ce regard porte à la fois sur le parcours de vie et sur la nécessité de se pré-occuper de notre vie – et de celle des autres –  autrement dit, que notre vie et celle d’autrui soit ce qui nous occupe en premier.

La “Fatigue totale”

La fatigue, c’est la “diminution des forces de l’organisme, généralement provoquée par un travail excessif ou trop prolongé, ou liée à un état fonctionnel défectueux.”

Dans le cas que nous étudions, il s’agit d’un état physique altéré. Cette première définition du mot “fatigue” entre en résonance avec le concept de dépendance que nous avons étudié ci-dessus. L’organisme s’épuise peu à peu et les capacités à agir de manière autonome en sont altérés.

Le deuxième sens est au figuré : “Découragement, disparition de l’envie de poursuivre ce qui a été entrepris.” Nous parlons ici de fatigue morale. L’esprit est ici pré-occupé d’une autre manière: le découragement est ce qui occupe en premier l’esprit. La vie n’est sans doute pas accomplie, mais l’envie de continuer à la construire s’atténue.

Philo coin – Les Experts ManhAthènes

Maintenant que nous avons pu explorer les différents concepts, nous allons revenir vers nos trois objectifs établis au début de cet article :

  • Démontrer qu’”Accomplir sa vie” est un processus en constante évolution/ un continuum
  • Établir que c’est la représentation qui détermine le sentiment d’accomplissement de sa vie
  • Changer les représentations grâce à de meilleures interactions pour faire évoluer le sentiment d’accomplissement de sa vie et lui redonner du sens

Nous examinerons ces trois objectifs en compagnie de plusieurs philosophes pour tenter de mieux comprendre leur importance et découvrir si nos hypothèses de recherche sont confirmées ou infirmées.

La vie accomplie

“Connais-toi toi-même”

Commençons par celui qui est considéré comme le père de la philosophie, Socrate.

Dans son article intitulé « Socrate : le père de la philosophie« , Daniel Guillon-Legeay, professeur de philosophie, explique la pensée socratique :

(…) philosopher, c’est prendre soin de son âme, c’est avoir le souci de soi. La philosophie, comme amour du savoir et de la sagesse, nous invite à rechercher le savoir pour vivre mieux, pour s’accomplir humainement. – Daniel Guillon-Legeay, Socrate : le père de la philosophie

Nous retrouvons Kant et le respect que nous nous devons à nous-mêmes, comme à autrui (Cf. chapitre “La dépendance ou perte d’autonomie”). En prenant soin de notre “âme”, nous pourrons nous accomplir. Cet accomplissement passera par la recherche du savoir et de la sagesse. L’oracle de Delphes avait déclaré à Socrate :

Le plus sage d’entre vous, c’est celui qui, comme Socrate, reconnaît que sa sagesse n’est rien. – Platon, Apologie de Socrate.

“Je sais que je ne sais rien.” Voilà qui confirme que Jean Gabin était donc un disciple de Socrate…

Une fois ce postulat de base posé – je ne sais rien – comment parvenir à cheminer vers la sagesse ? Socrate nous invite à nous livrer à un examen moral :

(…) une vie à laquelle l’examen fait défaut ne mérite pas qu’on la vive. (Ibid.).

Il indique que chaque jour, il procède à cet examen pour pouvoir devenir

(…) meilleur et plus sensé possible (Ibid.)

Le mot est d’importance : sensé : “Qui a du sens, du bon sens, qui est capable de juger sainement.” Nous croisons ici à nouveau le concept de “Sens”, intimement lié à celui de la “Vie accomplie”.

La méthode qu’utilise Socrate est la maïeutique, l’art de faire accoucher les esprits. Notons que le synonyme de maïeutique est “sage-femme”, profession qu’exerçait sa mère. De la femme sage est né l’homme sage.

Et pour que l’accouchement se déroule au mieux, Socrate recourt à la dialectique : “Art de la discussion, du dialogue permettant de s’élever de la connaissance sensible à la connaissance intelligible”. Deux éléments sont à relever : l’importance des interactions au travers du dialogue et l’évolution de la connaissance sensible, au moyen de nos sens, vers la connaissance intelligible, le savoir, la vie rationnelle que décrira Aristote (Cf. chapitre “Life goes on”). Cette évolution est le continuum que nous avons examiné dans la définition du concept de “Vie”. De la naissance à la mort, nous ne devons donc jamais cesser cette quête de la sagesse, au travers des échanges avec nos semblables. Et précisons, comme l’écrit Épicure, qu’il n’y a pas d’âge pour philosopher :

Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni vieux, ne se lasse de la philosophie. Car il n’est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, pour assurer la santé de l’âme. – Épicure, Lettre à Ménécée.

Cet exercice quotidien que nous prescrit Socrate nous conduira à prendre soin de nous, à prendre soin de notre santé psychique. Le “Connais-toi toi-même” nous permettra d‘accomplir notre vie quel que soit ce qui nous arrive, en acceptant ce qui nous arrive, comme nous le recommande Épictète (Cf. chapitre “Hétéronomie Aristotélicienne vs Autonomie Kantienne”).

“La nature ne fait rien en vain”

Quand Aristote écrit cette phrase, il se réfère au Télos, la finalité que nous avons tous (Cf. chapitre “Hétéronomie Aristotélicienne vs Autonomie Kantienne”). A propos du concept de “Vie accomplie”, Philippe Gaudin, Directeur adjoint et responsable formation-recherche à l’Institut européen en sciences des religions, écrit  :

Qu’est-ce qu’une vie accomplie ? C’est une référence au bonheur, à la « vie bonne » qui est la fin de l’individu comme celle de la cité selon Aristote. Pour comprendre cette idée qui nous semble trompeusement banale, il faut faire une sorte de voyage dans la pensée téléologique du philosophe grec. Cela signifie rompre avec l’idée qui est devenue une sorte d’évidence moderne, selon laquelle la nature est le lieu du hasard et de la nécessité, n’ayant ni origine, ni fin, ni d’autre sens que celui qu’on veut bien lui donner. Pour Aristote au contraire, la nature est le lieu où les choses prennent naissance pour y accomplir leur finalité. (…) Une vie accomplie est donc une vie heureuse. – Philippe Gaudin, Avec Paul Ricœur, antique et moderne.

Une vie accomplie est une vie heureuse, et réciproquement (ou pas). Si donc, nous sommes en résonance avec notre finalité, nous sommes “condamnés” à être heureux puisque déterminés par notre finalité, par la nature . Il y a de l’anti-Sartre chez Aristote. Pour ce dernier, nous sommes déterminés par le Télos (la finalité) et c’est par nos actions que nous atteindrons notre essence. Pour Sartre, l’homme peut choisir, il peut déterminer par lui-même ce qu’il veut : il est “condamné à être libre” (Sartre, L’existentialisme est un humanisme).Ce qui ne signifie pas qu’il va obtenir tout ce qu’il désire, mais que cela le rend plus responsable de ce qu’il fera de son existence. Encore une petite louche d’hétéronomie vs autonomie.

Le juste milieu

La finalité des êtres humains est donc le bonheur, qu’Aristote appelle “le souverain bien”. Ce souverain bien est atteint grâce à des actions morales, par l’exercice de la Vertu.

Agir vertueusement consiste à s’efforcer de tenir la juste mesure ou médiété, à écarter les positions extrêmes pour s’éloigner tout autant des contraires et tendre vers le point d’harmonie, de perfection qui est le juste milieu. – Aristote, Éthique à Nicomaque.

Pour mieux comprendre ce qu’est cette “médiété”, Aristote donne quelques exemples : le courage, juste milieu entre entre la peur et la témérité ; l’action juste, juste milieu entre l’injustice commise et celle subie.

Attardons-nous un peu sur cette notion d’injustice commise. Nous avons examiné dans le chapitre “La dépendance ou perte d’autonomie” que la représentation que va avoir une personne de sa dépendance pourra engendrer deux réactions : le sentiment d’une dégradation ou la nécessité d’une adaptation. Cette dépendance peut être ressentie comme une injustice subie.

Le sentiment de dégradation, d’injustice pourra susciter de la colère, de la tristesse, toutes deux désignées par Aristote comme des passions. Simone Manon, sur son excellent site philolog.fr, nous aident à distinguer ce que sont les passions par rapport à la vertu :

Les passions ou affections (Ex : la colère, la crainte, l’envie, la joie, l’amitié, la haine, le regret, la jalousie, la pitié etc.) sont des mouvements suscités en l’âme. Ils sont accompagnés de plaisir ou de peine et sont des états passifs. Ce que n’est pas la vertu car on n’est pas vertueux sans effort, tension de la volonté et choix réfléchi. La vertu n’est donc pas un état affectif,c’est pourquoi on ne blâme ou on ne loue pas un homme pour les passions qui le traversent mais pour la vertu qu’il met ou non en œuvre. – Simone Manon, Aristote. Vertu et plaisir.

La nécessité d’une adaptation relève là de “l’action juste”. Il sera plus moral – au sens éthique du terme, mais aussi pour le bien-être psychique : “c’est“bon pour le moral” (merci au passage à La compagnie créole de suivre les voies aristotéliciennes) – d’agir de manière à continuer malgré tout la poursuite du souverain bien , le bonheur, malgré – ou grâce à – cette évolution de vie. S’adapter sera donc un acte vertueux.

Notons enfin, pour terminer ce chapitre consacré à Aristote – né en 384 av. J.-C. –  et son juste milieu, que Lao Tseu avait écrit en 600 av. J.-C. le Tao Te King, qui décrit la voie du milieu :

Le ciel et la terre n’ont point d’affection particulière. Ils regardent toutes les créatures comme le chien de paille (du sacrifice).
Le saint homme n’a point d’affection particulière ; il regarde tout le peuple comme le chien de paille (du sacrifice).
L’être qui est entre le ciel et la terre ressemble à un soufflet de forge qui est vide et ne s’épuise point , que l’on met en mouvement et qui produit de plus en plus (du vent).
Celui qui parle beaucoup (du Tao) est souvent réduit au silence.
Il vaut mieux observer le milieu. – Lao Tseu, Tao Te King.

Comme quoi la notion de médiété a peut-être bénéficié d’un effet papillon retard…

Les trois vies

Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, décrit trois genres de vie :

  • La vie de jouissance
  • La vie politique
  • La vie contemplative

Nous allons examiner ces trois vies grâce à l’éclairage de Simone Manon et son article Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevéeA chaque vie correspond une conception du bonheur, qui rappelons-le est pour Aristote le souverain bien, mais pas n’importe quel bonheur.

La vie de jouissance

La vie de jouissance place le bonheur dans les plaisirs corporels (alimentation, sexualité). Pour Aristote, c’est une vie bestiale, une vie d’esclave de la recherche de la jouissance.

Il ne s’agit pas de refuser le besoin de s’alimenter ou de se reproduire, qui sont des besoins naturels. Dans ce cas, il s’agit de garder de la tempérance. Nous retrouvons là la notion de “médiété”, du juste milieu.

L’homme qui cherche les plaisirs corporels à l’excès se maintient au niveau de la bête, de la “vie sensitive” dont nous avons déjà parlé (Cf. chapitre “Life goes on”).

Simone Manon écrit :

Le premier genre de vie n’est donc pas seulement celui qui prive la vie humaine de l’accomplissement de sa propre humanité, c’est aussi celui qui confond les moyens et la fin. – Simone Manon, Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée.

Il y a des accents kantiens dans cette critique de la vie de jouissance faite par Aristote. Nous l’avons déjà cité plus haut (Cf. chapitre “Hétéronomie Aristotélicienne vs Autonomie Kantienne”), mais examinons à nouveau son impératif pratique :

Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais seulement comme un moyen.

Kant considère qu’une action, pour pouvoir être qualifiée de morale, doit s’accompagner d’un respect pour soi comme pour autrui. Se servir de quelqu’un comme un moyen d’avoir du plaisir ne peut dans ce cas être une action morale. L’homme qui ne voit en autrui que la satisfaction physique qu’il peut lui procurer ne le considère que comme un objet de plaisir et non un sujet à respecter. Platon qualifie ce type d’homme de “pervers” :

Or, le pervers, c’est cet amant dont j’ai parlé, (…) celui qui est plus amoureux du corps que de l’âme. – Platon, Le Banquet.

Nous voyons donc que cette vie de jouissance ne peut conduire qu’à un plaisir charnel à jamais insatisfait et ne peut en aucun cas contribuer à atteindre une “Vie accomplie” d’être humain.

La vie politique

Dans la vie politique, ce sont les honneurs et la gloire qui sont recherchés. Plus dignes que la recherche de la jouissance, ils restent néanmoins critiquables. Comme l’écrit Simone Manon :

Que vaut une médaille si elle n’est pas la récompense d’un vrai mérite et si elle est décernée par des êtres méprisables ? – Ibid.

Une thèse validée par un jury alors qu’elle n’est rien d’autre qu’un copier-coller d’une autre thèse accordera un honneur indu à son auteur. Une récompense offerte de la main d’un dictateur, même si l’action récompensée est juste, ne peut apporter qu’une gloire particulièrement discutable. Les sophistes, tant décriés par Socrate et Platon – ces pseudo-philosophes qui utilisaient la rhétorique pour convaincre un auditoire, même au prix de contres-vérités – étaient certes dans une vie politique, mais ne pouvaient atteindre le souverain bien d’Aristote. En effet, ils ne cherchaient qu’une gloire personnelle au mépris d’une véritable recherche de la vertu. Ils utilisaient leur auditoire non comme une fin, mais comme un moyen d’obtenir une gloire éphémère et infondée.

L’homme est par nature un animal politique. – Aristote, La Politique.

La vie politique est importante, puisque Aristote considère l’homme comme un “animal politique”, mais elle ne suffit pas pour être conforme à la plus haute vertu, comme l’est la “vie selon l’intellect” ou vie contemplative. La vie n’est donc toujours pas accomplie.

La vie contemplative

La vie la plus heureuse est celle de ceux qui placent le bonheur ou le bien dans l’activité théorétique ou contemplative. – Simone Manon, ibid.

Cette troisième vie est celle qui touche à la dimension la plus fondamentale et la plus noble de l’homme : l’intellect, la raison qui donne la vie rationnelle.

Simone Manon nous donne une clé de compréhension essentielle pour notre recherche de ce qu’est une “Vie accomplie” :

C’est l’exercice de l’intellect qui est au principe de l’empire qu’un homme peut avoir sur sa vie. – Ibid.

Par la pratique morale, nous pourrons avoir la maîtrise de ce que peut être et devenir notre vie. Nous pourrons donc l’accomplir en être libre et volontaire. Nous pourrons nous libérer du joug de nos représentations (concept que nous allons examiner à nouveau à l’aide du prisme de la philosophie) et poursuivre notre quête du souverain bien.

(…) le bien pour l’homme consiste dans une activité de l’âme en accord avec la vertu, et, au cas de pluralité de vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite d’entre elles. Mais il faut ajouter: « et cela dans une vie accomplie jusqu’à son terme », car une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour : et ainsi la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps.Aristote, Éthique à Nicomaque.

En nous accordant avec la vertu, nous pourrons accomplir notre vie et atteindre le bien, le bonheur. Notons qu’Aristote précise que cela ne se fera pas d’un trait. Il faudra du temps pour accomplir sa vie, d’où l’adage “Une hirondelle ne fait pas le printemps”, et cette vie devra s’accomplir jusqu’à son terme. La notion de continuum de la vie accomplie réapparaît avec les écrits d’Aristote. Nous allons continuer d’examiner ce continuum, cette évolution dans le temps, avec Montaigne.

“Philosopher, c’est apprendre à mourir”

NB : Les citations de Montaigne dans ce chapitre sont tirées du chapitre 19 Philosopher, c’est apprendre à mourir du Livre I de ses Essais, les numéros entre parenthèses renvoient aux différents chapitres.

La qualité d’une entreprise est en rapport avec la qualité de l’objet poursuivi. (..) l’un des principaux bienfaits de la vertu, c’est le mépris de la mort, qui donne à notre vie une douce tranquillité, et nous en donne le goût pur et attachant, sans quoi toute autre volupté est fade. (8)

Pour vivre heureux, selon Montaigne, il faut dans un premier temps que les buts que nous poursuivons soient nobles. La noblesse de ces buts sera la garantie d’une vie bien remplie. Dans un second temps et afin de réellement profiter de la vie, il nous faut mépriser la mort pour vivre avec sérénité. Ce dédain de la mort donnera plus de force aux plaisirs que nous ressentirons.

Pour que notre vie s’accomplisse sans craindre à chaque instant la mort, ce “rocher qui est toujours suspendu sur la tête de Tantale” (10), Montaigne nous indique le chemin à suivre : philosopher pour apprendre à mourir. Ainsi faisant, nous pourrons profiter pleinement de notre vie, avec ce paradoxe de n’avoir “rien d’aussi souvent en tête que la mort” (24). Cette pensée incessante nous rendra libre :

Puisque nous ne savons pas où la mort nous attend, attendons-la partout. Envisager la mort, c’est envisager la liberté. (26)

Si nous devons attendre la mort en tous lieux et en tout temps, ce n’est pourtant pas en restant immobile ou dans l’inaction.

Il ne faut pas faire de projets de si longue haleine, ou du moins avec tant d’ardeur que l’on souffrira de ne pas en voir la fin. Nous sommes nés pour agir :
«Quand je mourrai, Que je sois surpris au milieu de mon travail.» (Ovide)
Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les tâches de la vie autant qu’on le peut ; je veux que la mort me trouve en train de planter mes choux, sans me soucier d’elle, et encore moins de
mon jardin inachevé. (32)

Nous devons rester constamment dans l’action, sans toutefois nous projeter trop loin, là où le temps qui nous est imparti nous arrêtera en engendrant déception, regret et douleur. Ici, Montaigne rejoint Aristote et sa vie contemplative dont nous avons parlé au précédent chapitre. Le terme de contemplatif ne signifie en rien l’immobilité. Simone Manon nous éclaire à nouveau sur cette notion :

(…) la contemplation tout autant que l’action morale est une activité. La distinction pertinente ici n’est pas celle de la théorie et de la pratique mais de la praxis et de la poiêsis (..) Le faire technique, artistique est poiêsis, l’agir moral, l’acte de voir, de penser sont praxis. Simone Manon, Aristote. Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée.

Nos actions morales doivent se dérouler jusqu’au terme de notre existence. Nous devons vivre jusqu’au dernier instant de façon active et juste. Et c’est notre manière d’agir qui fera que notre vie s’accomplisse au mieux :

La vie n’est en elle-même ni bien, ni mal. Le bien et le mal y ont la place que vous leur y donnez. (47)

Et c’est un des principaux conseils que nous donne Montaigne. C’est à nous d’enrichir notre vie, par nos actions. Voilà donc ce qui pourra nous apporter une “Vie accomplie”. Par ailleurs, le Temps ne sera pas forcément prépondérant pour donner à la vie une qualité :

La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en a fait. Tel a vécu longtemps qui a pourtant peu vécu. (51)

Peu importe donc de vivre longtemps si notre vie est vide de saveur. Elle sera alors vide de désir et de sens. Nous étudierons la nécessité de ce désir avec Paul Ricoeur dans le chapitre consacré au sens de la vie.

La Représentation

Le jugement dernier

Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle. – Arrien de Nicomédie, Le «Manuel» d’Épictète.

Nous avons vu dans l’analyse du concept de “Représentation” que nous nous représentons la réalité au travers de nos perceptions et de nos prismes culturels et personnels (Cf. chapitre ““Les yeux dans les yeux””). Ce sont, comme le dit Épictète, nos jugements, notre manière d’interpréter la réalité qui font naître inquiétude et angoisse (sur le mot “angoisse”, voir mon article “Dieu est-il l’anxiolytique originel ?”). Notre interprétation du monde qui nous entoure participera soit à favoriser le sentiment que nous avons une “Vie accomplie” et qui continue de s’accomplir ; soit à nous donner l’impression que notre vie ne vaut plus la peine d’être vécue.

Épictète distingue également ce qui dépend de nous ou non. Il souligne l’influence que peuvent avoir sur nous des choses qui ne dépendent pas de nous : le corps, la maladie, la misère…

Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route. – Ibid.

Si nous nous en tenons à ce qui dépend de nous, personne ne pourra nous imposer de contraintes, y compris nous-mêmes. Il faut donc s’efforcer à nous libérer de nos jugements erronés sur ce qui ne dépend pas de nous, pour vivre une vraie réalité où nous pourrons nous accomplir.

Sésame, ouvre-toi !

Pour mieux comprendre l’importance du mécanisme de la “Représentation”, nous allons solliciter Platon et son allégorie de la Caverne. Le texte intégral est disponible ici.

Le pitch

Platon, dans ce texte, veut faire comprendre la différence entre “l’instruction et l’ignorance.”

Il décrit des hommes qui sont depuis leur enfance enfermés dans une caverne. Ils sont enchaînés et ne peuvent même pas tourner la tête.

Ils ne perçoivent que des “ombres projetées par un feu sur la paroi de la caverne”. Ces ombres proviennent de petites statuettes posées sur un mur. Leur seule représentation que ces hommes ont de la réalité est donc ces ombres. Ils n’ont aucune idée que la réalité puisse être toute autre.

Platon imagine qu’un des prisonniers est délivré de ses chaînes et qu’il lui est permis de regarder vers la lumière et de découvrir les objets dont l’ombre se projetait sur la paroi. L’homme découvre une réalité autre que celle qu’il connaissait depuis qu’il était enfant.

Puis, le prisonnier est conduit à la surface, éclairée par la lumière du soleil. Il découvre encore une autre réalité en contemplant le monde des hommes et des objets.

Enfin, s’étant accoutumé à la lumière du soleil, l’homme en arrive à pouvoir contempler les astres et le soleil, comprenant que c’est ce dernier qui gouverne tout le monde visible. Il découvre aussi que sa condition originelle était bien à plaindre.

L’homme alors préférera “souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions”.

What did you expect ?

Dans ce texte Platon décrit ce qu’est la condition humaine. Nous sommes ces prisonniers de la Caverne, prisonniers de nos représentations de la réalité depuis notre enfance. Le chemin que Platon fait faire progressivement à l’homme délivré de ses chaînes physiques va lui permettre de se délivrer de ses bien plus encombrantes chaînes mentales.

Grâce à la pratique de la philosophie, l’homme peut se libérer de ces carcans et progresser vers une vie meilleure. Simone Manon nous explique ce que sont nos chaînes :

(…) notre rapport au réel est un rapport imaginaire, médiatisé à notre insu par une langue, un milieu culturel, des habitudes, des maîtres de la parole, une corporéité et une affectivité etc. – Simone Manon, Explication de l’allégorie de la caverne.

Pour que nous puissions vraiment donner un “vrai” sens à notre vie, l’étape incontournable est donc de prendre conscience de nos représentations. Réaliser que ces représentations, auxquelles nous croyons fermement, sont les véritables causes de notre vision erronée du monde et de nous-mêmes.

Revenons à Épictète qui nous donne ici un conseil parmi les meilleurs :

Donc, dès qu’une image ou une représentation viendra te troubler l’esprit, pense à te dire à son sujet: «Tu n’es que représentation, et non la réalité dont tu as l’apparence.». – Arrien de Nicomédie –Le «Manuel» d’Épictète.

Examiner nos représentations pour déterminer si, comme nous l’avons vu précédemment, elles dépendent ou non de nous.  Écarter celles qui ne dépendent pas de nous, sur lesquelles nous n’avons pas de prise mais qui pourtant nous tourmentent tant.

Identifier le caractère fallacieux de nos représentations se fera en pratiquant cet examen objectif et sincère de notre vie, comme nous allons le voir dans le chapitre suivant.

Le sens de la vie

Nous ne sommes que les autres. – Henri Laborit dans Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais.

Dans ce chapitre consacré au sens de la vie passé au tamis des philosophes, nous allons découvrir toute l’importance des actions humaines, du dialogue avec autrui, pour pouvoir construire et donner un sens à ce que nous vivons.

Passe ton bac d’abord !

Nous avons vu dans le chapitre “Connais-toi toi-même” que Socrate prônait un examen moral permanent afin de devenir “meilleur et plus sensé possible.” Nous avons vu également qu’il utilisait la dialectique pour parvenir à cet examen, autrement dit, il s’agit de :

(..) découvrir la vérité avec l’autre. – Daniel Guillon-Legeay, Socrate : le père de la philosophie.

Socrate va chercher, au travers des dialogues – forme principale utilisée par Platon dans ses œuvres pour faire connaître la pensée socratique – à se libérer de ses fausses représentations de la réalité, pour parvenir avec son interlocuteur à un consensus.

Daniel Guillon-Legeay décrit les différents étapes de l’accès à la vérité :

  • Au début, l’interlocuteur vient avec un savoir apparent : il croit connaître quelque chose.
  • Le dialogue socratique l’amène ensuite à prendre conscience qu’il ne sait pas, le conduit à une ignorance consciente : le fameux “Je sais que je ne sais rien.”
  • Enfin, l’interlocuteur accède à un savoir caché : il possédait cette connaissance sans en être conscient, et la maïeutique l’aide à accoucher de ce savoir (Cf. chapitre “Connais-toi toi-même”).

On se croirait presque sur un divan freudien, en pleine cure de psychanalyse, d’analyse de l’âme par Sigmund Socrate…

Terminons ce chapitre en citant à nouveau Daniel Guillon-Legeay, qui résume l’importance du dialogue pour accéder à la vérité :

Le dialogue constitue l’épreuve de la vérité. Pour Socrate, la vérité advient à deux, ou elle n’advient pas. – Ibid.

Si nous voulons donner un sens à notre vie, c’est auprès et avec autrui qu’il va nous falloir le chercher, comme le dit si bien Henri Laborit dans la citation qui débute ce chapitre consacré au sens de la vie.

This is the End

Nous avons évoqué à plusieurs reprises le souverain bien d’Aristote, qui est la finalité que nous devons tous rechercher, à savoir le bonheur. Ce bonheur est pour Aristote le “bien parfait” pour “l’animal politique” qu’est l’homme :

Le bien parfait semble en effet se suffire à lui-même. Et par ce qui se suffit à soi-même, nous entendons non pas ce qui suffit à un seul homme menant une vie solitaire, mais aussi à ses parents, ses 10 enfants, sa femme, ses amis et ses concitoyens en général, puisque
l’homme est par nature un être politique. – Aristote, Éthique à Nicomaque.

Le bonheur ne peut se circonscrire à un homme vivant de manière solitaire. Par nature, l’homme est un être social, qui vit dans la cité grecque, polis. Le bonheur se fonde sur le fait qu’il doit être offert à tous, possible pour tous, par l’exercice de la vertu et de la vie contemplative, que nous avons examinée plus haut (Cf. chapitre “La vie contemplative”). Nous ne sommes humains que dans notre relation à autrui.

“Vivre, c’est désirer”

Nous allons terminer cette recherche sur la “Vie accomplie” avec Paul Ricoeur. Ce dernier donne une définition de l’éthique qui va particulièrement bien servir notre recherche :

L’éthique, c’est le désir d’une vie accomplie, avec et pour les autres ; dans des institutions justes. Paul Ricoeur, Éthique et morale.

Vivre éthiquement, c’est vouloir accomplir sa vie en lien avec autrui, et dans une société où la justice prévaut. Accomplir sa vie c’est l’accomplir :

(…) pour soi et non pour moi (…), c’est-à-dire avec une dimension de réflexivité, de retour sur soi qui n’est possible que grâce au regard d’autrui, c’est-à-dire avec les autres. – Philippe Gaudin, Avec Paul Ricœur, antique et moderne.

Nous devons adopter une orientée vers les autres, une vie altruiste.

Mais il reste encore une condition pour que tout converge vers l’accomplissement de notre vie : “des institutions justes.” La société dans laquelle nous vivons doit poser des règles, des lois, qui nous garantissent égalité et équité. L’égalité au sens où nous ne devons pas souffrir – ou faire souffrir – par une conduite discriminatoire : “nul n’est censé ignorer la loi” mais la loi n’est censée ignorer personne. L’équité au sens où chacun doit recevoir un traitement en fonction de sa situation propre : par exemple, l’accessibilité pour les personnes atteintes d’un handicap doit être mise en oeuvre pour que tous aient le même droit à se déplacer.

Liberté, égalité, fraternité.. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?

Résultats et discussion

Nous arrivons au terme de notre recherche sur la “Vie accomplie”. Nous allons maintenant revenir une dernière fois aux objectifs de recherche que nous avions déterminés au début de cet article.

”Accomplir sa vie” est un processus en constante évolution/ un continuum

Nous avons vu, dans l’étude des concepts, que la vie était un processus en évolution constante, de la naissance jusqu’à la mort. Nous n’en vivons que l’instant présent, “l’ici et maintenant”, et pourtant le passé et l’avenir peuvent peser sur cet instant. Nous devons méditer cette phrase libératrice de Sénèque :

Loin de nous donc tout à la fois et la crainte de l’avenir, et les retours sur un passé désagréable : celui-ci ne m’est plus rien, l’autre ne me touche pas encore. – Sénèque, Lettres à Lucilius.

La libération des pensées parasites sur le passé ou le futur, par l’orientation morale, rationnelle de notre existence, par la conscience pleine et entière de l’instant que nous vivons, est la clé pour accomplir sa vie en parfaite autonomie.

Pratiquer la philosophie , dans le respect de soi et d’autrui, sera la meilleure voie pour aller vers une “Vie accomplie”. C’est un exercice quotidien qui nous fera prendre le plus grand soin de nous-même et de ceux qui nous entourent.

Même si la perte d’autonomie nous atteint, il nous faudra continuer à agir de manière à ne pas se laisser envahir par la colère ou le désespoir,  en s’efforçant toujours de rester dans un “juste milieu”. Ainsi, nous dépasserons le sentiment d’une dégradation pour le transcender en force d’adaptation. Et nous pourrons vivre jusqu’au bout, délivré de la crainte de la mort, pour être enfin libre, en donnant toute la place possible au bien et la moindre emprise au mal.

C’est la représentation qui détermine le sentiment d’accomplissement de sa vie

Les différentes recherches que nous avons menées sur le concept de “Représentation” nous ont montré que nous percevions la réalité au travers de nos sens mais surtout au travers de notre personnalité, sociale et culturelle.

Les représentations influent le plus souvent à notre insu sur la perception que nous avons de notre vie. Par leur biais, le jugement que nous portons sur la valeur et l’accomplissement de notre vie va s’orienter en positif ou en négatif.

Nous ne pourrons donc avoir un jugement objectif sur la qualité de notre vie que si nous prenons de la distance par rapport à nos représentations, pour pouvoir ainsi nous approcher au plus près de la réalité.

Changer les représentations grâce à de meilleures interactions pour faire évoluer le sentiment d’accomplissement de sa vie et lui redonner du sens

La souffrance que peut ressentir une personne qui considère que sa vie n’a plus de sens peut être apaisée. Redonner du sens à sa vie passera par l’interaction avec autrui.

Nous avons constaté, avec la terrible expérience de Frédéric II (Cf. chapitre ““Le sens ce n’est donc pas que la direction c’est la signification”), que l’absence d’interactions humaines conduisait inéluctablement à la mort.

L’échange au moyen de la dialectique nous amènera à une nouvelle perception de la vérité, de la réalité. Nous nous libérerons de nos représentation et serons à nouveau en capacité de donner un sens à notre vie. Il n’y a pas d’humanité sans autrui.

Retrouver le désir de vivre se fera avec le lien à l’autre, l’altérité. Philippe Gaudin rappelle cette étonnante étymologie du verbe “désirer” :

Savez-vous l’extraordinaire étymologie du verbe « désirer » ?, « desiderare », c’est-à-dire être privé de l’étoile ou de l’astre (sidus, -eris). Le poète avait donc raison, « l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». – Ibid.

Telle serait donc la morale de toute notre recherche, cette quête de “l’inaccessible étoile”, magnifiquement chantée par Jacques Brel. L’important, pour garder ce sentiment d’une “Vie accomplie”, sera donc plutôt cheminer sur la voie qui mène à cet accomplissement que de croire à la possibilité de l’atteindre vraiment. Nous n’y parviendrons sans doute jamais, n’étant pas des Bouddhas en puissance, mais c’est ce chemin qui sera fondamental, et non son issue dernière.

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

Jacques Brel, La Quête.

Conclusion

Difficile d’écrire encore après un si beau texte, mais nous voilà parvenu à la conclusion de ce “chemin” que nous avons “accompli”. Pour terminer, nous allons lire les conseils prodigué dans un article intitulé “Réussir sa vie en dix leçons”, écrit par Jean-François Dortier, sociologue. Il s’agit là d’un document qui s’inspire des citations de philosophes pour nous aider à mieux vivre. Nous allons constater de multiples résonances avec l’ensemble de notre recherche.

Réussir sa vie en dix leçons

“Le bonheur n’existe pas, ce n’est qu’un panneau indicateur”

L’auteur distingue trois objectifs qui peuvent aider à l’atteinte d’une “Vie accomplie”: être heureux, se réaliser, mener une vie digne. Le bonheur, l’accomplissement, une vie “bonne ; voici qui fait revenir en nous bien des philosophes que nous venons d’étudier.

L’art de vivre

Vivre est un art. Pour pratiquer un art, il faut d’abord en apprendre les bases puis aller vers des choses plus subtiles. Pour trouver ceux qui seront nos guides, qui nous accompagneront sur le chemin vers une vie réussie, nous devrons nous tourner vers les amis de la sagesse, locution étymologique qui désigne les philo-sophes.

Ils seront les plus à même de nous apprendre à mener une “vie bonne” :

On trouve des traits communs dans ces personnages et leurs sagesses : l’affirmation d’une éthique intérieure, liée à une discipline de vie, une quête spirituelle (qui va au-delà des rites et croyances communautaires). Se forger une sorte de « citadelle intérieure » selon la belle formule de P. Hadot ). Moralité : l’art de vivre, ça se cultive. Comme les tomates. – Jean-François Dortier, ibid.

Il nous faudra donc, comme le disait candidement François-Marie Arouet, “cultiver notre jardin” pour accomplir notre vie en artiste.

Vita activa vs Vita contemplativa

A l’instar d’Aristote et de ses trois vies, Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, donnent deux orientations de vie : la vita activa, soit le travail, l’oeuvre, l’action ; et la vita contemplativa, qui correspond à la vie contemplative que nous avons examiné avec Aristote (Cf. chapitre “Les trois vies”).

La vie contemplative vise à atteindre le bonheur en se détachant de valeurs matérielles. J.-F. Dortier évoque ici le “lâcher-prise”, l’attachement à vivre l’instant présent, dont nous avons parlé à plusieurs reprises dans cet article.

Hannah Arendt veut revaloriser la vita activa, cette fois-ci à l’inverse d’Aristote et des autres philosophes qui prônaient une vie contemplative : “vivre c’est agir et s’accomplir”. Toutefois elle ne s’éloigne pas tant que cela des voies aristotéliciennes, puisqu’une dimension d’action, la poiêsis était bien présente dans la vie contemplative décrite par Aristote (Cf. chapitre ““Philosopher, c’est apprendre à mourir””).

Voie du milieu

Voici le retour de la médiété (Cf. chapitre “Le juste milieu”). Entre une vie active et une vie contemplative, nous allons rappeler Aristote et Lao Tseu.

La société moderne a engendré l’hyperactivité. Nous devenons peu à peu esclaves d’objets connectés, qui nous prennent la place de notre propre volonté d’agir : le côté obscur de l’hétéronomie (Cf. chapitre “Hétéronomie Aristotélicienne vs Autonomie Kantienne”). Il nous faut pouvoir répondre présent à toute heure du jour et de la nuit au travers de nos téléphones portables des courriers électroniques qui inondent nos boîtes mail. Nous n’avons plus le temps.

Souvenons-nous d’Epictète, qui avait déjà en quelque sorte posé le premier diagnostic de burn-out : “Ce qui dépend de nous est libre naturellement” et ce qui ne dépend pas de nous peut nous rendre esclave. Il ne dépend que de nous de couper un téléphone ou de ne consulter ses mails qu’une fois par jour, et nous n’en serons pas moins importants aux yeux d’autrui puisque ce ce temps “récupéré” nous permettra d’agir par nous-mêmes.

A l’inverse, la “totale-contemplativa” n’est pas non plus la bonne voie. J.-F. Dortier cite l’exemple des moines contemplatifs :

La vie contemplative a ses propres limites : les moines contemplatifs sombraient dans la dépression, que l’on appelait autrefois l’acédie. – Ibid.

La voie la plus à même de nous permettre alors de réussir notre vie serait une voie moyenne, subtil équilibre entre des temps de “lâcher-prise”, de pleine de conscience de l’instant présent d’une part ; et d’autre part de poiêsis, d’action pratique. Cette recette nous conduirait à la “Vie accomplie”.

“Carpe Diem”

Comment ne pas être envahi par ses ruminations liées à des situations passées ou ne pas céder à la crainte d’un avenir incertain ? Sénèque nous donne la clé de cette énigme :

Il faut retrancher ses deux choses : la crainte de l’avenir, le souvenir des maux anciens. Ceux-ci ne me concernent plus et l’avenir ne me concerne pas encore. Sénèque, Lettres à Lucilius.

Encore une fois, c’est le Hic et nunc qui vient nous sauver. Mais pas dans un vide total de soi qui, certes, balayerait nos pensées parasites, mais qui nous fermeraient la porte à notre être essentiel. Être présent au monde c’est être actif.

“Connais-toi toi-même”

Cet être essentiel que nous venons d’évoquer, c’est l’homme libre de Sartre (Cf. chapitre “La nature ne fait rien en vain”) : libre de ses représentations, responsable de ces actions. Il est aussi l’homme réflexif d’Epictète : «Tu n’es que représentation, et non la réalité dont tu as l’apparence.» La vie avec examen, socle de la pensée socratique, nous permet de nous libérer en prenant conscience de nos préjugés et de nos a priori.

“Deviens ce que tu es”

L’énigme de cette formule reprise par Nietzsche se résout aisément si nous reprenons le concept d’être essentiel. Nous ne pouvons devenir nous-mêmes que si nous nous libérons du carcan de nos représentations.

Socrate donne une autre explication qui revient à dire plutôt : “Redeviens ce que tu étais”. Pour Socrate, nous avons déjà en nous la connaissance. Celle-ci peut resurgir au moyen de la maïeutique et de la dialectique (Cf. chapitre “La vie accomplie/“Connais-toi toi-même”).

Le philosophe grec parle de “réminiscence” :

(…) l’instruction n’étant pour nous rien d’autre précisément que remémoration, il est forcé, je pense, que nous ayons appris dans un temps antérieur les choses dont maintenant nous nous ressouvenons. Or, ce qui est impossible, à moins que notre âme ne soit quelque part, avant de naître dans l’humaine forme que voici. – Platon, Phédon.

Jung  verrait sans doute dans cette réminiscence son concept d’inconscient collectif. Cette théorie veut qu’en plus de notre propre inconscient, nous partagions avec les autres êtres humains un inconscient collectif, composé d’archétypes. Ces archétypes sont une mémoire d’événements qui se sont produits dans le passé, transmise de génération en génération et donc innée.

Nous pourrions alors compléter la phrase de Socrate : “Je sais que je ne sais rien”, mais je sais que je sais déjà tout, j’ai juste à me rappeler où je l’ai mis.

Transformation intérieure et transformation de son environnement

La transformation intérieure nécessaire pour pouvoir accomplir sa vie ne peut suffire. Les habitudes générées par notre environnement ; les rituels que nous nous imposons par paresse intellectuelle ; les automatismes qui nous font croire que nous gagnons du temps ; l’influence de la publicité sur nos actes de consommation  : comment changer ses pensées et sa conduite dans un environnement aussi prescripteur de notre comportement ? Comme l’indique J.-F. Dortier :

Le changement personnel passe par le changement de cadre de vie. – Ibid.

Les personnes souffrant d’addiction au tabac ou à l’alcool le savent malheureusement trop. Le café du matin qui appelle la cigarette, l’angoisse de la nuit tombante qui fera remplir le verre : ces environnements prescripteurs génèrent des stimuli auxquels notre conscience n’oppose qu’une faible résistance. L’exemple des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) démontre la nécessité de modifier les rituels, de transformer les comportements inadéquats en réactions adaptées à notre environnement.

“Ce qui dépend de moi”

Nous revoilà en compagnie Épictète et de la dépendance. Comme nous l’avons vu plus haut (Cf. chapitre “Le jugement dernier”) : pour être réellement libre, nous devons agir sur ce qui dépend de nous et que nous sommes en mesure de changer ; pour ce qui ne dépend pas de nous, nous devons être dans l’acceptation que nous ne pourrons pas le changer, et ainsi nous libérer de cette emprise que nous entretenons nous-mêmes :

Veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux. – Epictète, ibid.

“Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard”

Cette idée d’une longueur de temps infinie, nécessaire pour réussir sa vie, a été réfutée par Montaigne (Cf. chapitre ““Philosopher, c’est apprendre à mourir”), qui considère que ce n’est pas la durée qui détermine la qualité d’une vie :

Tel a vécu longtemps qui a pourtant peu vécu. – Montaigne, ibid.

Nous avons vu aussi avec Épicure (Cf. chapitre “La vie accomplie/“Connais-toi toi-même”) qu’il n’y avait pas d’âge pour commencer à philosopher :

Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni vieux, ne se lasse de la philosophie. – Épicure, ibid.

Hâtons-nous donc de philosopher pour accomplir au mieux notre vie !

Conclusion (la vraie)

Nous avons déjà cité Pascal “Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé”. Au cours de l’écriture de cet article, j’ai découvert un bonus qui m’a fait prendre conscience du pourquoi réel de ma recherche.

A l’instant – forcément présent, vous l’avez compris – où j’écris ces lignes, il ne me reste que quelques jours avant de quitter la vie professionnelle. Une vie de trente-neuf ans, que j’ai raconté en partie ici : “Voilà c’est fini« . Ma vie de fonctionnaire public hospitalier a-t-elle été accomplie ? Je me garderai de donner d’emblée une réponse définitive et péremptoire.

Pourtant, j’ai le sentiment que ce chemin a été des plus riches, humainement parlant. J’ai accompli cette vie en évoluant progressivement dans ma carrière, passant du premier grade d’agent des services hospitaliers pour terminer en tant que directeur des soins honoraire, ayant passé plus de vingt ans dans la fonction publique hospitalière.

La représentation que j’ai de cette vie accomplie tient aux expériences professionnelles que j’ai vécu, aux êtres humains que j’ai rencontrés, soignés et accompagnés. Ma plus grande fierté aura été d’être au service de ces personnes, qu’elles soient des malades, des résidents ou des personnels soignants et non soignants.

Alors oui, à cette question, je réponds, sans orgueil et sans vanité, mais avec humilité et reconnaissance pour tous ces “autres”, que oui, ma vie professionnelle a été plus qu’accomplie. Je tiens ici à remercier tous ces êtres dont j’ai croisé le chemin et qui ont un instant emprunté le mien.

Dsirmtcom, décembre 2016.

Références bibliographiques

Ouest France, Les Pays-Bas veulent autoriser l’aide au suicide après « une vie accomplie » 

Ouest France, Fin de vie. La Belgique autorise l’euthanasie pour les mineurs 

Loi du 2 février 2016 créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie 

Sondage CSA 28/04/2015 “Vie positive & réussite : ce qu’en pensent les français” 

Laurence de Vestel, Méditer, jour après jour

Ferdinand de Saussure, Signe – Signifiant – Signifié – Cours de linguistique générale 

Pnl-nlp.com, Définir et comprendre la PNL 

Fil Santé Jeunes, Le deuil à travers les cultures

Ma-fourmiliere.over-blog.com, Le problème du bruit de l’arbre qui tombe sans témoin 

Allo Docteurs, L’œdème de Quincke : à traiter en urgence 

Julien Saiman, Le sens de la vie

Apophtegme.com, Une curieuse expérience de l’Empereur Frédéric II

Stephen Hawking – The Official Website

Inserm, Sclérose latérale amyotrophique

Wikipédia, Pulsions (psychanalyse)

Daniel Guillon-Legeay, Socrate : le père de la philosophie

Jean Gabin, Maintenant Je Sais

Philippe Gaudin, Avec Paul Ricœur, antique et moderne

Sartre : L’homme est condamné à être libre

Simone Manon, Aristote. Vertu et plaisir

La Compagnie Créole, C’est Bon Pour Le Moral

Lao Tseu, Tao Te King, le livre de la vertu

Simone Manon, Aristote. Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée

Platon, Le Banquet

Simone Manon, L’homme est par nature un animal politique. Aristote 

Aristote, La Politique

Montaigne, Les Essais – Livre I, chapitre 19 – Philosopher, c’est apprendre à mourir

Simone Manon, Allégorie de la caverne

Simone Manon, Explication de l’allégorie de la caverne

Simone Manon, La caverne. Platon

Simone Manon, Les chaînes des prisonniers de la caverne

Aristote, Éthique à Nicomaque

Jacques Brel, La Quête

Jean-François Dortier, Réussir sa vie en dix leçons

Voltaire, Candide

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne

Santé médecine, Acédie – Définition

Platon, Phédon

Cours de psychologie.fr, L’inconscient collectif de Carl Jung

Psycom, Thérapie comportementale et cognitive (TCC)

Loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, Article 86

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11 réponses à “Une “Vie accomplie » – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?

  1. Pingback: Quand la vie n’a plus de sens | Espace perso d' ANTINEA·

  2. Excellent article qui fait donc référence au grand vide, à l’isolement qui tue à petit feu, au manque de présence ( des autres) au manque d’amour, de chaleur, l’importance de la vie de famille qui a une grande part dans l’équilibre…. la plus grande part.. qu’une vie professionnelle faite dans ce qui nous correspond est bien mais sans elle, si l’autre partie très importante n’est pas là, que reste t -il ?? que sans vie professionnelle et sans vie familiale et ce manque de communication venant de l’autre ( ce qui ne dépend pas de nous) la vérité ne peut se faire.. et puis, une pensée pour vous qui commencez par la fin choisie et terminez avec une vie accomplie.. par contre je ne suis pas d’accord avec le tabac, car pour l’heure c’est surtout le désir des autres qui se fait sentir à vouloir que les autres ne fument plus. c’est une forme de liberté choisie à ne pas arrêter parce que les autres le veulent.. Quand on a la volonté , on le fait soi même. Et c’est peut être encore la seule liberté que certains peuvent avoir. Quand on parle d’addiction, il y a pire.. le sexe, l’argent, le pouvoir, la possession . ce qu’il y a de pire …Nous avons constaté, avec la terrible expérience de Frédéric II (Cf. chapitre ““Le sens ce n’est donc pas que la direction c’est la signification”), que l’absence d’interactions humaines conduisait inéluctablement à la mort. Et puis ces gens qui veulent décider de la vie des autres.. s’ils doivent mourir ou pas..ce qu’ils doivent manger et ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire .. Entre cette société qui dégrade, qui dévalorise et les personnes âgées de 90 ans qui disent n’attendre que la mort, qu’ils en ont marre parce qu’ils sont devenus dépendants mais qui font tout pour ne pas mourir. Cela m’a amenée à penser à toute cette société qui fonctionne dans le non sens.. des soignants qui maltraitent les gens, on condamne le jeune pour un pétard mais on ouvre des salles de shoot , la Justice dans laquelle on trouve des pourris, qui ne respectent pas la Loi ni les gens. Vouloir partir sans retour, quitter ce monde qui tue n’est pas vouloir mourir mais vouloir vivre. La vie n’a de sens qu’avec le coeur, le soleil, les émotions ( lune et la poésie) l’amour et la vérité, le verbe.. alors si ce monde réduit sans cesse le droit aux émotions considérant que celles ci rendent malade, que l’on veuille supprimer la vie privée qui va de soi avec vie familiale et vie intérieure, que tout est fait pour mettre de la distance, séparer, cloisonner pour de la poudre aux yeux, le monde des paillettes ( une paille dans l’oeil ou la poutre ??) il est compréhensible de vouloir tirer sa révérence quand on a fait le maximum avec moralité mais que tout est bloqué dans un monde qui a perdu sa moralité. Cette civilisation touche à sa fin, pas d’avenir avec ce mode de fonctionnement. Qu’est ce qui nous tient  » à coeur » ? quand on s’est épuisé à tout donner et qu’il n’y a pas de retour .. et quand on voit ce qui fait mal au coeur, ce qui finit par dégoûter.. Sur terre, malgré les grands discours.. la vie n’est pas respectée. Difficile de faire court, le sujet apporte tant de souvenirs, de réflexions.. En vous souhaitant une bonne fin d’année ( en espérant) et merci pour le partage de vos pensées. La vie n’est pas une vie quand cela se résume à manger, dormir, se lever sans avoir une vie partagée..On ne fait pas de feu au foyer avec une seule bûche.. sans chaleur, sans soleil, sans bonheur la vie s’éteint. Activité, n’a rien à voir avec professionnel.. mais avec de véritables contacts..mais il y a beaucoup plus de faux…Oui la mort est naturelle puisqu’elle fait partie de la vie, de son cycle. Ce monde qui lutte contre la mort tout en ne faisant que la répandre.. cela laisse à réfléchir sur le bon sens des actions ou des activités.. Bon, je quitte… !

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  5. Bonjour, je suis un lecteur régulier de votre blog. J’ai moi même décidé il y a quelques mois de me lancer. J’aimerai savoir si vous seriez d’accord pour que j’écrive un article que vous publierez pour me donner un coup de pouce. Je me permets de vous laisser ce commentaire car je ne trouve pas où vous contacter. N’hésitez pas à me répondre via mon mail. Merci par avance ! Bonne soirée

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      Je serais effectivement heureux de pouvoir vous aider. Toutefois, il me semble que ce coup de pouce serait bien plus efficace via mon compte Twitter où environ 7500 abonnés me suivent, contrairement à WordPress où je ne ne compte que 37 abonnés.
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      A bientot.

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