Pascal, Pensées – Qu’est-ce que le moi ?

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Jonquille ou Narcisse ? – Photo @Dsirmtcom Mars 2017

Notes philosophiques n° 7

Exercice réalisé à partir d’un sujet proposé dans l’ouvrage Philosophie, ABC du Bac, Ed. Nathan.

Explication de texte

Qu’est-ce que le “moi” ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non ; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, “moi” ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce “moi”, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.
Pascal, Pensées.

Introduction

Blaise Pascal, savant et philosophe du XVIIème siècle, a en projet d’écrire une Apologie de la religion chrétienne. Les notes qu’il rédigera n’aboutiront pas à ce projet, et, après sa mort, deviendront l’ouvrage intitulé Pensées. Ce dernier sera partagée entre deux thèmes : la misère de l’homme sans Dieu et la grandeur de l’homme avec Dieu.

Il évoquera, dans le texte que nous allons commenter, la recherche d’une définition du “moi” : quelles sont les caractéristiques de ce “moi” qui existerait en chacun de nous ? Existe-t-il d’ailleurs véritablement ? Ou n’est-il qu’une illusion ?

Développement

Problématique de Pascal

Qu’est-ce que le “moi” ?

Quand Pascal cherche à définir le “moi”, il va lui donner, ainsi que nous le verrons dans les chapitres suivants, un sens bien précis. Il s’agit là du “moi” qui se manifeste en chacun de nous : le “moi” du sujet, de la personne. Au travers d’observations, Pascal va identifier ses caractéristiques, pour mieux en cerner l’essence et l’existence.

Le “moi” dans l’interaction avec autrui

“Moi” et autrui, en général

Le premier exemple donné pour esquisser une définition du “moi” est celui d’une rencontre fortuite, inattendue – autrement dit non attendue entre deux personnes, l’un à sa fenêtre, l’autre passant devant. Celui qui regarde voit-il un “moi” spécifique ? Non, celui qui passe n’est qu’un parmi d’autres. Il n’y avait pas d’intention préalable de voir quelqu’un précisément, donc pas d’intention de voir “moi”. Le spectateur à sa fenêtre regarde des autres passer de façon générale, sans chercher un “moi” en particulier.

“Moi” et autrui, en particulier

Les exemples suivants vont porter sur l’interaction entre “moi” et autrui, dans une relation cette fois particulière. Pascal va distinguer les attributs physiques et les capacités intellectuelles. Notons qu’il parle d’interaction entre personnes en utilisant le terme d’”amour”, dans le sens suivant :

Attirance, affective ou physique, qu’en raison d’une certaine affinité, un être éprouve pour un autre être.

Pour chercher à découvrir l’essence du “moi”, Pascal va observer les mécanismes d’attraction entre personnes.

“Moi” et attributs physiques

Celui qui sera attiré par la beauté de l’autre, le “moi” beau, perdra cette attirance à la disparition de cette beauté au caractère fugace. Pascal parle ici d’une beauté liée à l’apparence physique, qui ne possède pas de caractère permanent, pouvant s’effacer à la suite d’une maladie notamment. Il s’agit d’une beauté sensible, autrement dit perçue avec les sens, contrairement à la notion du Beau, à l’instar de Platon qui le place comme Idée dans les réalités intelligibles, au caractère éternel, et non dans les réalités sensibles, sujettes à apparaître, certes, mais aussi à disparaître, au caractère impermanent. Le “moi” n’est donc pas lié aux attributs physiques, qu’en est-il des qualités morales ou capacités intellectuelles ?

“Moi” et capacités intellectuelles

Un esprit doté de capacités intellectuelles sera-t-il apprécié pour lui-même ? Pascal répond par la négative, car, là encore, ces capacités sont fragiles et n’ont rien de permanent. Tout comme les attributs physiques, elles peuvent disparaître, par un mécanisme interne comme la dégénérescence du cerveau ou externe comme un accident. La manifestation des capacités intellectuelles sera là aussi une apparence, susceptible de s’évanouir. Le “moi” ne se trouve pas non plus dans l’esprit, fut-il le plus brillant.

Le “moi” ni corps, ni âme

Existence du “moi”

Poursuivant son raisonnement, et face aux observations qui viennent de précéder, Pascal en vient à se demander où se situe le lieu d’existence du “moi”. Il n’est pas dans le corps et son apparence physique. Il n’est pas non plus dans l’esprit, l’âme, et ses fragiles capacités intellectuelles. La question première, “où est le “moi”?”, fait place à une interrogation sous-jacente sur l’existence du “moi” : “le moi” est-il ou n’est-il pas ?”.

Le “moi” impérissable ?

Décrivant les attributs physiques et les capacités intellectuelles comme “périssables”, Pascal semble induire que le “moi” serait impérissable.

L’attirance se porte vers les apparences, physiques ou intellectuelles, du corps et de l’esprit/âme. Elle ne se porte pas vers le corps ou l’âme eux-mêmes. Il n’y a pas d’amour sans conditions. Il est nécessaire et indispensable que des “qualités” s’expriment, même si elles sont éphémères.

L’âme “en soi”

Pascal affirme qu’il est impossible, et même injuste, d’aimer l’âme en substance, autrement dit l’âme “en soi”, c’est-à-dire objectivement. Cela rejoint la définition que nous donnions plus haut de l’amour : il se produit entre deux êtres, deux sujets. Il s’agit là une interaction subjective. Il y a cependant bien un “objet” en cause : les “qualités” qui engendre l’attrait vers celui qui les possède. Selon Pascal, il n’y a donc  pas d’amour du/des “moi”.

Honneur et “moi”

L’amour ne se porte que sur les apparences, qu’elles soient physiques ou intellectuelles. Le “moi”, au travers de la démonstration de Pascal, semble perdre tant de son essence qu’il tend à n’être qu’une illusion, puisqu’il n’existe ni dans le corps ni dans l’âme.

En conclusion de ce texte, il complète cette absence du “moi” dans les sphères physiques et intellectuelles par la sphère sociale. Ceux qui sont détenteurs de pouvoirs, de hautes responsabilités, ne sont là aussi appréciés que par les apparences d’un statut élevé dans une société. Statut qu’ils peuvent perdre tout aussi vite qu’ils l’ont acquis. Les biens physiques, intellectuels, sociaux, ne sont que des prêts fugaces, sans éternité aucune.

Conclusion

Dans sa recherche d’une définition du “moi”, Pascal a pu déterminer ses caractéristiques par un effet “miroir”, décrivant le “moi” là où il n’est pas. Il n’est pas dans les attributs physiques, ni dans les capacités intellectuelles, et pas plus encore dans les ors du pouvoir. Cela amène alors à envisager à ce que le “moi” ne soit qu’une illusion. Le miroir, à l’instar de celui de Dorian Gray, ne renvoie alors que des apparences elles aussi illusoires.

Dsirmtcom, avril 2017.

 

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