Le don de Nathan – Conte onirique nº 2

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Le monument au grand incendie de Londres – Photo @DSirmtCom, décembre 2016.

Cinq heures quatorze…

Comme chaque matin depuis quelques semaines, j’ouvre les yeux pour devancer la sonnerie de mon réveil qui est censé me faire sortir de mon lit à cinq heures quinze du matin. Ma vie professionnelle vient de commencer : je suis agent des services hospitaliers – ASH pour les connaisseurs – dans le service de réanimation polyvalente de l’hôpital à proximité de la maison de mes parents.

Six heures/quatorze heures, huit heures de travail. Nous sommes encore loin des futures trente-cinq heures qui mettront à mal les services de soins, même si les jours de congés supplémentaires seront malgré tout les bienvenus. Et, un peu comme en usine, nous faisons les “trois-huit” : matin, après-midi et nuit en alternance. Chacun des postes a une organisation très ordonnée, presque militaire.

Ce matin, je me rends à pied dans le froid de janvier depuis le foyer parental jusqu’au service. Dès le couloir du vestiaire, je sens les odeurs d’antiseptique et d’éther. J’endosse ma tunique et mon pantalon et me voilà prêt à entrer en scène.

Après les bonjours aux équipes de nuit qui ne termineront leur labeur qu’à huit heures du matin, je prépare mon chariot de nettoyage pour aller lessiver les grands couloirs de l’unité. Je traverse le service où seuls les bruits des respirateurs artificiels rompent le silence des infirmières affairées à retranscrire les “constantes” des patients alités : tension artérielle, rythme cardiaque, fréquence respiratoire et tant d’autre chiffres que je ne comprends pas encore tous. Quelques fois, les alarmes des “scopes” signalent un coeur qui bat trop vite ou trop peu, faisant grimper l’adrénaline, cette drogue si prisée de tout soignant en réanimation ou en service d’urgence

Il y a là cette cour des miracles des “ressuscitations” comme l’avaient dénommée nos amis anglophones. Ici, un jeune polytraumatisé, brisé de partout après cette nuit tragique où l’acier de son véhicule a failli devenir son cercueil de métal. Là, ces patients sortant à peine des blocs opératoires, ayant “bénéficié” – ou pas – des dernières techniques chirurgicales dites des “ventres ouverts”. Leurs abdomens dévoilent sans pudeur intestins et péritoine, juste baignés par une solution d’acide lactique qui s’écoulent comme un cours d’eau bleuâtre sur leurs viscères dénudés.  Ici, c’est un homme en état de mort cérébrale. Son corps montre encore des signes de vie, mais son électro-encéphalogramme, le troisième, reste comme une plaine vide, sans aucune activité visible. Il devient peu à peu l’espoir de ceux qui attendent dans cet étrange corridor de la mort, condamnés par un corps arrivé aux confins d’une existence gangrénée par les pathologies. Et puis du côté cardio, quelques personnes sortant tout juste d’un infarctus, ou insuffisantes cardiaques au dernier degré, leur coeur les lâchant peu à peu, les laissant devenir de plus en plus bleues, cyanosées, prisonnières d’un oxygène bientôt disparu, attendant dans le désespoir la greffe alors si rare.

Mercryl laurylé, septivon et toilettes

Alors que je m’apprête à faire ma tournée de poubelles, les aides-soignantes commencent à préparer bassines et serviettes pour commencer les toilettes des patients. Je reste médusé devant ce ballet de mains, de chairs et de sondes innombrables, qui vont redonner à ces corps semblant endormis une dignité d’humain. Pour qui a pu sentir au matin naissant les émanations des produits employés, savons antiseptiques et détergents tel le Mercryl ou le Septivon, il restera dans la mémoire inconsciente cette nappe odoriférante sans âme, comme des prêtres égyptiens embaumant les corps prêts à être momifiés.

Vient l’heure d’aider mes collègues à refaire les lits de nos compagnons d’infortune. Le hasard me fait tirer le mauvais numéro : Madame Brunoise… Madame Brunoise est une aide-soignante de la très vieille génération, celle qui a connu les infirmières religieuses et les mères supérieures qui allaient plus tard donner naissance aux surveillantes-chefs, aux infirmières générales et aux directeurs des soins que j’allais peut-être devenir bien plus tard. Dans l’univers de Madame Brunoise, il n’y avait aucune place pour l’à-peu-près. Les draps des lits devaient se faire “au carré”, et elle ne se lassait pas de darder de ses flèches acerbes les petits nouveaux qui découvraient cette ultra-rigidité hôtelière : “Et bien, vous n’avez pas appris à faire les lits à l’armée ?”. Il faut dire que le service militaire ne devait pas m’accueillir avant quelques années et qu’en bon petit préféré de ma mère, je n’avais jamais eu à assurer la réfection de ma couche. C’est dire si Madame Brunoise m’avait pris en tête de turc principale.

Fort heureusement pour moi, il n’y avait pas que des Madames Brunoise dans le service. Il y avait aussi Annie. Elle était comme la Paulette à bicyclette de la chanson de Montand. Ils étaient tous amoureux d’elle. Moi, je la voyais surtout comme celle avec qui nous pouvions avoir bien des fous rires dans ce monde où la camarde flottait sans cesse autour de ceux que nous accompagnions. Sans le savoir, nous faisions nôtre la phrase de Boris Vian : “L’humour est la politesse du désespoir”.

Le coeur à ses déraisons

Arrive alors ce que chaque soignant redoute, l’alarme continue du scope qui signe l’arrêt  du coeur d’un autre, celui qui est là, allongé dans son sarcophage de draps d’hôpital et de tuyaux et sondes toujours plus nombreux. Je vais effectuer mon premier massage cardiaque, sans formation aucune, juste guidé par les voix des réanimateurs et des infirmières, observant avec une immense fébrilité leurs gestes pour tenter de les reproduire au mieux.

Mes mains se posent sur ce thorax immobile, juste orné par quelques électrodes qui transforment la vie en impulsions électriques. A genoux sur le lit, j’aligne mes bras en deux lignes droites et débute le massage cardiaque. Mes mains enfoncent le thorax au rythme donné par les soignants qui m’entourent. Nous sommes là, unis dans un seul mouvement, un ballet entre vie et mort, comme des marins perdus dans un maelstrom, unissant nos forces pour, avec le patient, tenter de garder la vie dans ce corps inerte. Les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures.

Et la parole de l’anesthésiste-réanimateur tombe, comme un jugement dernier.Nos manoeuvres n’auront pas suffi. La vie s’est enfuie malgré nos efforts communs. Les visages sont figés, les mots nous marquent par leur absence singulière. Il n’y a rien de plus à dire, juste constater le départ d’un de ceux qui nous avaient confié le fil infime et si fragile de son existence.

Ce coeur n’avait plus la force de maintenir en vie son propriétaire. Et le temps n’avait pas suffi pour espérer qu’un autre coeur, plus jeune et plus vigoureux, vienne maintenir la flamme vitale de celui ou celle qui nous avait donné congé.

Mais il nous fallait continuer sans répit, pour tous les autres qui étaient là et attendaient des jours meilleurs. Show must go on…

De l’ire à l’à-venir

Aujourd’hui, je suis d’après-midi, début de poste à quatorze heures, jusqu’à vingt-deux heures. C’est le moment d’aller ranger les cartons de perfusion dans la réserve. Glucosés à cinq, dix, trente pour cent, sérums physiologiques en flacons de verre de deux-cents cinquante millilitres à un litre, Ringer-Lactate et autres solutions diverses dont je ne connais pas encore l’usage : tout ça doit se retrouver sur les étagères pour que les infirmières ne perdent pas de temps à retrouver leurs lots de prescriptions.

Bien que située à l’extrémité du service au fond d’un couloir, je peux percevoir depuis la réserve les chants des multiples machines, respirateurs artificiels, appareil de surveillance, seringues électriques. Le service a sa propre respiration, que presque rien ne vient troubler.

Je sens pourtant que quelque chose d’inhabituel est en train de se produire. Des paroles montent dans un crescendo, une discussion, dont je ne comprends pas la teneur mais qui semble s’envenimer, supplante la musique habituelle de l’unité.

Je glisse ma tête dans l’encoignure de la porte pour tenter d’en savoir plus. A l’autre bout du long couloir qui permet de circuler autour des boxs où sont alités les patients, un homme échange avec le médecin et la surveillante-chef. Les propos sont vifs, l’homme est agité. Seules quelques bribes de mots parviennent à mes oreilles : “Je veux savoir qui… J’ai le droit de le connaître…”. Je ne réussis pas à comprendre ce que veut ce monsieur, que je crois avoir déjà aperçu dans le service, rendant visite à une des patients de l’unité de soins intensifs de cardiologie. Il pointe plusieurs fois son doigt dans ma direction, sans que je puisse saisir la signification de ce geste.

Pris d’un instant de panique inexplicable mais irrépressible, je me glisse en cachette dans le box situé juste à côté de la réserve. La chambre est vide, le lit est prêt à accueillir une future âme dont le corps aura trop souffert pour rester en vie sans des soins de réanimation.

Le groupe entourant l’homme en colère se rapproche du fond du service et se trouve maintenant à quelques mètres de moi. Je me faufile discrètement sous les draps, imaginant que l’ire de ce quidam si bruyant va s’abattre sur mes jeunes épaules. Je reste ainsi sans bouger, tentant de faire croire que la chambre héberge désormais un nouveau patient. Le temps passe et les mots vifs cèdent la place peu à peu à un silence presque mortifère. Je ressens comme un courant d’air glacé entouré mon corps qui se recroqueville alors sur lui-même. Le poids des émotions engendrées par cette étrange situation a pris le dessus sur moi : je sombre épuisé dans un sommeil profond.

Le dernier voyage

Une main se pose sous mon épaule et une autre saisit ma hanche par dessous, puis je sens mon corps se tourner sur le côté par le doux mouvement de ces mains inconnues. Une voix familière m’appelle par mon prénom : “Allez, Nathan, c’est l’heure de ta toilette. Il faut que tu sois le plus beau pour ton dernier voyage.” Cette voix, c’est celle d’Annie, ma collègue aide-soignante. Mais elle n’a pas, comme à l’accoutumée, le ton enjoué et espiègle qui la fait presque chanter et égayer ainsi le service. Il y a des brisures dans ces mots, une tristesse profonde, presque tragique. Quel est donc cet ultime périple que je m’apprête, bien malgré moi, à accomplir ?

Un autre son de voix parvient à mes sens. Je reconnais la voix grave de l’homme qui, tout à l’heure, semblait vociférer tout en réclamant de pouvoir rencontrer quelqu’un. Il n’y a plus aucune intonation d’un quelconque courroux. Je l’entend murmurer presque imperceptiblement un “merci” étouffé par des sanglots difficilement retenus. Et je sens sur ma poitrine une ou deux gouttes d’un fluide chaud. Cet homme verse des larmes tout en m’exprimant une reconnaissance dont je ne saisis pas en cet instant la signification.

Enfin, une troisième voix s’élève doucement : “Nathan, vingt ans, polytraumatisé suite à un AVP, troisième EEG plat… On y va.”

Pour me comprendre…

Nathan avait vingt ans. Il était ASH dans un service de réanimation où il a côtoyé morts et vivants. Il savait implicitement qu’il était venu là pour accompagner, pour aider, pour donner un peu de lui.

Un soir de janvier, il s’est rendu à son nouveau travail, celui qu’il espérait depuis longtemps et qui peut-être un jour lui ouvrirait la porte du monde soignant : infirmier, aide-soignant, cadre de santé ou autre chose encore, tout était à l’heure des possibles. C’était sa première nuit dans le service. Ce devait être sa première nuit dans son service de “ressuscités”.

Mais il n’y a jamais eu de première nuit. Il n’y a eu qu’une nuit sans fin, celle où le métal corrompt la chair et lui enlève presque toute vie.

Suite à un stupide accident – mais y a-t-il des accidents qui ne soient pas stupides ? – Nathan, le piéton, a été fauché par une conducteur qui roulait trop vite ou téléphonait au lieu de regarder sa route. Alors il s’est retrouvé comme ceux qu’il regardait chaque jour combattre pour tenter de survivre.

En état de mort cérébrale, il n’y avait plus beaucoup d’issue pour lui. Il avait déjà évoqué que, si jamais le destin lui ôtait la vie, son corps puisse offrir à d’autres une nouvelle page de leur existence.

Le coeur de Nathan s’en est allé battre dans la poitrine d’EdwigeLe mari d’Edwige, cet homme à la voix si forte, avait absolument tenu à saluer et remercier celui qui allait redonner du temps et de l’avenir à celle qu’il aimait. Une telle situation – connaître le donneur pour la famille du receveur – est impossible en France mais existe dans d’autres pays.

À la limite, le don devrait ne pas apparaître comme don : ni au donataire, ni au donateur.
Jacques Derrida, Donner le temps.

Dsirmtcom, janvier 2017

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2 réponses à “Le don de Nathan – Conte onirique nº 2

  1. L ‘ antre des deux mondes .. à la fois mort et vivant.. passer le voile et en revenir pour en conter l’histoire.. ah ce monde invisible pour certains mais pourtant bien réel.. comme quelqu’un qui aurait fait une NDE et qui peut raconter tout ce qu’il a pu voir.. une bien belle histoire sur le monde parallèle.. sur un monde parallèle. qui laisse aussi le message d’avoir donné son coeur, bien au delà du corps.. j’aime ce côté métaphysique.. J’avoue avoir eu un petit doute du retour avec le texte qui parlait de vie remplie liée au suicide accompagné..ne pas laisser au hasard ce que l’on peut entendre entre les lignes.. n’est ce pas ? Donc voilà un retour parmi les vivants.. quoi que !

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    • Bonjour Néa et merci pour votre commentaire. Une précision : le lien vers mon précédent article était en fait une fausse manoeuvre quand j’ai créé le lien. J’ai corrigé l’article depuis. Passez une bonne soirée ☺

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