Platon, République  V –  Les véritables philosophes

Muscaris 2017 03

Clochettes de Muscaris – Photo @dsirmtcom, mars 2017

Notes philosophiques n° 4

Le texte au menu du jour

– Et, fit-il, quels sont ceux dont tu dis que ce sont des philosophes authentiques ?

– Ce sont, répondis-je, ceux pour qui la vérité est le spectacle dont ils sont amateurs.

– Réponse pertinente en vérité, mais en quel sens entends-tu cela ?

– C’est, repris-je, ce qu’il ne serait pas du tout facile à expliquer, au moins à un autre. Mais voici quelque chose que, toi, tu m’accorderas, je pense.

– Et quoi ? (…)

– Voici donc, repris-je, de quelle façon je fais la distinction et la séparation entre ceux, d’une part, dont tu parlais tout à l’heure, les amateurs de spectacles, ceux qui aiment à faire du travail de métier à s’occuper d’affaires, et ceux, de l’autre côté, que concerne notre propos et auxquels seuls conviendrait justement le titre de philosophes.

– Comment l’entends-tu, dit-il ?

– Ceux sans doute, répliquai-je, qui aiment à entendre et qui sont amateurs de spectacles, recherchent la beauté des voix, des couleurs, des formes et tout ce dans la fabrication de quoi entrent de tels éléments, mais le beau tout seul, leur pensée est incapable, aussi bien d’en avoir vu la nature que de l’avoir recherchée.

– C’est encore ainsi qu’il en est, en effet, dit-il.

– Or, maintenant, ceux qui sont capables d’aller vers le beau tout seul, de le voir en lui-même, ne seraient-ils pas rares ?

– Ah ! Je crois bien !

– Mais celui qui admet l’existence d’objets beaux, n’admettant pas, d’autre part, celle d’une beauté qui n’est que beauté, qui, dans le cas où on le guiderait à la connaissance de celle-ci, serait incapable de suivre, penses-tu que sa vie soit un rêve, ou une vie réelle ? Examine : rêver ne consiste-t-il point en ceci, que, soit dans le sommeil, soit à l’état de veille, on tient ce qui ressemble à quelque chose, non ressemblant à ce dont il a l’air, mais pour identique à lui ?

– Moi du moins, voilà, répondit-il, le cas où je dirais qu’on reve !

– Mais quoi ? Celui qui, inversement, tient pour une réalité un beau qui n’est que cela, qui est capable d’apercevoir, et ce beau qui n’est que beau, et les objets qui en participent ; qui ne tient, ni les objets qui en participent pour être lui, ni lui pour être ces objets, qui en participent, celui-là aussi, à son tour, penses-tu que sa vie soit une vie réelle, ou bien un songe ?

– Une vie réelle, je crois bien ! Dit-il.

– Mais n’aurions-nous pas raison de dire que la pensée de ce dernier, en tant qu’il la connaît, qu’elle est connaissance et, de la pensée de l’autre, qu’elle est opinion, en tant qu’il opine ?

– Hé ! Absolument raison.

Platon, République V, 475e – 476d

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Place du texte

Ce texte est tiré du livre V de la République de Platon, oeuvre écrite dans la période dite de maturité. Il décrit la conception platonicienne de la Cité idéale et juste, dirigée par les philosophes-rois.

S’il n’arrive pas (…), ou bien que les philosophes deviennent rois dans les Etats, ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il le faut (…) alors, (…) il n’y aura pas de rêve aux maux dont souffrent les Etats, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain ! Platon, République V, 473 d.

La Cité idéale est dirigée par les philosophes, hommes justes possédant toutes les vertus. Leurs actions sont guidées par la raison, qui commande au courage – vertu des gardiens de la Cité, guidés par les opinions vraies (voir à ce sujet mon article Platon, Ménon – L’opinion droite) -, et au désir, qui guide les producteurs, troisième catégorie des hommes qui composent la Cité idéale de Platon et qui ne possèdent aucune vertu (nous avions déjà décrit cette tripartition dans l’article Platon, Gorgias ou De la Rhétorique).

Quelle est la question ?

Socrate dialogue avec Glaucon, philosophe, musicien et élève de Socrate. Le texte est issu de deux chapitres qui se suivent :

  • La définition du philosophe
  • Savoir et opiner.

Il s’agit donc de définir ce qu’est un véritable philosophe. Socrate va conduire Glaucon à mieux comprendre ce qu’est un philosophe authentique, au moyen de la dialectique,

Art de la discussion, du dialogue permettant de s’élever de la connaissance sensible à la connaissance intelligible.

Nous allons donc explorer, avec Socrate et son interlocuteur, quelles sont les particularités du philosophe, au travers de plusieurs dualités :

  • Le monde sensible et le monde intelligible
  • L’apparence et la réalité
  • Le rêve et l’état de veille
  • Le mensonge et la vérité

L’exemple que prend Socrate pour illustrer cette question autour de ce qu’est un philosophe authentique est celui du Beau.

Amateur, mateur et demi

Le texte évoque les amateurs de spectacles. Mais Socrate et Glaucon ont une vision – terme dont nous comprendrons plus loin l’importance – très différente de ces derniers.

Pour le plaisir

A un autre endroit du livre V de la République, Glaucon décrit ce qu’est un philosophe à ses yeux :

Il (note de Dsirmtcom : le philosophe) appartient en effet, selon moi, à tous les amateurs de spectacles, puisqu’ils prennent plaisir à étudier quelque chose. Ibid., 475 d.

Glaucon se base ici sur un attrait hédoniste, un plaisir qui serait le moteur du philosophe. Nous retrouvons ici Calliclès qui définit le bonheur comme la jouissance sans entrave, l’assouvissement de tous ses désirs (voir l’article Platon, Gorgias ou De la Rhétorique).

Glaucon évoque ainsi les amateurs de choses belles, d’êtres beaux, de beaux airs – rappelons que Glaucon est musicien. Le plaisir de ces spectacles ravit leurs yeux. Nous voilà encore en présence du sens de la vue (notons au passage qu’en langue anglaise, Spectacles se traduit par “lunettes”, outil au service de la vision, mais gageons que Glaucon aurait pu difficilement connaître une langue qui ne naîtra que quelques siècles après lui).

Les apparences sont trompeuses

Pour Socrate, les amateurs de spectacles sont ceux qui aiment l’apparence du Beau. Ils voient le Beau dans les êtres et les choses du monde sensible qui participent de l’Idée du Beau. Mais ils sont incapables de voir le Beau en soi. Ils ne peuvent donc être définis comme des philosophes.

Pour mieux comprendre ces deux conceptions opposées, Jacques Darriulat, philosophe nous donne cet éclairage :

Platon distingue alors entre deux philia, dont les orientations sont exactement contraires :

  • Philotheamones : amis des spectacles, des apparences multiples.
  • Philologos : amis de la vérité, c’est-à-dire de la forme ou de l’idée qui demeure une et identique à elle-même.

Jacques Darriulat, Platon, La République Livre V.

Philologos, c’est celui qui aime, Philo-, la raison, Logos.

Philotheamones, c’est celui qui aime, Philo-, les spectacles, Theamones. Ce dernier mot est construit autour du mot grec Thea, qui n’est rien d’autre que la vue. Nous y voici à nouveau.

Les yeux dans les yeux

Le philosophe selon Glaucon (non-philosophe en l’occurrence) et celui selon Socrate sont tous deux des contemplateurs : le premier prend plaisir à regarder la beauté des êtres et des choses, le second prend plaisir contempler le Beau en soi.

Si le contemplateur hédoniste de Glaucon utilise ses yeux, sa vue sensible, pour apprécier le beau dans les êtres et les choses, le véritable philosophe va user de son acuité intellectuelle :

La vision de l’esprit (…) ne commence d’avoir un coup d’oeil perçant, que lorsque celle des yeux se met à perdre de son acuité. Platon, Le Banquet, 219 a.

Et ce que verra le philosophe authentique, c’est le Beau en soi, l’Idée du Beau. Socrate pourrait paraphraser ici Saint-Exupéry en déclamant cette phrase :

On ne voit bien qu’avec la raison. L’essentiel est invisible pour les yeux.

Le Beau “en soi”

Le monde allant vers…

Comme nous l’avons déjà en partie évoqué, Platon distingue deux mondes : le monde sensible et le monde intelligible. Nous allons tenter de mieux saisir cette dualité avec le tableau ci-dessous.

Monde sensible Monde intelligible
Apparence Réalité
Mensonge Vérité
Êtres et choses qui participent des Idées Monde des Idées
Beau phénoménal Beau réel, intelligible
Vue sensible (sens de la vue) Vision de l’esprit
Rêve Etat de veille

Nous avions déjà abordé le sujet des Idées dans l’article Platon, Ménon – L’opinion droite. Pour mieux comprendre la conception platonicienne des Idées ou Formes, prenons l’exemple du cercle.

Le cercle est l’Idée, la forme unique, le cercle ”en soi”, dans la réalité du monde intelligible. Les choses qui participent de l’Idée du cercle sont toutes les formes rondes que nous pouvons rencontrer dans le monde sensible : le rond du soleil, une roue, un rond dans l’eau… Toutes ces choses rondes sont amenées à disparaître car elle ne sont pas éternelles, comme l’est l’Idée du cercle. Le cercle est le modèle auquel se réfèrent toutes ces choses rondes.

Où Socrate rencontre Bouddha

Dans ce texte Socrate démontre que, contrairement au non-philosophe qui rêve que les choses sont belles par elles-même, le philosophe est dans un état de veille. Ceci n’est pas sans rappeler le terme “Bouddha” qui signifie “l’éveillé”. Matthieu Ricard, moine bouddhiste, nous explique ce que signifie “l’Eveil” :

L’Eveil est la fin de toute méprise quant à la nature de la réalité, associée à une compassion sans limites. Une connaissance qui n’est pas, comme dans la science, une accumulation de données, mais une compréhension des modes d’existence relatif (la façon dont les choses nous apparaissent) et ultime (leur véritable nature) de notre esprit et du monde. Cette connaissance est l’antidote fondamental de l’ignorance et de la souffrance. Matthieu Ricard, Qu’est-ce que le bouddhisme entend par Eveil ?

Le bouddhisme rejoint Socrate dans cette notion que notre représentation du monde n’est pas la réalité (sur les concepts de représentation et de réalité, voir aussi mon article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?). Nous croyons que tout ce que nous voyons est permanent, durable. Le soleil a longtemps paru éternel, mais depuis, la science nous a démontré qu’il n’en était rien, même s’il a encore quelques milliards d’années devant lui. Le monde sensible de Socrate, comme le monde bouddhiste et son impermanence, ne sont pas la réalité, mais bien des apparences.

L’importance de la raison, de la connaissance est soulignée par les deux courants de pensée. Le philosophe socratique est celui qui voit avec son intellect. Il discerne les êtres et les choses sensibles qui participent de l’Idée du Beau, du Beau lui-même, du Beau “En soi”. La connaissance va combattre l’ignorance, celui qui nous fait avoir des opinions, qui, même si elles sont vraies, ne sont fondées que sur nos a priori (voir l’article Platon, Ménon – L’opinion droite). Elle va aussi combattre la souffrance, comme celle des désirs vains décrits par Epictète, qui ne sont qu’une poursuite sans fin, à l’image du Calliclès du Gorgias, qui va vouloir sans cesse assouvir ses désirs, et ne rencontrera que la souffrance de devoir toujours se soumettre à ceux-ci, dans une quête éternelle du plaisir (voir aussi sur ce thème Le plaisir est-il raisonnable ?).

Cela va d’“En soi”

Terminons cet article en explorant la notion du Beau “en soi”.

L’”En soi”, c’est :

Indépendamment de la façon dont on considère quelque chose. Synonyme d’”objectivement”. Opposé à “pour nous”. Christian Godin, Dictionnaire de Philosophie pour les Nuls.

Le Beau “en soi” existe même si personne ne le contemple. Nous avions donné un exemple similaire dans l’article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ? :

La réalité n’est pas non plus limitée à ce que nous percevons avec nos sens. Il existe un Koan Zen – une sorte de proverbe destiné à faciliter le chemin vers l’éveil et donc de nous défaire de tous nos pensées toutes faites – qui dit :
“Un arbre qui tombe ne fait-il du bruit que s’il y a quelqu’un pour l’entendre tomber?”
Si quelqu’un est présent, il entendra le bruit que fait l’arbre quand il tombe, il percevra cette réalité. Mais si personne n’est là, l’arbre tombera quoiqu’il arrive et ce sera encore la Réalité. Mais pourra-t-on dire qu’il fait du bruit si personne n’est là pour l’entendre ?

Que quelqu’un soit là pour le contempler – en l’occurrence, seul le philosophe socratique en a la capacité – ou non, le Beau “en soi” existe éternellement, en tant qu’il est une Idée. Alors que la beauté sensible fanera irrémédiablement, comme l’écrit si bien le poète :

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.

François de Malherbe, Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille.

 

Dsirmtcom, mars 2017.

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