Platon, Gorgias ou De la Rhétorique

Notes philosophiques n° 2

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Trilogie – Photo @dsirmtcom, février 2017

Texte à analyser

SOCRATE : Je parle donc. “Si une âme sage est une âme bonne, celle qui est dans une condition contraire à celle de l’âme sage est une âme mauvaise. Or cette âme-là, nous le savons, est celle qui est dépourvue de sagesse et de continence.

CALLICLÈS : Hé ! Absolument !

SOCRATE : Et, bien certainement, l’homme sage fait les choses qui conviennent aussi bien à l’égard des Dieux qu’à l’égard des hommes, car il manquerait de sagesse en faisant celles qui ne conviennent pas.

(…) Et, bien certainement, celui qui, à l’égard des hommes, fait les choses qui conviennent, celui-là fera qu’il est juste, tandis que c’est ce qui est pieux, lorsque c’est à l’égard des Dieux ; d’autre part, en faisant ce qui est juste et pieux, on est forcément soi-même juste et pieux.

(…) Naturellement aussi, il est forcé qu’on soit vaillant (Note de Dsirmtcom : courageux) ; car ce n’est pas le fait d’un homme sage de rechercher, ni de fuir ce qu’il faut : choses et gens, plaisirs aussi bien que peines, et, dans les circonstances où il le faut, d’avoir fermeté et patience. De la sorte, Calliclès, il est absolument forcé, ainsi que nous venons de l’exposer, que l’homme sage, étant juste, vaillant, pieux, soit en perfection un homme de bien ; que, d’autre part, l’homme de bien ait une conduite bonne et belle ; que, enfin, celui qui a bonne conduite connaisse la prospérité et le bonheur et que, au contraire, le méchant, celui dont la conduite est mauvaise, soit malheureux. Or celui-là doit être celui qui est dans une condition opposée à celle de l’homme sage, je veux dire celui que tu vantais : l’incontinent. Voilà en somme comment, pour ma part, je conçois ces choses, et j’affirme que c’est là la vérité. (…)

Or, si c’est la vérité, alors celui qui, comme il est vraisemblable, souhaite d’être heureux, celui-là doit rechercher la sagesse et la pratiquer, fuir au contraire l’incontinence, chacun de nous de toute la vitesse de ses jambes ; il doit s’arranger au plus haut point à n’avoir nul besoin d’être contenu ; et enfin, s’il lui arrive d’en avoir besoin, soit lui-même ou quelqu’un de ses proches, soit un simple particulier ou bien une cité, il doit infliger une peine, il doit réprimer, s’il veut le bonheur.

Platon, Gorgias ou De la Rhétorique, 507a-d. (Extrait de Platon, Les oeuvres complètes, Tome I, traduction de Léon Robin, 1950, pp. 460-461).

Thème et thèse du Gorgias

Où sommes-nous ?

Le Gorgias est une oeuvre de Platon  de la période dite de transition, qui suit celle de jeunesse et précède celle de la maturité. Le titre nous indique que le sujet général abordé est la rhétorique.

La rhétorique, c’est la “Technique du discours; ensemble de règles, de procédés constituant l’art de bien parler, de l’éloquence.” Nous retrouvons ici les sophistes que nous avions déjà croisés dans l’article Platon, Ménon ou De la Vertu. Dans cet article, nous avions décrit le sophisme selon Platon :  

Les sophistes pratiquaient l’art de la rhétorique, art du bien parler qui ne devient ici qu’une tentative de manipulation de l’opinion, sans souci du respect de la vérité.

Le Gorgias étudie la valeur politique et morale de la rhétorique. Le dialogue entre Socrate le philosophe, Gorgias puis Calliclès, les sophistes montrent le conflit entre les philosophes qui sont à la recherche de la vérité et les sophistes qui ne cherchent qu’honneur,  gloire et pouvoir.

Thème à éthique

Le passage proposé a pour thème la vertu – l’homme “raisonnable” – et les vertus – listes des vertus que possède l’homme “raisonnable”.

Il s’agit d’un dialogue entre Socrate et Calliclès, sur la vertu.

Socrate répond à deux questions implicites :

  1. Qu’est-ce qu’un homme raisonnable/juste/vertueux ?
  2. Comment agir pour être un homme bon/juste/vertueux ?

Les vertus qui constituent La Vertu sont listées :

  • Raison ou sagesse
  • Justice
  • Piété
  • Courage
  • Tempérance ou modération

Socrate établit un lien entre les vertus : l’homme juste, parce qu’il accomplit son devoir est nécessairement courageux ; l’homme juste, courageux, pieux, est nécessairement bon (un homme de bien).

Il montre enfin que l’homme de bien doit posséder toutes ces vertus pour être vertueux, pour être heureux.

Pour être heureux, vivons vertueux

Deux thèses s’opposent : celle de Calliclès sur l’homme vertueux (que nous verrons plus loin), que Socrate qualifie d’homme déréglé, et celle de Socrate, l’homme modéré.

Pour Socrate, agir bien c’est faire son devoir envers les hommes – agir avec justice -, et envers les Dieux – agir avec piété. La recherche de la sagesse est la voie vers la Vertu, et donc vers le bonheur.

Juste une mise au point

Une histoire de Tauto

A la question “Qu’est-ce qu’un homme raisonnable/juste/vertueux ?”, Socrate répond par une tautologie : l’homme raisonnable est guidé par la raison. De nos jours, la tautologie est affaire de publicité : “100% des gagnants ont tenté leur chance”. Ici, Socrate, présentant la Grecque des jeux, aurait proclamé son slogan : “100% des hommes raisonnables agissent avec raison.”

Notons la possible ironie socratique d’utiliser la tautologie, outil des sophistes : “Procédé rhétorique ou négligence de style consistant à répéter une idée déjà exprimée, soit en termes identiques (ex. au jour d’aujourd’hui), soit en termes équivalents (monter en haut).”

L’enchaînement des vertus

L’argumentaire de Socrate est une suite de vertus qui sont liées les unes aux autres, qui en découlent logiquement, nécessairement ; l’homme juste :

  • Accomplit son devoir avec justice et piété
  • Est nécessairement courageux pour l’accomplir (il faut de la force pour supporter son devoir)
  • S’il est juste, courageux et pieux, il est nécessairement bon
  • S’il est tout ça, il est nécessairement heureux.

C’est la pensée, la réflexion, qui oriente l’action de l’homme raisonnable. Nous voyons ici les prémisses de la position éthique intellectualiste du Platon de la maturité.

I said Captain, he said : “What ?”

A la question “Comment agir pour être un homme bon/juste/vertueux ?”, socrate donne le moyen, la vertu, le bâton de marche nordique, qui permettra à l’homme vertueux qui veut être heureux de le rester : la tempérance ou modération.

Attardons-nous ici sur l’évolution de la liste des vertus chez Platon. Le tableau ci-dessous présente la liste des vertus dans les différentes oeuvres de Platon, par ordre chronologique croissant, du Protagoras, oeuvre de jeunesse, aux Lois, oeuvres tardives.

Oeuvre Liste des vertus
Protagoras Sagesse, Science, Justice, Courage, Piété
Gorgias Raison, Tempérance, Justice, Courage, Piété
La République Sagesse, Modération, Justice, Courage
Les Lois Raison/Prudence, Tempérance/Modération, Justice, Courage

La sagesse ou raison reste le fil conducteur tout au long des oeuvres de Platon. Elle devient prudence avec l’âge, mais sans doute au sens où l’entendait Aristote : la Phronèsis, prudence ou sagesse pratique.

La prudence, selon Aristote, est une vertu intellectuelle. C’est la “Première vertu cardinale, celle qui allie force d’esprit, faculté de discernement, connaissance de la vérité dans la conduite de la vie.”

La justice et le courage sont également présents de manière continue.

La science n’apparaît que dans une oeuvre de jeunesse, le Protagoras.Émettons, avec la hardiesse du néophyte empli de sucre candide, l’hypothèse qu’il y ait un lien avec la devise de l’Académie, école de philosophie fondée par Platon en 387 avant J.-C. : “Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre”. Rappelons aussi ici que les premiers philosophes, répondant au nom générique de présocratiques, étaient désignés sous le terme de “physiciens”. La science semble avoir cédé la place à la modération ou tempérance, même si le lien ne semble pas apparaître avec évidence.

La piété disparaît avec La République, ce qui ne surprend pas vraiment si l’on envisage une république comme un état laïque.

Je veux être un homme heureux

Pour le Socrate du Gorgias, qui dit vertueux, dit heureux. Même s’il indique que l’homme de bien est nécessairement heureux :

Il est absolument forcé (…) que (…) celui qui a bonne conduite connaisse la prospérité et le bonheur.

Ce bonheur n’arrivera pas par hasard ou par le truchement d’un autre que lui-même. Il devra agir pour accéder à ce bonheur, agir comme un homme juste :

Celui qui (…) souhaite d’être heureux, celui-là doit rechercher la sagesse et la pratiquer.

Nous retrouvons ici la Phronèsis d’Aristote. Pour être heureux, il faudra exercer sa sagesse pratique, en s’aidant de la modération pour ne pas risquer de devenir un homme déréglé.

Juste jusqu’au bout

Syntax error

L’homme de bien n’est pas un surhomme. Il peut arriver qu’il agisse mal, qu’il fasse des erreurs. Cette notion rejoint l’expression latine :

Errare humanum est, perserverare diabolicum.

Qui peut se traduire par “L’erreur est humaine, l’entêtement [dans son erreur] est diabolique”. L’homme de bien peut donc se tromper, mais lorsqu’il prend conscience de son erreur, il doit en payer le prix : être condamné, être puni. S’il continue à persévérer dans son erreur, il devient alors un homme déréglé, c’est-à-dire qui ne suit pas, qui ne respecte pas les règles, les lois.

Socrate mettra en pratique ce respect jusqu’au boutiste des lois lors de son procès. Nous allons approfondir ce lien de Socrate avec les lois de la cité d’Athènes dans le prochain chapitre.

Le Je de Loi

Justice sans Lois n’est que ruine de la Cité

Pour mieux comprendre la relation de Socrate avec la justice, nous allons nous aider d’un autre texte de Platon, Criton ou du Devoir. Ce texte est une oeuvre de jeunesse écrite avant Gorgias et après L’apologie de Socrate que nous évoquerons aussi dans ce chapitre.

Ce texte est un dialogue entre Socrate et Criton, l’un de ses disciples, autour du devoir, de l’acte juste et des lois athéniennes. Socrate vient d’être condamné à mort et Criton lui propose de s’évader pour échapper à sa sanction létale. Socrate refuse, puis il imagine un dialogue avec les lois de la Cité d’Athènes, les lois de son pays.

Socrate place la justice comme une vertu supérieure. Elle doit être rendue et respectée au-dessus de toute autre considération.

Ne mets, ni tes enfants, ni ta vie, ni quoi que ce soit d’autre, à plus haut prix que la justice, au-dessus d’elle. Platon, Criton ou du Devoir.

L’homme juste, parce qu’il accomplit son devoir, va jusqu’à accepter, pour son bonheur, d’être condamné et puni s’il est considéré comme ayant commis une faute.

Si la justice est contestée, c’est l’équilibre même de la Cité et de l’Etat qui est déréglé. Les lois ainsi bafouées entraînent la ruine de la Cité, puisqu’elles perdent leur capacité d’ordonner la vie des citoyens. C’est que Socrate veut faire comprendre à Criton dans ce dialogue imaginaire avec les Lois athéniennes :

Suppose que, au moment où nous nous proposons de nous enfuir clandestinement d’ici, (…) viennent se dresser les Lois de la République d’Athènes, et qu’elles nous demandent : “Dis-nous, Socrate, qu’as-tu en tête de faire ? L’oeuvre à laquelle tu te mets comporte-t-elle de ta part un autre dessin que, pour ce qui est de toi, de nous ruiner, nous les les Lois et, avec nous, l’État tout entier ? Ou bien te semble-t-il qu’il soit possible à cet État de continuer à exister et de n’être pas de fond en comble renversé, si les jugements qui y sont rendus sont sans aucune force, et que, au contraire, par la volonté de simples particuliers, ils perdent toute autorité et soient ruinés ? Ibid.

Notons que cet état sans lois s’apparentent à la démocratie selon Platon, pour lui la pire des cités injustes. Ici, ce sont le plaisir et le désir non modéré et non éduqué qui gouvernent. Chacun fait, fait, fait, c’qu’il lui plait, plait, plait…

“Mourir pour des idées, d’accord mais de mort lente”

Lorsqu’il accepte le jugement prononcé contre lui, même si ce jugement est injuste, Socrate s’applique à lui-même les règles de conduite qu’il prône pour être un homme de bien. Il va accepter de mourir en s’empoisonnant avec de la ciguë, parce son respect des Lois, l’importance la plus haute qu’il accorde à la justice, va au-delà de cette “erreur judiciaire” commise par les juges d’Athènes. Les Lois, la Cité, l’Etat ne seront pas ruinés, ni renversés, parce que le jugement rendu gardera sa force et sera appliqué. Les Lois ne seront pas mises en cause, les coupables étant ceux qui ont prononcé ce “jugement injuste” envers Socrate. C’est ainsi que les Lois l’expriment dans leur dialogue virtuel avec Socrate :

Mais, dans l’état donné des choses, si tu t’en vas, tu t’en iras victime d’une injustice, non par notre faute à nous, les Lois, mais par la faute des hommes. Ibid.

Ce n’est pas la règle qui est mauvaise, mais sa mauvaise application par les hommes. Ceux qui ont prononcé ce “jugement injuste” seront alors des hommes injustes, qui devront porter cette injustice qu’ils ont commises. La réponse de Socrate aux juges qui l’ont injustement condamné à mort est d’une force sans pareille :

Voilà pourtant que l’heure est déjà venue de nous en aller, moi pour mourir dans quelques temps, vous pour continuer à vivre ! Qui, de vous ou de moi, va vers le meilleur destin ? Platon, Apologie de Socrate.

La passionata

En avoir ou pas

Comme nous l’avons vu précédemment, deux thèses s’opposent dans ce dialogue : Socrate et son homme modéré ; Calliclès et son homme déréglé.

La thèse de Calliclès est exposée quelques chapitres avant le texte étudié. Le titre du sous-chapitre est La thèse de Calliclès : le libre jeu des passions.

Là où Socrate voue un culte sans faille aux Lois de la Cité d’Athènes, Calliclès porte au pinacle les Lois de la nature, autrement dit les passions :

Mais ce qui selon la nature est beau et juste, c’est ce que j’ai la franchise de te dire à présent : que celui qui veut vivre droitement sa vie, doit, d’une part, laisser les passions qui sont les siennes être les plus grandes possibles, et ne point les mutiler ; être capable, d’autre part, de mettre au service de ces passions, qui sont aussi grandes que possibles, les forces de son énergie et de son intelligence ; bref, donner à chaque désir qui pourra lui venir la plénitude des satisfactions. Platon, Gorgias.

Pour Calliclès, être heureux, c’est jouir sans entrave, laisser les passions, sous la forme des désirs et  plaisirs, diriger notre vie. Ce n’est pas la raison qui guide notre vie, mais la satisfaction à tout prix de nos sens.

Macho, macho man

L’interlocuteur de Socrate pense que c’est le manque de virilité qui fait que les “hommes sages” – c’est-à-dire les philosophes, que Calliclès déteste – vont vers la modération plutôt que vers la jouissance, car ils sont incapables d’assouvir leurs plaisirs.

(…) ils vantent la sage modération et la justice : effet de leur manque de virilité. Ibid.

Quand Platon décrit la Cité dans La République, il décrit trois groupes d’hommes :

  1. Les gardiens : leur vertu est la sagesse, ils possèdent le savoir (il s’agit des philosophes).
  2. Les auxiliaires : leur vertu est le courage, ils assurent la sécurité de la Cité.
  3. Les producteurs : la masse de la population, ils produisent la nourriture et les biens nécessaires à la vie de la Cité, ils ne sont pas vertueux.

En parallèle de cette description, Platon donne la tripartition de l’âme :

  1. La tete : principe rationnel, apanage des gardiens qui ont le savoir.
  2. Le coeur : partie impulsive, attachée aux auxiliaires.
  3. Le ventre : partie désirante, la moins noble du corps, représentée par les producteurs.

Comme les producteurs,Calliclès paraît ne penser qu’avec son ventre (en l’occurrence son bas-ventre). Il semble que nous ayons affaire ici à un macho antique, un phallocrate, dont la raison est guidée par ses attributs virils. Nous pourrions ici paraphraser Pascal :

Le (bas-) ventre a ses raisons que la raison ne connaît pas.

La position de Calliclès est donc aux antipodes de celle de Socrate, pour qui l’homme sage a “autorité sur ses propres plaisirs et ses propres passions” (Ibid.).

Plaisir déraison ou Raison des plaisirs, voilà qui rejoint ce que nous avions exploré dans un précédent article intitulé Le plaisir est-il raisonnable ?.

Pour mieux comprendre l’évolution après Platon de la pensée philosophique sur les désirs et plaisirs, nous allons étudier dans le prochain chapitre les positions de différents philosophes sur ce sujet.

Distinguer entre les désirs, l’évolution de la pensée philosophique après Platon

L’hédonisme d’Aristippe le Cyrénaïque

Aristippe le Cyrénaïque, né en 435 avant J.-C., est un contemporain de Platon. Il l’a rencontré à Athènes et a suivi l’enseignement de Socrate.

Dans la philosophie cyrénaïcienne, le plaisir est le souverain bien. Cette position semble très proche de celle exposée par Calliclès.

Toutefois, dans cette morale hédoniste, il y a la notion de maîtrise des plaisirs, contrairement à Calliclès qui pense que le plaisir est le maître.

Celui qui domine le plaisir n’est pas celui qui s’en abstient, comme le vrai cavalier n’est pas celui qui s’abstient de monter à cheval, mais celui qui conduit sa monture où il veut. Cité sur philolog.com.

Là où Calliclès est esclave du plaisir, Aristippe le Cyrénaïque en est le maître :

Je possède, je ne suis pas possédé. Ibid.

Aristote et la vie de jouissance

Nous avions déjà exposé dans un précédent article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens les trois vies décrites par Aristote (384-322 av. J.-C.) :

  • La vie de jouissance : le bonheur est la jouissance corporelle, il y a confusion des moyens avec la fin.
  • La vie active : les honneurs, la gloire, sont le bonheur.
  • La vie contemplative ou rationnelle : conforme à la plus haute vertu, l’atteinte du bonheur est faite par l’exercice de l’intellect, partie divine en nous (même conception de l’intellect “divin chez Platon).

Calliclès reste dans la vie de jouissance et sans doute aussi dans la vie active avec la recherche du pouvoir et de la gloire. Aristote rejoint la position de Socrate, où la raison prime sur toute autre élément pour pouvoir espérer atteindre le bonheur par la vertu.

Les désirs distingués d’Epicure

Epicure (341-270 av. J.-C.) établit, dans la Lettre à Ménécée une distinction entre les désirs : désirs naturels et nécessaires, désirs naturel et non nécessaires, désirs vains. Voici cette classification :

  • Désirs naturels et nécessaires
    • Pour le bonheur : la philosophie.
    • Pour la tranquillité du corps (le bien-être) : protéger le corps contre le froid, les intempéries.
    • Pour la vie même : satisfaire les besoins vitaux : faim soif, dormir… (Voir aussi le chapitre sur les besoins fondamentaux selon Virginia Henderson dans mon article Le plaisir est-il raisonnable ?)
  • Désirs naturels et non nécessaires
    • Sexuels
    • Esthétiques
  • Désirs vains
    • Soif de posséder
    • Soif de pouvoir
    • Soif des honneurs

Contrairement à l’interprétation erronée souvent donnée à une vie d’épicurien, Epicure ne prône pas la satisfaction de tous les plaisirs, comme Aristippe le Cyrénaïque l’hédoniste et maître de ses plaisirs, ou comme le Calliclès du Gorgias, esclave inconscient de ses passions.

Selon Epicure, toute jouissance n’est pas bonne à prendre. La raison doit l’emporter sur les désirs et plaisirs. Et seuls les désirs naturels et nécessaires sont à satisfaire, et qui plus est sans ostentation.

Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées. (…) Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble. Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des jeunes garçons et des jeunes femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter. Epicure, Lettre à Ménécée.

Le plaisir d’Epicure est bien loin de celui de Calliclès ou même de celui d’Aristippe le Cyrénaïque. Il s’agit d’un plaisir simple, visant la tranquillité de l’âme, l’ataraxie dont voici la définition :

Tranquillité, impassibilité d’une âme devenue maîtresse d’elle-même au prix de la sagesse acquise soit par la modération dans la recherche des plaisirs  (Épicurisme), soit par l’appréciation exacte de la valeur des choses (Stoïcisme,soit par la suspension du jugement  (Pyrrhonisme et Scepticisme).

Notons ici que la position d’Epicure sur l’importance de la sagesse se poursuivra avec les stoïciens – dont nous étudierons plus loin ce qu’en dit Epictète sur le désir – et qu’il reste dans la même ligne qu’Aristote et Platon sur la primauté de la raison et de la sagesse : ici le “raisonnement vigilant” ; “sagesse pratique” pour Aristote ; “intellect”, partie divine en nous, pour Platon.

Ainsi, l’homme qui, comme Calliclès, laisse libre jeu à ses passions, ne peut être véritablement heureux, puisqu’il n’atteindra jamais la tranquillité de l’âme et se perdra dans une poursuite sans fin de la satisfaction éphémère de ses désirs vains.

N’est-ce pas être autrement plus fort que de dominer ses passions par la raison, que de mettre sa force virile au service de la jouissance, en devenant esclave de ses désirs et plaisirs. Tranquillité de l’âme, force de la raison, la Force tranquille en quelque sorte…

Epictète, stoïcisme et désir

Epictète (50-130 après J.-.C.) est un représentant du stoïcisme nouveau, avec Sénèque et Marc-Aurèle. Dans son “Manuel”, écrit par l’un de ses disciples, Arrien de Comédie, il distingue deux types de choses nous concernant :

  • Ce qui dépend de nous
    • La pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion…
    • Tout ce en quoi nous agissons
  • Ce qui ne dépend pas de nous
    • Le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques…
    • Tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons

Nous sommes donc en mesure, selon lui, de contrôler nos pensées, notre désir et toute chose qui dépend de nous.  Sur la maîtrise – et l’emprise – de notre pensée, Il s’exprime ainsi en évoquant la représentation que l’homme peut se faire de la réalité (concernant les concepts de représentation et de réalité, voir aussi mon article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens) :

Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle. Epictète, Manuel.

Il ne dépend que de nous de ne pas être pris au piège de nos propres opinions, en prenant la distance nécessaire qui nous permettra d’en vérifier la pertinence et la validité. Epictète donne ensuite la clé pour pour accéder au bonheur :

N’attends que les choses arrivent comme tu le souhaites ; décide de vouloir ce qui arrive comme cela arrive et tu seras heureux. Ibid.

Face à une réalité dont nous ne pouvons être maître, l’acceptation nous libérera de nos illusions de pouvoir peser sur elle. Nous retrouverons plus loin cette notion de déterminisme de la réalité avec Spinoza.

Face au désir, Epictète fait un choix radical, afin de nous libérer de son potentiel esclavage :

Quant au désir, (…) supprime-le complètement. Car si tu désires une chose qui ne dépend pas de nous, tu ne pourras qu’échouer, sans compter que tu te mettras dans l’impossibilité d’atteindre ce qui est à notre portée et qu’il est plus sage de désirer. Ibid.

Nous voyons ici que Calliclès est plus esclave que jamais de se passions, de ses désirs et plaisirs, qui le prive de tout contrôle sur eux, et qui surtout l’empêche d’accéder à la véritable sagesse. Epictète insiste sur la supériorité des philosophes – les hommes sages que détestent Calliclès – sur les hommes esclaves de leurs désirs :

C’est la marque d’une infériorité naturelle à la pratique de la philosophie que de s’attarder aux choses du corps, comme de passer trop de temps à prendre de l’exercice, à manger, à boire, à faire ses besoins, à copuler. Tout cela, il faut le faire comme en passant ; c’est sur notre jugement que nous devons porter toute notre attention. Ibid.

L’importance de la raison est à nouveau affirmée : c’est le “raisonnement vigilant” d’Epicure, la sagesse pratique d’Aristote, l’homme sage de Socrate et Platon.

Examinons enfin ce dernier conseil d’Epictète sur la manière de conduire notre vie :

Il faut que tu sois un seul homme ; bon ou mauvais. Il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors les biens matériels ; consacrer des efforts au dedans ou au dehors ; c’est-à-dire régler ta vie en philosophe ou en homme ordinaire. Ibid.

Nous avons le choix d’être un homme modéré, réglé, qui suit les règles et les Lois comme nous l’avons vu précédemment, ou de rester un homme ordinaire, déréglé comme l’est celui décrit par Calliclès.

Spinoza et la vraie liberté des hommes

Baruch Spinoza (1622-1637), dans son Éthique, soutient que notre libre-arbitre, notre choix de décider, n’est qu’une illusion. Nous pensons agir selon notre volonté, alors que c’est l’ordre de la Nature qui nous détermine.

Nous nous trompons donc bien souvent, notamment face à nos désirs : ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, mais c’est parce que nous la désirons que nous affirmons qu’elle est bonne. Et les conséquences peuvent être désastreuses :

Quand nous sommes dominés par des affections contraires, nous voyons le meilleur et faisons le pire. Spinoza, Éthique.

Les hommes ne sont donc pas libres de leurs actions, mais déterminés par la Nature, par la nécessité. Freud y verrait sans doute un mécanisme pulsionnel engendré par notre inconscient.

Pour nous sortir de ce carcan du déterminisme, Spinoza définit l’homme libre comme celui qui :

Existe et agit selon la nécessité de sa nature. Ibid.

En acceptant – nous revoilà chez Epictète – cette nécessité de la Nature, grâce à notre raison – et revoilà la sagesse -, nous devenons réellement libres, en accord avec la Nature.

En guise de conclusion

Nous avons parcouru bien des chemins philosophiques avec ce texte  vieux de plus de deux-mille ans. Gardons à l’esprit sa principale leçon : il faut savoir raison garder, comme le disait un ancien président de la République française.

Même si le chemin vers la vertu n’est pas un long fleuve tranquille, prenons de le temps de nous attarder quelque peu auprès de ces philosophes ; ces leçons valent bien un hommage, sans doute…

Dsirmtcom, février 2017.

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