Descartes – La puissance de juger de l’esprit

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Microcosme de Sempervivum – Photo @dsirmtcom juillet 2017

Notes philosophiques n° 11

Texte à expliquer

Cependant je ne me saurais trop étonner quand je considère combien mon esprit a de faiblesse, et de pente qui le porte insensiblement dans l’erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, les paroles toutefois m’arrêtent, et je suis presque trompé par les termes du langage ordinaire; car nous disons que nous voyons la même cire, si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c’est la même, de ce qu’elle a même couleur et même figure: d’où je voudrais presque conclure, que l’on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l’esprit, si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.
Un homme qui tâche d’élever sa connaissance au-delà du commun, doit avoir honte de tirer des occasions de douter des formes et des termes de parler du vulgaire.

Descartes, Méditations métaphysiques, méditation II.

Introduction

Dans les Méditations métaphysiques, Descartes entreprend de démontrer l’existence de Dieu et la distinction entre l’esprit et le corps. Il s’agit notamment ici d’une déclinaison de sa méthode – exposée dans le Discours de la méthode – pour accéder à la vérité et donc à une connaissance certaine : appliquer la règle de l’évidence en ne considérant comme vrai que ce qui se présente clairement et distinctement à l’esprit, en usant du doute ; analyser les choses en les décomposant en leurs éléments les plus simples ; puis en faire une reconstruction selon l’ordre des raisons ; s’assurer d’avoir réalisé tout cela avec exhaustivité. Le texte étudié est extrait de la seconde méditation. Celle-ci comprend la découverte de la première certitude qu’a Descartes après avoir mis toutes ses opinions en doute : le Cogito – “je suis, j’existe”. Il y donne l’exemple du morceau de cire pour comprendre comment nous parvenons à connaître les choses. Enfin, il y décrit la différence entre imaginer et concevoir. Dans l’extrait choisi, Descartes évoque les mécanismes de l’accès à la connaissance en opposant la raison, autrement dit l’esprit, à la perception par les sens. Dans la démarche d’accès à la connaissance, par quels mécanismes commettons-nous des erreurs ? Quelle influence a sur nos pensées notre façon de nous exprimer ? Connaissons-nous vraiment ou n’est-ce qu’une croyance, et comment être certain de connaître réellement ?

Développement

L’esprit est faible et va vers l’erreur

Dans le paragraphe qui précède le texte étudié, Descartes donne l’exemple du morceau de cire, pour analyser comment nous parvenons à connaître les choses. Ce n’est pas l’imagination qui nous permet de connaître le morceau de cire, malgré ses variations multiples de forme ou de couleur, mais bien la raison :

Il n’y a que mon entendement seul qui le conçoive. (Méditation II).

Il est impossible d’imaginer toutes les variations de la cire, seule notre raison – notre esprit – peut les concevoir. Pourtant, dans ce chemin vers la connaissance, l’entendement va se heurter à la volonté (Descartes les évoque dans la quatrième méditation). Celle-ci, n’ayant pas de limites, va conduire l’esprit à juger trop vite des choses, et le conduire vers l’erreur. Voilà donc la faiblesse de l’esprit :

(…) la connaissance de l’entendement doit toujours précéder la détermination de la volonté. (Méditation VI).

Nous sommes entraînés “insensiblement” vers l’erreur (le terme est à relever, même si la signification n’y est sans doute pas liée, car il sera question du sensible dans la suite du texte). Il reste à comprendre ce qui nous conduit à nous tromper.

Le “langage ordinaire” nous trompe

La cause de nos erreurs est liée à notre façon de nous exprimer, à notre langage. Même si Descartes entre en méditation et reste silencieux, les mots viennent naturellement à son esprit, comme un bavardage qui interrompt son entendement.  Ces mots viennent de ce que Descartes appelle le “langage ordinaire”. Jean-Pierre Cavaillé, dans Descartes : la fable du monde, donne cette analyse de l’influence du langage sur le jugement que nous portons sur les choses :

La recherche de la vérité de la nature commence par une prise de distance par rapport au sensible tel qu’il se dit dans le langage courant. Il nous faut reconnaître notre ignorance, là où le langage nous laisse croire que nous savons parce que nous sentons.

Si nous portons des jugements hâtifs, c’est parce que nous sommes plus sujets à d’abord exprimer ce que nos sens perçoivent. L’erreur prend donc son origine dans le monde sensible.

Le “langage ordinaire” vient du sensible

Ce monde sensible contient des éléments clairs et distincts, et d’autres confus. Descartes décrit ces éléments dans la troisième Méditation :

[Ce qui peut se concevoir clairement et distinctement, c’est] la grandeur ou bien l’extension en longueur, largeur et profondeur (…).

Avec l’étendue et les trois dimensions, c’est aussi la figure formée, la situation des choses, le mouvement, la substance, la durée et le nombre qui sont clairs et distincts. Ce qui est confus c’est la lumière, les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, la dureté. Descartes montre ainsi dans Les principes de la philosophie comment nous nous trompons en attribuant une existence à la couleur d’un objet :

Il est donc évident, lorsque nous disons à quelqu’un que nous apercevons des couleurs dans les objets, qu’il en est de même si nous lui disions que nous apercevons en ces objets je ne sais quoi dont nous ignorons la nature, mais qui cause en nous un certain sentiment fort clair et manifeste qu’on nomme le sentiment des couleurs. (Principes de la philosophie I, art. 70).

Le langage courant nous entraîne à croire que nous connaissons avec justesse, alors que nous sommes en fait trompés par nos sens. Là où nous devrions juger un morceau de cire pour savoir réellement s’il est identique à celui que nous avons déjà vu, nous laissons notre langage prendre la place de notre entendement, de notre raison : nous “disons” que c’est le même. Ce langage se fonde sur le sensible et nous induit en erreur. Descartes analyse ainsi cette influence des paroles sur la pensée :

Au reste, parce que nous attachons nos conceptions à certaines paroles afin de les exprimer en bouche, et que nous nous souvenons plutôt des paroles que des choses, à peine saurions-nous concevoir aucune chose si distinctement que nous séparions entièrement ce que nous concevons d’avec les paroles qui avaient été choisies pour l’exprimer. (Principes de la philosophie I, art. 74).

Nous nous trompons parce que nous nous croyons “sur parole”, là où nous devrions – comme nous l’avions vu précédemment avec l’éclairage de Jean-Pierre Cavaillé – nous mettre à distance de ce langage trop empreint par le sensible. Dès la première Méditation, Descartes met en garde contre les sens, qu’il a éprouvés quelquefois comme trompeurs, et dont il faut en conséquence se méfier (c’est l’exemple donné à la sixième méditation des tours aperçues de loin rondes et carrées de près). Un autre aspect est présent dans l’analyse que fait Descartes sur les paroles et les pensées : la mémoire qui nous fait souvenir plus des mots du langage que des choses. Nous allons examiner maintenant le poids de la mémoire et des préjugés.

Croyance par les sens et “inspection de l’esprit”

Abusé par ses paroles, Descartes pourrait presque en conclure que la connaissance vient des sens, de la vision en l’occurrence. Le “langage ordinaire”, dont nous avons vu qu’il se fondait sur le sensible, est l’objet d’une acquisition par l’apprentissage. Ce dernier imprime dans la mémoire les paroles et forgent également des préjugés. Si les sens peuvent être trompeurs, la mémoire peut l’être aussi. Descartes l’explique dans l’article 44 des Principes de la philosophie, qui est consacré au caractère trompeur de notre mémoire :

(…) nous nous trompons souvent parce que nous présumons avoir autrefois connu plusieurs choses.

Cette croyance de pouvoir connaître la vérité par les sens, à laquelle Descartes semble prêt à lui céder la victoire sur son entendement, vient des préjugés forgés dans nos premières années, ceux qui nous font présumer de connaître déjà. Ces préjugés, ces opinions anciennes et fausses, il veut, dès la première Méditation, les détruire pour pouvoir cheminer vers la vérité. Et, pour accéder à cette vérité, plutôt que de croire à la perception par les sens et au langage qui se forme avec eux, il existe une autre voie qu’indique Descartes : l’inspection de l’esprit. Celle-ci repose sur la méthode cartésienne que nous avons déjà évoquée. Inspecter avec son entendement pour découvrir ce qui peut être conçu comme clair et distinct et donc vrai. Mais également se détacher de nos préjugés et de cette mémoire qui forment notre langage, notre expression, nous faisant croire que nous pouvons connaître directement par les sens.

Croyance par les sens : les hommes dans la rue

Descartes donne un deuxième exemple de l’influence du langage sur notre jugement et sur ce que peut apporter l’inspection de l’esprit. Il regarde depuis une fenêtre des hommes passer dans une rue. Ouvrons une petite parenthèse. L’exemple choisi n’est pas sans faire évoquer un texte de Pascal, où nous pourrions croire que Descartes à sa fenêtre regarde Pascal sans le voir vraiment.

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Pascal, Pensées.

Le thème exploré par Pascal, “qu’est-ce que le moi ?”, n’est pas identique à la réflexion cartésienne. Toutefois, il évoque bien une différence entre les sens, la vue, et la pensée. Fermeture de la parenthèse. Tout comme Descartes disait voir la même cire, il dit maintenant qu’il voit des hommes dans la rue. Le langage ordinaire, attaché au sensible, lui attribue cette connaissance par les sens. Mais que verrait-il s’il inspectait cette vision avec l’esprit ?

L’inspection de l’esprit me permet de juger ce que je perçois par les sens

Descartes va appliquer sa méthode d’analyse en décomposant ce qu’il voit vraiment, clairement et distinctement : des chapeaux et des manteaux. Ces chapeaux et manteaux sont des “natures simples” qu’il peut considérer comme vraies, comme il l’indique dans un autre ouvrage :

Ces natures simples sont toutes connues pour elles-mêmes et (…) elles ne contiennent rien de faux. Règles pour la direction de l’esprit, XII.

Dans sa démarche de mise en ordre de ce qu’il vient d’analyser, Descartes tente une première hypothèse : ces chapeaux et manteaux pourraient bien ne couvrir que des “spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressort”. Cette première hypothèse est rejetée par l’inspection de l’esprit. La vision des sens est supplantée par le jugement établi par l’entendement : “ce sont de vrais hommes”. En usant de la “puissance de juger” de son esprit, en reconstruisant ces éléments simples que ses sens lui montre pour les remettre en ordre, Descartes peut dissiper la fragile perception des sens et aboutir à ce qui sera certain. La croyance de la connaissance par les sens n’est qu’un leurre. La connaissance véritable ne peut reposer que sur une démarche de raisonnement, sur la mise en œuvre de l’entendement.

La connaissance doit se détacher du “vulgaire”

L’extrait du texte de Descartes se termine par une recommandation. Si nous avons pour projet de développer nos connaissances, afin de dépasser notre état acquis où le langage courant empêche notre entendement de nous guider et où les préjugés nous induisent en erreur, il nous faut, comme nous l’avons déjà indiqué, prendre de la distance vis-à-vis de ce “langage ordinaire”. Comme l’écrit Jean-Pierre Cavaillé :

Nous devons d’abord refuser l’opinion. (Op. cit.).

Ces anciennes et fausses opinions, acquises notamment “des sens, ou par les sens”, et que Descartes veut détruire dès la première Méditation, ne doivent aucunement être nos guides aveugles dans l’élaboration de nos jugements. Cette notion d’élévation de la connaissance en se détachant du sensible n’est pas sans résonner – voire raisonner – avec l’allégorie de la Caverne de Platon. La Caverne est le monde sensible, où ses prisonniers vivent dans un état d’ignorance, où leurs opinions se forgent uniquement à partir de ce qu’ils voient : les ombres portées sur la paroi de la caverne. Voilà ce qu’ils croient être la réalité. L’ascension du prisonnier hors de la Caverne vers le monde réel – autrement dit pour Platon le monde intelligible, celui des Idées, dont le soleil symbolise la première d’entre elles : le Bien – le fait quitter le monde sensible, celui de ses “anciennes illusions” comme l’écrit Platon. Afin d’élever notre connaissance, nous devons donc nous détacher de nos opinions, de nos préjugés, de nos illusions entretenues par le “langage ordinaire”. Ainsi  nous pourrons juger avec notre entendement et cheminer vers la vérité.

Conclusion

Au travers de ce texte, nous avons pu comprendre que les erreurs de l’esprit viennent du langage que nous utilisons couramment. Ce “langage ordinaire”, comme l’intitule Descartes, se construit sur le sensible, sur les perceptions que nous avons des choses. L’interprétation que nous faisons de ces choses, en les mettant en mots du langage courant, est faussée par nos opinions, nos préjugés. Ce que nous croyons connaître n’est pas la véritable réalité, parce que notre mémoire et ce que nous avons appris limitent notre compréhension par des termes réducteurs. La croyance de la connaissance par les sens, exprimée par ce “langage ordinaire” est donc un leurre. Cette faiblesse de l’esprit est la cause de nos erreurs. Seuls l’usage de notre raison, la primauté de notre entendement, l’”inspection de l’esprit” que préconise Descartes, peuvent nous amener à ne pas nous tromper, à considérer ce qui se présente clairement et distinctement à notre esprit, et ainsi à accéder à la vérité réelle.

 

Dsirmtcom, juillet 2017.

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