Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme

 

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« Si j’avais les ailes d’un ange » – Photo @Dsirmtcom, avril 2017

Notes philosophiques n° 8

Le texte au menu du jour

Voici une chose, en effet, que connaissent les amis du savoir : quand leur âme est prise en main par la philosophie, c’était une âme tout bonnement enchaînée dans un corps et collée à lui, forcée d’autre part de regarder les réalités à travers lui comme à travers la grille d’une prison, au lieu de les regarder, toute seule, à travers elle-même, vautrée dans une totale ignorance ; ce qu’il y a en outre d’extraordinaire dans cette grille, la philosophie s’en est rendu compte, c’est qu’elle est constituée par le désir, en sorte que personne ne contribuerait autant que l’enchaîné lui-même à faire qu’il soit enchaîné ! Oui, voilà ce que je dis : c’est que les amis du savoir connaissent la manière dont la philosophie, quand elle a pris en main une âme dont telle est la condition, la sermonne avec indulgence et entreprend de la délier : en lui faisant voir tout l’illusion dont surabonde une recherche qui se fait par le moyen des yeux, toute l’illusion de celle qui a pour instruments les oreilles et les autres sens ; en lui persuadant de s’en reculer autant qu’elle n’est pas forcée d’y recourir ; en lui recommandant de se recueillir et de se ramasser, elle-même et par elle-même, de n’avoir confiance en nul autre, sinon elle-même en elle-même, quelle que soit la réalité, réalité en soi et par soi, sur laquelle, étant elle-même, elle porte sa pensée ; quel que soit au contraire l’objet, autre en d’autres conditions, qu’elle examine par d’autres moyens qu’elle-même ; de n’y suppose l’existence de rien qui soit vrai ; de considérer enfin qu’un tel objet est sensible, qu’il est visible, tandis que ce qu’elle voit, elle, c’est l’intelligible, l’invisible.

Quand on la délie de la sorte, se persuadant ainsi qu’elle ne doit pas opposer de résistance, l’âme de l’homme qui est véritablement philosophe s’écarte des plaisirs, comme des désirs, des peines, des frayeurs, tout autant qu’elle le peut ; faisant réflexion sur le cas où le plaisir est intense, ou la peine, ou la frayeur, ou le  désir ; sur tous les maux dont on peut s’imaginer qu’ils en sont la conséquence (ainsi, tomber malade, ou déterminer quelque perte, à cause des désirs), elle se dit qu’on n’en subit de ce fait aucun qui soit comparable à celui qu’ils font subir : le plus grand de tous, le mal suprême, celui pourtant auquel on ne réfléchit point !

– Quel est ce mal, Socrate, dit Cébès.

– C’est que, dans l’âme de tout homme, vont nécessairement de pair l’intensité du plaisir ou de la peine au sujet de ceci ou de cela, et la croyance, touchant le principal de cette émotion; qu’il est ce qu’il y a de plus évident et de plus vrai, alors qu’il n’en est point ainsi. Or, ce sont là principalement des visibles, n’est-ce pas ?

– Hé ! Absolument.

– Mais n’est-ce pas dans cet état principalement que l’âme est enchaînée par son corps ?

– Et comment cela ?

– En ce que chaque plaisir et chaque peine, possédant une manière de clou, clouent l’âme au corps, la fichent en lui, la rendent de nature corporelle, prête à juger vrai cela même que dit le corps. En effet cette disposition à se conformer à celui-ci, crée forcément, je crois, dans l’âme une conformité de tendances, une conformité dans sa formation et la rend incapable de jamais parvenir chez Hadès en état de pureté, sortant au contraire toujours du corps en état de souillure ; aussi retombe-t-elle bientôt dans un autre corps, dans lequel, pour ainsi dire, elle s’ensemence et s’enracine ; d’où il suit qu’elle est exclue du droit d’être associée à l’existence de ce qui est divin, pur, unique en sa forme.

– Rien, dit Cébès, de plus vrai que ton langage, Socrate !

Platon, Phédon, 83d – 84e.

Introduction

Le texte qui est l’objet de ce commentaire est extrait de l’oeuvre Phédon ou De l’Âme. Platon y fait le récit des derniers instants de Socrate, avant qu’il ne meure en buvant la ciguë, suivant ainsi la condamnation prononcée contre lui par la justice athénienne. Il s’agit donc de son dernier dialogue, qui porte notamment sur la distinction entre le corps et l’âme, et sur la conception du monde sensible et du monde intelligible. Le thème de cet extrait expose la conception platonicienne que le corps est une prison pour l’âme, qui la maintient, au moyen du désir, dans une ignorance absolue de la véritable réalité qu’est le monde intelligible. L’unique secours de l’âme est alors la philosophie, qui seule peut la délivrer de ses chaînes matérielles. Mais comment la pratique de la philosophie peut-elle libérer ainsi l’âme ? A contrario, quels sont les mécanismes si puissants qu’ils enchaînent à ce point l’âme, et avec quelles conséquences pour elle ?

Développement

Le corps est la prison de l’âme, le désir en est la clé

Platon établit une distinction entre le corps et l’âme. Dans son état originel, celle-ci est contrainte, dans son rapport avec les réalités qui l’entourent, d’utiliser le prisme du corps (notons ici que Platon utilise le terme “réalité” au pluriel, ce qui sous-entend l’existence de plusieurs réalités, notion qui sera explicitée plus loin dans son texte). Le corps est une prison pour l’âme, qui lui ôte la liberté d’appréhender ces réalités “par elle-même”. Mais, dans cet état premier, l’âme n’a pas conscience de cette privation de liberté : elle est dans un état d’”ignorance absolue”. Platon en donne une définition dans une autre de ses oeuvres, Le Sophiste, l’ignorance absolue c’est :

Celle qui consiste à s’imaginer savoir quand on ne sait pas.

Autrement dit, nous ne savons pas que nous ne savons pas. Avant d’envisager d’échapper à ce carcan, une étape indispensable est à franchir : prendre conscience de l’état d’ignorance. Cette prise de conscience s’opère grâce à la pratique de la philosophie ; étymologiquement l’amour de la sagesse et du savoir. La philosophie révèle par ailleurs le mécanisme qui est la cause de cet “emprisonnement” de l’âme : le désir. Si le corps est une prison pour l’âme, il est aussi son propre geôlier, au travers des désirs qu’il engendre lui-même, alourdissant toujours plus les chaînes qui l’entrave. La prise de conscience de l’état d’ignorance et du mécanisme en cause, le désir, est donc la première phase “diagnostique” de la philosophie : nous savons que nous ne savons pas. Et nous savons que nous souffrons de l’ignorance, de la déraison, d’une “maladie de l’âme”, comme l’intitule Platon dans son Timée. Mais le diagnostic ne pouvant suffire, il faut trouver comment “traiter” cette maladie.

La philosophie, remède de l’âme

A cette phase “diagnostique”, où la philosophie a pu faire prendre conscience de l’état d’ignorance qui emprisonne l’âme, doit succéder une phase “thérapeutique” pour parvenir à sa libération. La philosophie demeure encore la voie pour cette libération qui passe par des soins prodigués à l’âme. Dans Le Petit Hippias, Platon décrira d’ailleurs ceci en restant dans la lignée d’une métaphore médicale :

Ne te refuse pas à être le médecin de mon âme ; car c’est assurément un bien plus grand service que tu me rendras en me débarrassant de mon ignorance, que si c’était mon corps, d’une maladie.

Cette supériorité accordée au mal causé par l’ignorance sur les maux du corps, sera évoqué implicitement plus loin dans le texte étudié. Notons que l’outil “de base” de la philosophie est une relation utilisant le médiateur qu’est la parole : la philosophie va s’adresser à l’âme par l’intermédiaire des mots. La philosophie selon Platon est – au moins étymologiquement – une psycho-thérapie : un traitement de l’âme. Et ce traitement va débuter, une fois la prise de conscience de l’état d’ignorance effectuée, par l’étude des réalités (nous avions souligné le pluriel de ce mot précédemment). Ces réalités sont au nombre de deux : le monde sensible et le monde intelligible. Le monde sensible est celui du corps : c’est ce qui est perçu au moyen des différents sens, en particulier celui de la vue. C’est la vision “au travers des corps comme au travers des barreaux d’une prison”, évoquée au début du texte. Platon précise ici que la perception sensible de la réalité n’est qu’une illusion et aucunement une vérité. Et ce d’autant que les choses perçues par ce biais sont changeantes, instables, impermanentes. Quant au monde intelligible, c’est celui de l’âme qui “voit par elle-même” : une réalité « en soi », objective, et qui ne varie pas selon l’observateur comme le fait la chose sensible. Dans Le Banquet, Platon fait la distinction entre ces deux modes de vision :

La vision de l’esprit (…) ne commence à avoir un coup d’oeil perçant, que lorsque celle des yeux se met à perdre de son acuité.

La philosophie apprend donc à dissocier la vue sensible utilisée par le corps, qui n’est qu’illusion, de la “vision de l’esprit” : l’acuité intellectuelle, celle de l’âme, qui est seule à même de voir le vrai, même si paradoxalement celui-ci est invisible. Ceci résonne avec des paroles écrites bien des siècles plus tard par Antoine de Saint-Exupéry :

On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

En l’adaptant au texte de Platon, il faudrait alors paraphraser l’auteur du Petit Prince : on ne voit bien qu’avec l’âme. Une fois cette distinction opérée entre monde sensible et monde intelligible, vient la prescription ultime de la philosophie pour mener vers la libération de l’âme : se défaire de l’illusion des sens, qui n’ont “rien de vrai”, et détourner ainsi l’âme de ce qui la corrompt ; faire se retourner l’âme vers les réalités intelligibles, la réalité véritable – autrement dit la vérité. Terminons la métaphore médicale par cette recommandation de Platon étonnamment moderne : diagnostic posé, traitement prescrit, il faut encore que le “patient” donne son consentement libre et éclairé. Libre, parce que ce “vrai philosophe” va pouvoir affranchir son âme de ses chaînes matérielles grâce au savoir (Platon fait sans doute ici une allusion détournée au “faux philosophe” qu’est le sophiste pour lui : celui qui s’imagine savoir quand il ne sait pas, l’ignorance absolue que nous avions vue précédemment). Éclairé, par la compréhension de l’illusion du monde sensible et de la réalité vraie du monde intelligible. “Il ne faut pas s’opposer à la délivrance“ de l’âme. Le “vrai philosophe” parvient ici à une phase d’acceptation de ce que lui intime la philosophie. Cette phase d’acceptation n’est pas sans rappeler les phases du deuil décrites par Elisabeth Kübler-Ross : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Nous avons trouvé le déni de la réalité “en soi” dans cette croyance en l’illusion des sens et l’ignorance, nous trouverons plus loin colère, marchandage et dépression dans les passions et les peines. Le “vrai philosophe” accepte donc cette délivrance, que Platon explicite dans le Phédon au chapitre qui précède celui du texte étudié :

(…) elle (l’âme) ne fait rien d’autre que de philosopher au sens droit du terme et réellement s’exercer à mourir sans difficulté.

La délivrance de l’âme, par son retournement vers le monde intelligible, est une préparation à sa délivrance ultime : la mort physique. Le “vrai philosophe” accepte de mourir, parce qu’il sait que son âme aura atteint la pureté qui la libérera véritablement. Montaigne reprendra plus tard cette conception, en citant Cicéron dans ses Essais :

Philosopher, c’est apprendre à mourir.

Il n’est donc point de crainte à éprouver dans cette acceptation de la mort, puisqu’elle est la réelle délivrance de l’âme du “vrai philosophe”.En parallèle de ce consentement à être délivré, il faut que le “vrai philosophe” s’exerce à se tenir éloigné des tourments que le désir, cause de l’emprisonnement de l’âme, lui fait subir : plaisirs et peines dont nous allons voir qu’elle ne sont pourtant pas le plus grand mal qui soit.

Plaisirs et peines, le mal moral

Le ressenti des plaisirs et des peines engendre de la souffrance. Cela peut prendre la forme d’une pathologie ou de pertes liées à des comportements immodérés. Cette souffrance est un mal physique : souffrance du corps liée à la maladie, souffrance matérielle liée à des pertes financières dans l’exemple que donne Platon. Elle se situe dans le monde sensible – le ressenti indiqué au début de ce paragraphe. Il y a conscience du mal du corps, du mal physique et matériel. Pourtant, il est un bien plus grand mal que celui ressenti par le corps. Les maux du corps ne sont pas des conséquences des plaisirs et des peines, mais des effets sensibles, des perceptions. Le pire des maux est la croyance en la vérité de ce que le corps ressent. Le terme “affectée”utilisé par Platon pour qualifier l’âme “enchaînée” accentue ce carcan des sens : l’affect est du domaine du sentiment, du sensible. Cette croyance dans la vérité du monde sensible – ce monde que Platon nous a décrit au début du texte comme “plein d’illusions” – emprisonne encore plus l’âme dans le corps. L’âme, emplie d’illusion sous la force de la crédibilité de ses sens et de ses plaisirs et peines, ajoute alors barreaux et chaines à sa prison, à chaque plaisir ou peine qu’elle considère vrai, comme un “clou” qui “l’attache et la rive au corps”. Elle se paralyse elle-même jusqu’à ne plus être en capacité de se retourner vers la véritable réalité du monde intelligible.

Destinée de l’âme impure

A la fin de ce texte, Platon évoque la métempsycose, le cycle des réincarnations successives de l’âme. L’âme, si elle n’a pas été délivrée par la pratique de la philosophie, est corrompue par le corps, par la matière : elle devient impure. Lors de la mort du corps, l’âme impure, qui s’est confondue avec le corps, est censée demeurer dans le paradis grec du dieu Hadès, comme toutes les autres âmes. Mais son attachement au corps lui rend ce séjour impossible. Platon l’explique dans le Phédon, peu avant l’extrait étudié :

(…) le retour à la nature des Dieux est interdit à qui n’a pas pratiqué la philosophie, à qui s’en est allé sans être intégralement pur ; il n’est permis qu’à l’ami du savoir !

A l’instar de ce que nous avions indiqué précédemment, l’âme qui n’a pas acceptée d’être délivrée par la philosophie ne s’est pas exercée à mourir. Elle sera donc dans l’obligation de poursuivre promptement le cycle des réincarnations. Et ce retour au corps, à la matière, au monde sensible, lui fera perdre tout lien avec le monde intelligible, autrement avec l’intellect, partie divine de l’âme selon Platon.

Conclusion

Nous avons vu, à travers l’étude de ce texte, que la philosophie permet la prise de conscience de l’état originel d’ignorance absolue de l’âme. Ce état l’emprisonne au moyen des plaisirs et peines engendrés par le désir. Sa libération se fait par la pratique de la philosophie : étudier les réalités sensibles qui ne sont qu’illusion et les réalités intelligibles qui sont la véritable réalité, la réalité “en soi” ; faire se retourner l’âme vers ce monde intelligible ; s’écarter des plaisirs et peines du monde sensible et n’accorder aucun crédit au corps. Cette croyance en une vérité de “ce que dit le corps” est le pire mal qui soit, bien pire que les maux éprouvés lors des plaisirs et peines. L’âme ainsi corrompue ne pourra atteindre sa délivrance et devra à nouveau reprendre sa place dans la prison d’un corps, éloignée alors de la réalité intelligible. Pour tenter d’atteindre à nouveau sa véritable libération, il lui faudra, par la pratique de la philosophie, assurer la primauté de la raison sur le plaisir et non du plaisir sur la raison.

Dsirmtcom, avril 2017.

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