Platon, République VI –  Les naturels philosophes

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Feuilles de Ginkgo-Biloba – Photo @Dsirmtcom Avril 2017

Notes philosophiques n° 6

Le texte au menu du jour

– Alors, n’est-ce pas ? Ce qu’il faut que nous disions, c’est de quelle façon les mêmes hommes seront capables d’unir en eux la première aptitude et la seconde (note de Dsirmtcom : la connaissance et l’expérience) ?

– Hé ! Absolument.

– Oui, c’est ce que justement nous disions en commençant le présent propos : il faut tout d’abord bien se rendre compte de leur naturel. Et, je le crois, si nous réussissons à nous mettre comme il faut d’accord, au sujet de celui-ci, nous nous mettrons aussi d’accord et sur ce point que les mêmes hommes sont capables d’unir en eux ces aptitudes, et qu’il n’en fait pas d’autres que ceux-là pour conduire les Etats.

– Comment y réussirons-nous ?

– Eh bien ! Que, au sujet du naturel des philosophes, l’accord ait été fait entre nous sur ce point, que toujours ils sont amoureux d’un savoir qui puisse leur manifester quelque chose de la réalité dont il s’agit, de celle qui est toujours réelle, qui ignore les oscillations de la génération et de la corruption.

– Tenons pour fait cet accord !

– Et bien sur, repris-je, sur ce point encore : qu’ils sont amoureux ce cette réalité toute entière (…)

– C’est juste ! Dit-il.

– Sur ce, donc, voici un caractère qui suit le précédent : examine s’il est nécessaire que le possèdent, en plus dans le naturel des hommes qui devront être de la qualité de ceux dont nous parlions. Quel est ce caractère ?

– C’est la véracité, c’est la volonté de se refuser absolument à accueillir de bon gré le faux, à le haïr au contraire, tandis qu’on chérit la vérité.

– Oui, dit-il, la chose est probable. (…)

– Mais trouverais-tu possible que le même naturel fut, à la fois, ami de la sagesse et ami de la fausseté ?

– Non, en aucune façon.

– Donc celui qui est réellement ami du savoir doit, dès sa prime jeunesse, désirer, le plus qu’il se peut, tout ce qui est vérité ?

– Oui, entièrement.

– D’un autre côté, nous savons fort bien, je suppose, que les gens fortement inclinés par leurs désirs vers un certain unique objet en ont, par cela même, de plus faibles dans les autres directions, comme s’il s’agissait d’un courant dérivé dans l’autre sens.

– Sans nul doute !

– Celui-là donc, chez qui le cours des désirs coule vers les sciences et tout ce qui est de cet ordre, ses désirs, je pense, auront pour objet le plaisir de l’âme, rien que de l’âme, en elle-même, tandis que les désirs dont les corps est l’instrument seraient délaissés ; à condition qu’il ne fut pas une contrefaçon de philosophe, mais un philosophe véritablement.

– C’est grandement nécessaire !

– Tempérant, certes, il le sera, l’homme de cette trempe ; il n’y aura chez lui aucune soif de richesses, car les motifs pour lesquels les richesses, avec l’abondance des ressources, sont un objet de préoccupation, c’est à tout autre, plus qu’à lui, qu’il convient de s’en préoccuper. (…)

– Mais quoi ? Peut-être bien es-tu d’avis que chacun des caractères dont nous avons fait la revue n’est pas indispensable à l’âme qui veut participer comme il faut, d’une façon accomplie, à la réalité, et qu’ils ne s’enchaînent pas les uns aux autres ?

– Dis plutôt, fit-il, qu’ils tout ce qu’il y a de plus indispensables !

– Mais est-il possible de trouver quoi que ce soit à redire à une occupation, de laquelle on ne deviendrait jamais capable de s’occuper si, de nature, on ne possédait bonne mémoire, facilité à apprendre, noblesse morale, grâce, liaison d’amitié comme de parenté avec la vérité, avec la justice, avec le courage, avec la sagesse pratique ?

– Non, dit-il, voilà au moins une occupation à laquelle Mômos même ne trouverait rien à redire !

– Eh bien ! Repris-je, n’est-ce pas aux mains de ces hommes, ainsi doués, parachevés autant du fait de l’éducation que de celui de l’âge, et d’eux seulement, que tu remettrais l’Etat ?

Platon, République VI, 485 a487 a.

Ideal City

La République de Platon décrit sa conception de la Cité idéale, où règne la justice et où chacun a la place qui lui revient (nous en avions déjà donné une première description dans l’article Platon, Gorgias ou de la Rhétorique).

Cette Cité est composée de trois catégories d’hommes :

  • Les gardiens : ce sont les philosophes-rois (voir aussi l’article Platon, République V – Les véritables philosophes). ils dirigent la Cité. Ils possèdent le savoir et toutes les vertus, notamment la raison qui leur permet d’être capables de contempler le Bien, autrement dit le monde intelligible des Idées, que nous avions évoqué dans l’article Platon, Ménon – L’opinion droite.
  • Les auxiliaires : ils assurent la sécurité de la Cité. Leur vertu est le courage. Ils sont guidés par les opinions vraies (ou opinion droite).
  • Les producteurs : la masse de la population, qui produit la nourriture et les biens nécessaires à la vie de la Cité. Ils ne possèdent aucune vertu et sont soumis à leurs désirs.

La Cité idéale, juste, est donc composée d’hommes justes ou se conformant à la justice. Pour mieux comprendre en quoi cette Cité est juste, Platon décrit ce que sont les Cités injustes :

  • La timocratie : cité belliqueuse où les auxiliaires gouvernent et ne sont mus que par l’attrait des honneurs.
  • L’oligarchie : une partie des producteurs, les plus riches, gouvernent. Ils sont attirés par l’argent et donc cupides.
  • La démocratie : la masse des producteurs gouvernent, n’ayant que le plaisir matériel pour but, dans un désir immodéré et une ignorance liée au manque d’éducation (sur l’ignorance, voir l’article Platon, Timée ou De la Nature – Les maladies de l’âme).
  • La tyrannie : un seul des producteurs dirige la Cité, guidé uniquement par ses désirs personnels, matériels.

Nous écrivons cet article en plein période de campagne pour l’élection du président de la République en mai 2017. Il semble que certains traits des régimes politiques décrits par Platon soient d’une furieuse actualité. Mais nous laisserons le soin au lecteur d’en juger.

Le texte étudié est extrait du livre sixième de la République qui a pour titre Nécessité d’approfondir la notion de philosophe-gouvernant. Le chapitre du texte s’intitule Le naturel philosophe.

Il s’agit donc ici de définir les caractéristiques des philosophes aptes à être gardiens de la Cité, au travers d’un dialogue entre Socrate et Glaucon, personnage que nous avions déjà rencontré lors de l’article Platon, République V – Les véritables philosophes.

Chassez le Naturel

Le philosophe né

Platon, par la voix de Socrate, décrit les différentes qualités et aptitudes qui font d’un homme un gardien potentiel, un possible philosophe-roi, en capacité de pouvoir un jour gouverner la Cité idéale : c’est le “naturel philosophe”. Cet homme est donc un philosophe par nature.

Examinons la définition du terme “nature”, dans le sens de nature humaine :

Ensemble des caractères qui définissent l’homme, considérés comme innés, comme indépendants à la fois des déterminations biologiques et des déterminations sociales, historiques, culturelles.

Nous voyons qu’il s’agit là de caractéristiques innées, autrement dit données à la naissance, qui diffèrent de ce que pourra acquérir ensuite l’homme au travers de l’éducation, de son environnement culturel et social, et de l’expérience. L’étymologie du mot “naturel” est issu du latin Naturalis, qui signifie “de naissance”. Si dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Pour Platon, les philosophes naissent certes égaux, mais avec un supplément d’âme (c’est un minimum lorsque la thèse de la réminiscence est un fondement de la pensée platonicienne, voir Platon, Ménon – L’opinion droite), à la manière d’un Coluche reformulant la phrase ci-dessus :

Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.

Rapprochons d’ailleurs cette notion de qualités d’âme innées ainsi que la théorie platonicienne de la réminiscence, de la croyance bouddhiste de la réincarnation du Dalaï-Lama. Celui-ci renaît dans différents corps avec toutes les qualités déjà présentes du premier de la lignée de réincarnation. Soulignons aussi que Dalaï-Lama peut se traduire par “océan de sagesse”. Nous rejoignons ici Platon pour qui la raison ou sagesse est la plus grande vertu, car elle oriente toutes les autres. Qui de meilleur que celui qui est un “océan de sagesse” pour diriger la Cité et guider au mieux les hommes ?

Qualités au naturel

Examinons les différentes qualités que le philosophe, selon Platon, possède par nature.

Il éprouve de la passion – ils sont épris – pour la science. Celle-ci lui permet de comprendre les réalités intelligibles – la véritable réalité, le monde de l’âme – dont l’existence est éternelle, contrairement aux choses et êtres du monde sensible qui naissent et meurent. Il est donc en mesure de contempler le Bien.

Il vénère (attention, ce n’est pas du verlan) la Vérité et exècre le mensonge. Nous avions trouvé cette distinction entre les véritables philosophes et les sophistes dans l’article Platon, Ménon ou De la Vertu. Les sophistes s’attacheront à la forme pour faire un beau discours, sans se soucier aucunement d’une quelconque vérité, là où le philosophe s’attachera au fond et à la recherche permanente de la Vérité.

Son amour du savoir le mène à une quête sans fin de la Vérité, celle des réalités intelligibles que nous venons d’évoquer. Cet attrait pour la science et le savoir orienteront ses désirs vers les sciences, engendrant un retournement de l’âme vers le Bien et un délaissement des plaisirs matériels du corps (souvenons-nous de Calliclès et de sa quête de la jouissance sans entrave, explorée dans Platon, Gorgias ou De la Rhétorique). Il est donc tempérant, modéré.

Il n’a aucune attirance pour la richesse. Ses choix et ses actions ne seront donc pas guidés par l’argent, le pouvoir ou les honneurs.

Il a une capacité naturelle à apprendre (nous examinerons l’importance de l’éducation dans le prochain chapitre).

Enfin, il a une parenté, un lien naturel avec la Vérité – nous l’avons déjà indiqué – et les vertus : justice, courage, sagesse pratique, modération.

Pourtant, comme nous allons le voir maintenant, ses qualités innées, naturelles, ne pourront pas suffire à ce que ce naturel philosophe puisse être gardien de la Cité.

On ne naît pas philosophe, on le devient

Nous avons examiné toutes les qualités qu’un philosophe possède par nature, autrement dit dès sa naissance. Mais elles ne suffiront pas, selon Platon, pour être digne de devenir le gardien de la Cité.

L’article Platon, Timée ou De la Nature – Les maladies de l’âme nous a permis de constater l’importance que Platon accordait à l’éducation. Selon qu’elle sera bonne ou mauvaise, elle fera de ce gardien de la Cité en puissance un philosophe possédant toutes les vertus et en recherche perpétuelle du Bien ; ou un sophiste qui, empli d’une ignorance absolue – le pire des maux pour Platon -, pensera tout connaître sans avoir à vérifier la véracité de ses dires.

L’éducation bonne, à l’instar de l’orfèvre qui taille le diamant pour en révéler toute sa beauté, viendra parfaire le “naturel philosophe” pour qu’il devienne le plus apte à gouverner la Cité. Il se perfectionnera aussi par l’expérience : en s’exerçant à la sagesse pratique et aux autres vertus, et en recherchant toujours le Bien.

La raison du plus juste

Nous terminerons en revenant à la Cité idéale de Platon, évoquée au début de cet article. Notre dernière interrogation sera la suivante : pourquoi est-il nécessaire de confier le gouvernement à un philosophe, possédant par nature toutes les qualités que nous avons décrites, et formé par la meilleure éducation et l’expérience ?

La Cité, reflet de ses membres

Pour Platon, la Cité est le reflet de ses membres, notamment de ses gouvernants. Nous avons vu que les cités considérées comme injustes ne reflètent que va-t-en-guerre, cupidité, et désirs matériels irraisonnés. Aucune de ces cités n’est juste, puisqu’elles ne satisfont jamais l’intégralité de ces membres et ne se fondent sur aucune vertu : la modération laisse place à l’intempérance, la sagesse à la déraison, le courage à la témérité, la justice à l’injustice.

La Cité juste – autrement où règne la justice – se devra donc d’etre gouvernée par un gardien ayant toutes les vertus, possédant le savoir et recherchant le Bien. Pour gouverner par la raison, il aura la capacité à contempler le monde intelligible, celui des Idées et de la plus grande d’elles, le Bien, la conscience donc de la véritable réalité.

Nous n’avons pas à chercher plus loin, celui qui possède tout cela sur son CV : c’est le naturel philosophe, avec son bagage éducatif de connaissance et son expérience.

Une Cité juste composée d’homme justes

Bien plus tard, Paul Ricoeur donnera sa définition de l’éthique :

L’éthique est la recherche de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre.

L’institution juste, c’est la Cité idéale de Platon. La recherche de la vie bonne, c’est celle du philosophe-roi, gardien de la Cité pour lui et pour tous ses membres.

Plus près de Platon, Aristote décrira les trois types de vies (voir l’article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens) :

  • La vie de jouissance, recherchant les plaisirs matériels
  • La vie active, quête de l’honneur et des richesses
  • La vie contemplative, gouvernée par la raison.

Le philosophe gardien de la Cité délaisse les plaisirs. Il n’a que faire des richesses et des honneurs. Sa seule quête est la recherche du Bien, grâce à la raison, la science et la pratique des vertus. Lui et lui seul sera donc celui à qui doit être confiée la Cité pour garantir qu’elle soit juste.

Dsirmtcom, avril 2017.

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Une réponse à “Platon, République VI –  Les naturels philosophes

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