Descartes, Méditations métaphysiques – Sciences et Vérité

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« Danseuse étoile » – Photo @Dsirmtcom, mai 2017

Notes philosophiques n° 9

Le texte au menu du jour

C’est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, l’astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées sont fort douteuses et incertaines ; mais que l’arithmétique, la géométrie, et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n’y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d’indubitable. Car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n’aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne semble pas possible que des vérités si apparentes puissent être soupçonnées d’aucune fausseté ou d’incertitude.

Descartes, Méditations métaphysiques.

Introduction

Pour accéder à la vérité, le chemin tracé par les sciences, autrement dit celui de la connaissance et du savoir, semble le plus à même à nous mener au mieux vers le vrai. Descartes, considéré comme le fondateur de la philosophie moderne, notamment par le concept de sujet, le “je”, cherche le chemin de la vérité dans ses Méditations métaphysiques. Comme il l’indique au début de sa première méditation – dont est extrait le texte que nous allons analyser – : il veut “établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences.” Pour explorer ce parcours, il va utiliser le doute comme outil de recherche. Il s’agit ici d’une suspension provisoire de son jugement – à l’opposé des sceptiques pour qui le doute est définitif – car si Descartes utilise le doute, c’est pour mieux s’en échapper et atteindre la vérité, claire et distincte. L’époque de Descartes, sortie de la Renaissance, voit l’accroissement exponentiel du savoir et des sciences, engendrant paradoxalement – en tout cas à nos yeux de contemporains du XXIème siècle- une augmentation de l’incertitude. L’astronomie bouleverse le cosmos d’Aristote, l’héliocentrisme vient mettre à mal l’antique géocentrisme ; l’apparition du protestantisme met fin à l’unité de la religion chrétienne ; la découverte de nouveaux peuples et de nouvelles cultures bouscule les normes morales existantes. Face à ses changements, Descartes veut trouver un point fixe pour la connaissance, pour les sciences. Mais quel type de science est le plus à même de nous aider à établir la vérité ? Quel objet de recherche nous fera parvenir au plus près de la certitude ? Enfin, est-il possible d’établir cette vérité avec une certitude absolue ?

Développement

Commençons par conclure

La phrase du début du texte nous indique que nous arrivons à une conclusion. Pour mieux situer le texte et donc mieux le comprendre, il apparaît utile de résumer le cheminement qui aboutit à cette conclusion. La première méditation de Descartes s’intitule Des choses que l’on peut révoquer en doute. Dans celle-ci, il fait le constat que les opinions anciennes qu’il s’est forgées au cours des années passées sont fausses pour beaucoup. La raison principale du caractère erroné de ces croyances vient de leur origine : elles s’appuient sur la perception du monde sensible, comme il l’indique au début de sa première méditation.

Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens.

Descartes, Méditations métaphysiques.

En effet, Descartes sait que les sens peuvent nous tromper. Il donnera plus loin l’exemple de la tour carrée qui paraît ronde vue de loin. Considérant des choses plus proches de lui, en l’occurrence les parties de son corps – yeux, tête, mains – il ne trouve pas le moyen de dissiper le doute sur leur réalité, car qu’il soit en éveil ou qu’il dorme, il les perçoit à l’identique. Alors, il va vers un niveau de simplicité encore plus grand, mais aussi de généralisation. Ces choses – yeux, tête, mains – peuvent se décomposer en éléments de base de l’ordre de la mesure : nombre, grandeur, lieu, temps. Il s’agit bien de ces choses en général, et non plus des yeux, tête et mains “particuliers” de Descartes. Nous voici arrivés à la conclusion introductive du texte.

Les sciences douteuses

La première proposition de cette conclusion introductive est une condition : “Si”. Descartes décrit les sciences expérimentales : la physique, l’astronomie, la médecine. Il y inclut les autres sciences qui, comme ces dernières, se basent sur l’expérience et dépendent de la complexité. L’expérience, c’est la :

Connaissance acquise soit par les sens, soit par l’intelligence, soit par les deux, et s’opposant à la connaissance innée impliquée par la nature de l’esprit.

Dans le cas des sciences expérimentales, la connaissance est acquise par l’observation de phénomènes complexes. La première acquisition de connaissance transite donc par les sens : l’astronome regarde les objets célestes, le médecin ausculte le patient… Nous avons vu précédemment que Descartes considérait les sens comme pouvant être trompeurs, et que, par conséquent, il n’était pas possible de leur accorder notre confiance :

Il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.

Ibid.

Des sciences basées sur les sens ne peuvent donc qu’inspirer le doute, puisqu’elles se fondent sur la fragilité des sens. Par ailleurs, ces sciences sont dépendantes de la complexité. Elles ont pour objet des “choses composées”, c’est-à-dire formée “de plusieurs parties ou d’éléments divers.” Tout comme les sciences dépendent “de la considération des choses composées”, ces choses sont dépendantes entre elles : ce sont des objets relatifs, qui ne peuvent donc être évalués en soi, sans tenir compte des liens qui les unissent. Or Descartes a fait le choix suivant dans le premier précepte de sa méthode :

(…) de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.

Descartes, Discours de la méthode.

Pour mieux comprendre ces notions de clarté et de distinction, qui constituent le critère de vérité cartésien, examinons l’exemple que cet auteur donne de la douleur dans Les principes de la philosophie. Si je ressens une douleur “cuisante”, sa perception sera très claire. Pourtant, si j’en ignore la cause, il me sera difficile de distinguer quelle est exactement la nature de cette douleur. La douleur est trop complexe pour pouvoir être identifiée avec certitude. Ainsi, les sciences expérimentales, basées sur les sens au témoignage fragile, et observant des objets trop complexes pour ne pas être incertains, sont source d’un doute important, et ne peuvent nous aider à cheminer vers une vérité certaine. Il faut donc trouver des sciences plus assurées de nous mener à ce but.     

Les sciences vrai-semblables

Voici donc venir les sciences mathématiques : “l’arithmétique, la géométrie et les autres sciences de cette nature”. Descartes en donne deux caractéristiques : elles ont pour objet des “choses fort simples et fort générales” et ne se préoccupent pas de savoir si ces choses existent “dans la nature” ou non. Dans la partie précédente relative aux sciences expérimentales “douteuses”, nous avions constaté que la complexité des objets étudiés par ces sciences contribuait à engendrer de l’incertitude. Revenons encore à la méthode utilisée par Descartes, dont nous avons examiné déjà le premier précepte relatif au critère de vérité cartésien incluant clarté et distinction des idées. Son deuxième précepte, exposé dans son Discours de la méthode, consiste en une analyse, autrement dit en une :

Décomposition d’une chose en ses éléments, d’un tout en ses parties.

Nous passons des “choses composées” des sciences expérimentales, aux choses simples des sciences mathématiques. Une fois cette analyse opérée, Descartes met en oeuvre son troisième précepte :

(…) conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître.

Ibid.

Nous passons d’objets relatifs, dépendants les uns des autres, à des objets simples, absolus, que l’on peut prendre en compte isolément et donc évaluer en soi. De plus, leur caractère général permet de dépasser la singularité du particulier. Prenons l’exemple en géométrie des triangles. Il en existe plusieurs sortes : triangle isocèle, triangle rectangle, équilatéral… Tous peuvent être définis comme possédant la nature d’un triangle et donc réunis en une seule idée “simple”. La recherche de la vérité parvient ici aux questions d’existence et d’essence. Exister, c’est le fait d’être. Les objets étudiés par les sciences expérimentales existent : les astres célestes, les corps, ont une existence concrète. Ils ne se manifestent pas seulement en pensée, mais dans une réalité effective, perçue par les sens. Les triangles que nous évoquions à l’instant existent également en tant qu’objets sensibles : nous pouvons regarder le dessin de l’un d’eux. Mais, dans le cas des sciences relevant des mathématiques, la condition de l’existence n’est pas nécessaire et c’est ce qu’exprime Descartes en précisant que ces sciences traitent de choses simples et générales

(…) sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n’y sont pas.

Ibid.

Nous pourrions dire que ces sciences vont à l’ “essentiel”. L’essence d’une chose ou d’un être, c’est sa nature, c’est la réponse à la question “Qu’est-ce que c’est ?”, qui n’est rien d’autre que la question socratique “Ti esti” : “Ce que c’est”. Nous arrivons donc au plus simple et au plus pur, au plus absolu de l’objet étudié. Puisque Socrate nous a fait signe, invitons Platon pour qu’il nous apporte un éclairage complémentaire. Celui-ci distingue le monde sensible – celui de la perception par les sens -, du monde intelligible – celui des Idées, des réalités perçues uniquement par l’intellect, par l’âme.Ce dernier monde est pour Platon la véritable réalité, la seule vérité. Si nous tentons un parallèle entre Platon et Descartes, le monde sensible correspondrait à ce monde étudié par les sciences expérimentales, au travers des sens, de l’existence des choses et des êtres. Le monde intelligible serait du domaine des sciences mathématiques, le monde des Idées ou des essences, comme celle du triangle qui recoupe toutes ses manifestations sensibles dans son unique nature. Et, tout comme Platon considère le monde intelligible comme la vérité, Descartes envisagent les sciences mathématiques comme contenant “quelques chose de certain et d’indubitable.”

Aussi vrai que 2 + 3 font 5

La levée de doute devant les sciences mathématiques paraît inéluctable. Descartes en donne deux preuves : la première est que l’addition de 2 + 3 est toujours égale à 5. L’utilisation de l’adverbe “toujours” indique le caractère permanent de cette affirmation. La notion de permanence est aussi liée à celle d’essence. Cette absence de limitation de durée rejoint le concept platonicien des Idées éternelles. La deuxième preuve renforce ce caractère permanent : un “carré n’aura jamais plus de quatre cotés”. “Jamais plus”, à l’instar du “toujours” précédent, exclut toute modification de la propriété du carré, quel que soit le temps. Descartes invoque à nouveau l’argument de l’état de veille ou de songe. Ces deux états n’auront pas de prise sur les caractères essentiels de l’addition et du carré, qui garderont quoiqu’il arrive la permanence de leurs propriétés.

Je jure de dire toute la vérité… ou pas

Descartes conclut ce texte par ce qui pourrait être considéré comme une litote :

(…) il ne semble pas possible que des vérités si apparentes puissent être soupçonnées d’aucune fausseté ou d’incertitude.

Ibid.

Après avoir exposé les arguments qui conduisent à la véracité des sciences mathématiques – en y ajoutant des preuves par l’exemple – il termine sans affirmer définitivement la vérité de ces sciences. Elles s’en rapprochent autant qu’il en est possible : ces sciences sont vrai-semblables, c’est-à-dire qu’elles sont semblables au vrai, à la vérité. Descartes nous fait comprendre que le chemin vers la vérité n’est peut-être pas encore terminé, et nous évoquerons ceci au terme de notre conclusion.

Conclusion

Descartes nous a montré, dans ce texte qui faisait suite à un raisonnement préalable sur la tromperie des sens, que les sciences qui se fondent sur l’expérience, sur l’observation au moyen des sens, ne peuvent qu’être mises en doute, notamment parce que leur objet d’étude est empreint de complexité. Les sciences relevant des mathématiques, parce qu’elles s’intéressent aux éléments les plus simples et donc les plus absolus, à leur essence plutot qu’à leur existence, possèdent des caractères proches de la vérité. Il en découle donc que, dans le cheminement vers la vérité, notre confiance doit se porter plutot vers ces sciences du simple et du général, et non à celles qui se basent sur nos sens. Pourtant, Descartes conclut sur une affirmation tempérée de la vérité des sciences comme l’arithmétique ou la géométrie. Ainsi faisant, il prépare la suite de sa première méditation, qui l’amènera à remettre en doute ces sciences, au travers de la notion de Dieu trompeur, puis de malin génie. La sortie du doute à ce moment de l’oeuvre n’est donc pas encore effective, et le chemin devra encore se poursuivre.

Dsirmtcom, mai 2017.

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