Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze

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Cœur de Tournesol – Photo @Dsirmtcom, août 2017.

Notes philosophiques n° 13

Exercice réalisé dans le cadre de ma formation « Licence Sciences Humaines et Sociales, mention « Philosophie » au CNED.

Texte du jour

Le philosophe est l’ami du concept, il est en puissance de concept. C’est dire que la philosophie n’est pas un simple art de former, d’inventer ou de fabriquer des concepts, car les concepts ne sont pas nécessairement des formes, des trouvailles ou des produits. La philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste à créer des concepts. L’ami serait l’ami de ses propres créations ? Ou bien est-ce l’acte du concept qui renvoie à la puissance de l’ami, dans l’unité du créateur et de son double ? Créer des concepts toujours nouveaux, c’est l’objet de la philosophie. C’est parce que le concept doit être créé qu’il renvoie au philosophe comme à celui qui l’a en puissance, ou qui en a la puissance et la compétence. On ne peut pas objecter que la création se dit plutôt du sensible et des arts, tant l’art fait exister des entités spirituelles, et tant les concepts philosophiques sont aussi des « sensibilia ». À dire vrai, les sciences, les arts, les philosophies sont également créateurs, bien qu’il revienne à la philosophie seule de créer des concepts au sens strict. Les concepts ne nous attendent pas tout faits, comme des corps célestes. Il n’y a pas de ciel pour les concepts. Ils doivent être inventés, fabriqués ou plutôt créés, et ne seraient rien sans la signature de ceux qui les créent. Nietzsche a déterminé la tâche de la philosophie quand il écrivit : « Les philosophes ne doivent plus se contenter d’accepter les concepts qu’on leur donne, pour seulement les nettoyer et les faire reluire, mais il faut qu’ils commencent par les fabriquer, les créer, les poser et persuader les hommes d’y recourir. Jusqu’à présent, somme toute, chacun faisait confiance à ses concepts, comme à une dot miraculeuse venue de quelque monde également miraculeux », mais il faut remplacer la confiance par la méfiance, et c’est des concepts que le philosophe doit se méfier le plus, tant qu’il ne les a pas lui-même créés (Platon le savait bien, quoiqu’il ait enseigné le contraire…). Platon disait qu’il fallait contempler les Idées, mais il avait fallu d’abord qu’il crée le concept d’Idée. Que vaudrait un philosophe dont on pourrait dire : il n’a pas créé de concept, il n’a pas créé ses concepts ?

Gilles Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie.

Introduction

Comment définir ce qu’est la philosophie ? Lorsque Gilles Deleuze se questionne sur ce qu’elle peut être, il pose son lien avec la conceptualisation, l’art d’élaborer des concepts ; cet art que le philosophe véritable déploie pour mieux comprendre le monde et ses enjeux. L’existence de la philosophie serait-elle possible sans cette essence conceptuelle ? Les concepts engendrés par le philosophe sont-ils conditionnés par certaines caractéristiques ? En matière de création, comment distinguer la philosophie d’autres arts et sciences ? Enfin, dans l’histoire de la philosophie, ce “concept” de création de contexte est-il véritablement nouveau ?

Développement

Philosophie et concept

Gilles Deleuze introduit cette recherche sur le lien entre la philosophie et le concept par deux affirmations a priori complémentaires : le philosophe est “ami du concept” ; le concept est en lui “en puissance”, comme un possible à réaliser.

Concevoir un concept

A l’instar de la philosophie, étymologiquement amie de la sagesse, le philosophe est ami avec le concept. Le concept est une représentation intellectuelle, générale et abstraite. Lorsque Descartes, dans ses Méditations, considère le concept du triangle, il peut se le représenter par la pensée, par l’intellection, comme ayant “trois angles égaux à deux droits” (Méditations, V). Tous les triangles possèdent cette propriété générale. Même si Descartes a pu percevoir dans la nature par l’intermédiaire de ses sens “quelquefois des corps de figure triangulaire” (Ibid.), il n’a pas besoin d’être en présence d’un triangle pour le concevoir. Il peut se le représenter abstraitement, mentalement. Comme l’indique Louis-Marie Morfaux dans son Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines,

(…) le concept suppose donc une double relation, d’une part avec la chose représentée, d’autre part avec le sujet actif.

Il y a donc bien une relation entre le philosophe et le concept, mais est-il possible ici de qualifier le philosophe d’”ami du concept”, tout comme la philosophie est “l’amie de la sagesse” ?

Ami-amie

Lorsque l’amitié est évoquée dans le domaine de la philosophie, il en est une qui surpasse toute autre évocation, celle entre Montaigne et La Boétie :

Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Montaigne, Essais, I, 28, “De l’amitié”).

Toute explication rationnelle semble impossible : il n’y a pas de mots pour décrire pourquoi une amitié naît entre deux êtres. Il semble cependant difficile de pouvoir envisager une “amitié” entre le philosophe et le concept, qui n’est pas un être mais un objet de l’esprit. L’amitié est une relation entre deux personnes, caractérisée par une réciprocité entre elles : ce n’est pas l’amour, qui peut parfois être unilatéral ; ce n’est pas la subordination où existe une dépendance hiérarchique et où il n’y a point d’égalité. Plutôt que d’amitié entre le philosophe et ses concepts, il serait sans doute plus juste de parler d’attachement, comme l’écrit Rousseau :

L’attachement peut se passer de retour, jamais l’amitié.” Jean-Jacques Rousseau, Émile, IV.

Nous évoquions au début de ce texte le lien posé par Gilles Deleuze entre le philosophe et son concept : nous le retrouvons ici “attaché” à lui. Si le philosophe est “l’ami du concept”, il faut le comprendre dans le sens que précise André Lalande :

(…) on dit qu’on est amis des arts, du plaisir, non qu’on a de l’amitié pour ces objets. A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie.

Le philosophe est donc “ami du concept” à l’égal d’un gastronome amateur de nourritures spirituelles : il a un penchant naturel pour le concept ; il a de “l’appétit” pour le concept au sens que donne Spinoza à ce terme :

L’appétit n’est donc rien d’autre que l’essence même de l’homme, et de la nature de cette essence suivent nécessairement les choses qui servent à sa conservation et par conséquent l’homme est déterminé à les faire. B. Spinoza, Éthique, III, 9.

Afin de pouvoir persévérer dans son être, chemin décrit par Spinoza vers le bonheur au moyen de la connaissance, le philosophe doit désirer le concept, autrement dit être conscient de l’appétit qu’il a du concept. Mais être “ami du concept” ne peut suffire, il faut que le philosophe ait en lui la capacité virtuelle de faire exister des concepts.

“En puissance de concept”

Le philosophe est “en puissance de concept”. Pour mieux comprendre cette notion d’”en puissance”, reprenons cette conversation qu’un critique d’art, Camille Mauclair, a eue avec le sculpteur Rodin :

J’ai dit un jour à Rodin : “On dirait que vous savez qu’il y a une figure dans le bloc, et que vous vous bornez à casser tout autour la gangue qui nous la cache.” Il m’a répondu que c’était absolument son impression en travaillant. Musée Rodin, dossier documentaire, Rodin, la chair, le marbre.

Le bloc de marbre recèle en lui une infinité de formes possibles : il contient en puissance les possibles statues que le sculpteur va réaliser. Seule la statue réalisée dans ce bloc de marbre sera dite “en acte”. Cette distinction entre les notions “en acte” et “en puissance” vient d’Aristote :

L’acte est le fait pour une chose d’exister en réalité et non de la façon dont nous disons qu’elle existe en puissance, quand nous disons, par exemple, qu’Hermès est en puissance dans le bois. Aristote, Métaphysique.

La statue d’Hermès est un des possibles devenirs de ce bloc de bois évoqué par Aristote. Le philosophe a en lui la capacité – Deleuze utilisera plus loin le terme de compétence – de faire exister des concepts. Toutefois, comme nous allons le voir, il ne s’agit pas là d’un artisanat borné à faire de banales reproductions.

La philosophie, un art simple ?

La philosophie ne se réduit pas à “former”, “inventer”, ou “fabriquer” des concepts. Elle n’est pas une usine à concepts. Elle ne forme pas des concepts sur la base d’un moule ou d’un modèle qui permettrait de les reproduire à l’infini, telles des voitures ou des pièces mécaniques, toutes identiques. Elle n’invente pas les concepts, au sens premier de ce verbe, celui de découverte. L’étymologie du terme “invention” vient du latin inventio, découverte, d’invenire, trouver, rencontrer (Morfaux, Op. cit.). Le philosophe ne découvre pas les concepts comme une “trouvaille”, à l’instar d’un découvreur de trésor – son “inventeur” au sens juridique -, ou, comme dans l’exemple cité plus loin dans le texte, un astronome découvrant une planète jusqu’alors inconnue. La philosophie ne fabrique pas des concepts comme des produits de consommation. Elle n’a rien du processus économique décrit par Marx :

Pour vivre, il faut avant tout boire, manger, s’habiller et quelques autres choses encore. Le premier fait historique est donc la production des moyens de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même. Marx, Engels, Idéologie allemande.

Même si parmi les besoins humains, celui de philosopher devrait occuper une place majeure, il n’a rien qui puisse le satisfaire sous une forme purement matérielle. S’il n’est donc ni usiné, ni inventé ou fabriqué, quelle peut – ou doit – être la genèse du concept ?

Au commencement, le philosophe fit le concept

Gilles Deleuze nous donne cette première définition de ce qu’est la philosophie : être créatrice de concepts. Le philosophe est créateur de concepts : ils les génère, il est à leur origine. Autrement dit, comme nous le verrons plus loin, il en est la cause. Notons ici que la notion d’origine se rattache étymologiquement à celle de naître, en l’occurrence de faire naître les concepts. Il y a un lien entre le concept et sa conception, l’acte de concevoir. Nous retrouvons ici Descartes lorsqu’il distingue le fait d’imaginer de celui de concevoir : il est simple de concevoir un triangle avec ses trois lignes ; il semble impossible de concevoir un myriogone (Méditations, VI), cette figure aux dix mille côtés, mais il est toujours possible de l’imaginer. Il reste que le philosophe va bien devoir concevoir un concept et non simplement, l’imaginer. Lorsque Platon présente l’allégorie de la Caverne, ce chemin qui conduit à la connaissance du Bien, cette caverne est bien entendu imaginaire, mais le concept du Bien, lui, est bien une création de l’entendement, comme Gilles Deleuze le montrera plus loin dans son texte. Il s’agit bien d’une représentation intellectuelle, générale et abstraite, mais en aucun cas d’un pur produit de l’imagination, telle la chimère de Descartes, certes créée par lui comme une idée factice, fictive, mais sans aucune application pour se questionner sur le monde et les choses qui nous environnent. L’allégorie n’est pas le mythe, comme l’explique Simone Manon :

Une allégorie est un récit ou un tableau présentant sous la forme d’un symbolisme concret des idées abstraites. L’allégorie utilise les ressources de la métaphore mais pour représenter par le moyen d’images des idées abstraites, il faut être à l’étage de la pensée conceptuelle. C’est clair chez Platon dont l’œuvre articule, avec bonheur, le développement spéculatif d’une idée et la mise en scène symbolique de la même idée sous la forme d’un « mythe » qui est en réalité une allégorie. Simone Manon, Qu’est-ce qu’un mythe?.

L’allégorie est certes une représentation parlant aux sens, imagée, donc en rapport avec l’imagination, mais le fond de son discours exprime une idée abstraite, un concept : comme par exemple la Justice, représentée par une femme tenant une balance et une épée. C’est à l’instar de l’utilitarisme une pesée des plaisirs et peines, “tranchée” par la décision, le jugement de ce qui est meilleur. Notons enfin que cette notion de conception peut présupposer une génétique, une hérédité du concept. Mais est-il possible ici de parler d’une lignée de concepts, ou d’une lignée de concepteurs ?

Ami ou puissance ?

Une fois cette introduction sur le philosophe ami, en puissance de concept ; et sur la philosophie créatrice de concepts, il convient de se questionner. Est-il possible d’être ami de ce que nous créons ? Ou est-ce la capacité de créer et l’acte de création rendent indissociables le créateur de sa création ?

Objets inanimés

Nous retrouvons dans la première question “L’ami serait l’ami de ses propres créations ?” une condition possible de lien entre le créateur et sa création : celui qui crée a de l’attachement – au sens où Rousseau décrit ce terme – avec ce qu’il crée, mais peut-il y avoir un retour entre l’homme et son objet ? André Lalande définit ainsi l’amitié :

Inclination élective réciproque entre deux personnes morales. (A. Lalande, Op. cit.)

Il semble a priori difficile de penser que le concept choisit le philosophe tout comme celui-ci “élit” son concept. Mais qui pourrait expliquer comment naissent les concepts : des choux, ou des roses comme les croyances archaïques le prônaient ? Le concept choisirait-il son philosophe pour enfin exister ? Il y aurait alors, pour que le concept, objet de pensée, puisse prendre vie, la nécessité qu’il soit animé, autrement dit être doté d’une âme. Lamartine, lorsqu’il se remémore sa terre natale, écrit ses lignes :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? 

Alphonse de Lamartine, Milly ou la terre natale.

En tentant de répondre à cette question du poète, et en l’appliquant à la notion de concept, objet de la pensée, il se pourrait que la réciprocité de l’amitié puisse voir le jour entre le philosophe et son concept. Le concept, créé par le philosophe serait son alter ego, un “autre moi”. Comme quand Montaigne écrivait à propos de La Boétie : c’était lui et c’était moi. L’auteur se reconnaît dans son oeuvre – son “amie” – ; l’oeuvre se reconnaît par son auteur, comme nous le verrons plus loin. Il serait donc possible que le philosophe et son concept se choisissent mutuellement et qu’il y ait réciprocité dans leur relation, malgré le fait qu’il ne peut ici y avoir qu’une seule “personne morale”. Pourtant ce terme de “personne” ne se limite pas à un seul être humain. La “personne morale” correspond à la reconnaissance d’une institution (une entreprise, un hôpital…) et par conséquent d’un groupe humain. L’étymologie du terme “personne” vient du latin persona, qui désigne à l’origine le masque des acteurs, et par suite leur voix qui résonne au travers du masque (personare). Le concept résonne au travers du masque philosophique ; le concept raisonne au travers du philosophe qui le démasque.  Après cet question sur “l’ami du concept”, nous maintenant examiner la deuxième question posée par Gilles Deleuze, sur le philosophe “en puissance de concept”.

Acte et puissance

Gilles Deleuze revient sur la deuxième partie de la phrase introductive de son texte : l’acte de créer un concept est possible parce que le philosophe, ainsi que nous l’avons vu précédemment, a en lui la capacité de faire exister des concepts. Cependant, l’affirmation posée au début du texte devient une interrogation, comme c’était le cas pour la première partie de cette même phrase avec la première question. Il y a ici un jeu de questions/réponses (ou plutôt de réponses-affirmations/questions) qui semble avoir des tonalités socratiques. Socrate pratiquait la dialectique, étymologiquement l’art du dialogue. La dialectique cherche à discerner la vérité, grâce à un échange entre deux personnes sur un thème, dans le but de parvenir à un accord avec son interlocuteur comme avec soi-même : un échange entre deux personnes (souvenons-nous de l’étude de ce dernier terme dans la partie précédente) qui raisonnent, et qui ici résonnent avec Platon dans un des dialogues socratiques :

Qui sait interroger et répondre, comment l’appellerions-nous, sinon dialecticien ?Platon, Cratyle.

D’un côté, nous avons les affirmations de la phrase introductive : “ami du concept” ; “en puissance de concept”. De l’autre, la mise en question de ces affirmations. Le tout ici dans un dialogue virtuel, puisque de l’auteur avec lui-même. Dans cette deuxième question, des éléments sont ajoutés : “l’acte du concept” ; “l’unité du créateur et de son double”. Une chose, tout comme un être, ne peut exister que lorsqu’elle est en acte, qu’elle est réellement créée, et non encore une vague idée. Ce sont les exemples donnés plus haut de Rodin et de la statue en bois d’Hermès. Pour ce qui est d’un être, Aristote écrit :

C’est un homme qui engendre un homme”. Aristote, Métaphysique.

Pour qu’un être humain existe, il faut qu’il soit “en acte”, qu’il soit conçu ; auparavant il reste une idée, un projet, un possible. La question posée, ajoutant cette notion “d’acte du concept”  permet de mieux comprendre celle présentée au début du texte, “en puissance de concept”. Devant cette nécessité de conception, nous entendons encore des échos socratiques. La mère de Socrate était sage-femme. Elle accouchait les corps, permettant aux êtres d’exister, d’être créés. Pour pratiquer la dialectique, Socrate imitait sa mère à sa manière : il utilisait la méthode de la maïeutique : l’art “d’accoucher” les esprits. Cela permettait à ses interlocuteurs de découvrir la vérité qu’ils avaient en eux sans le savoir. Cette notion de vérité déjà présente mais non connue de l’esprit se basait sur le mythe de la réminiscence.

(…) l’instruction n’étant pour nous rien d’autre précisément que remémoration, il est forcé, je pense, que nous ayons appris dans un temps antérieur les choses dont maintenant nous nous ressouvenons. Platon, Phédon.

Nos connaissances acquises dans des vies antérieures pourraient revenir à la conscience, grâce à la dialectique et à la maïeutique. Une fois cette dualité d’acte et de puissance posée, une autre précision vient éclairer l’affirmation du philosophe “en puissance de concept” : le créateur de concept ne ferait qu’un avec son double, le concept lui-même. Dans l’étude de la première question, nous avions évoqué la notion d’alter ego, d’un autre moi-même. Nous la retrouvons ici dans celle d’unité : le philosophe et son concept, son alter ego, ne feraient qu’un, unis, comme les liens de l’amitié unissent les êtres. Après avoir posé ces deux questions, voici le retour de la dialectique : après les questions viennent des réponses.

L’objet de la philosophie

Gilles Deleuze reprend sa première définition de la philosophie, discipline qui “consiste à créer des concepts”. Comme pour les ajouts de la question relative au philosophe “en puissance de concept”, il apporte une précision complémentaire : le concept créé doit être “toujours nouveau”. Si l’on considère cet impératif, il ne saurait donc y avoir de réminiscence possible – la “remémoration” des connaissances selon Platon – pour ce qui concerne les concepts : impossible de se ressouvenir d’un concept. Le concept doit être inconnu pour pouvoir être nouveau et pour pouvoir être considéré comme un objet philosophique. Le voyage philosophique s’apparente au poème des Fleurs du mal :

Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! Baudelaire, Le voyage.

Créer, c’est engendrer, donner la vie, enfanter. Le philosophe donne vie à son enfant, son “nouveau-né” : le concept. L’impératif de la création du concept est lié à la paternité – ou la maternité – du philosophe, celui qui est “en puissance de concept”, donc possible parent d’un futur concept. Il possède la compétence de créer. Le terme “compétence” vient du latin competere, qui signifie “revenir à”. Dans le domaine du droit, ce terme se définit ainsi :

Aptitude d’une autorité publique à effectuer certains actes.

A l’instar d’une autorité qui prononce un jugement qui a le pouvoir d’agir dans un domaine déterminé où il a “compétence”, le philosophe a le pouvoir – puisqu’il est en “puissance” – d’agir – de réaliser “l’acte” de créer un concept. Ces deux notions d’acte et de puissance ont déjà été explorées précédemment. Ici encore, Gilles Deleuze fait l’ajout de deux éléments de précision : le caractère obligatoire qui impose au concept d’être créé ; l’autorité du philosophe, sa compétence à créer des compétences. La dialectique se poursuit : pour être effectif, le concept doit impérativement être créé ; il y a un lien de causalité entre le philosophe et son concept. Le philosophe est cause du concept ; le concept est l’effet de l’acte de création par le philosophe. Mais la philosophie serait-elle la seule discipline à disposer de la capacité de création de concepts ?

De la distinction entre la philosophie d’avec d’autres disciplines

Lorsque le terme “création” est employé dans le langage courant, il est d’usage de l’attribuer aux arts : le tableau du peintre, la statue du sculpteur, le concerto d’un compositeur… Les créations artistiques appartiennent au monde sensible ; nous les percevons par nos sens, la vue, le toucher, l’ouïe. Attardons-nous sur cet aspect en sollicitant à nouveau Platon. Ce dernier distingue le monde sensible, que nous venons d’évoquer au travers des sens, du monde intelligible, celui des Idées : celle du Vrai, du Beau ou du Bien, cette dernière Idée dominant toutes les autres et dont celles-ci dépendent. Ces Idées sont des réalités objectives que seul l’esprit, autrement dit l’intellect, peut percevoir, non par les sens comme les oeuvres d’art, mais par la “vision de l’esprit”.

La vision de l’esprit, ne l’oublie pas, ne commence d’avoir un coup d’oeil perçant, que lorsque celle des yeux se met à perdre de son acuité. Platon, Le Banquet. 219, a.

Les arts font exister des créations de l’esprit, des “entités intellectuelles” qui se perçoivent par les sens. Les concepts philosophiques, créés également par l’esprit, ont une parenté avec le sensible des œuvres d’art, en ce qu’ils tombent sous le sens. En effet, le terme latin utilisé par Gilles Deleuze, sensibilia, est le pluriel de sensibilis, qui signifie tomber sous les sens (Félix Gaffiot, Dictionnaire Latin Français). Notons les multiples significations que peut recouvrir le terme “sens” : une direction dans l’espace ; le bon sens synonyme de raison ; la perception par les cinq sens ; la signification d’un mot (Morfaux, Op. cit). Nous ne garderons ici que le “bon sens” ou raison, dont Descartes nous dit ceci :

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. René Descartes, Discours de la méthode.

Il avertit toutefois que disposer de la raison est une chose, et en faire bon usage en est une autre. Nous garderons également la perception par les sens. Ainsi nous voyons qu’il y a bien un point commun, le ou les sens, entre les arts et la philosophie. Mais une distinction doit être opérée entre ces disciplines.

Si, d’une part, les créations artistiques, mais aussi scientifiques, sont d’abord des oeuvres de l’esprit, émanant d’idées – pas identiques cependant à celles selon Platon -, prenant forme dans le sensible ; et que, d’autre part, les concepts philosophiques sont liés au “sens” – celui de la perception par le sens, comme par une “vision de l’esprit” -, il faut pourtant établir une distinction entre les différentes disciplines.

Bien que les arts, les sciences et la philosophie aient en commun la capacité de créer, il y a, selon Gilles Deleuze, une différence : la création de concepts est du seul ressort de la philosophie. Nous avons vu que les productions artistiques étaient au final des choses concrètes, appartenant au monde sensible, celui où nous percevons par nos sens la Joconde de Léonard de Vinci, le Penseur de Rodin ou la neuvième symphonie de Beethoven. Quelle différence entre ces œuvres et les concepts ? Les œuvres sont du domaine du concret, ce n’est pas le cas des concepts. Les concepts appartiennent au domaine de l’abstrait. Comme Descartes et son triangle que nous avons évoqués plus haut, nous pouvons concevoir un triangle, ses trois lignes, sa forme, sans que nous ayons besoin de disposer d’une forme triangulaire auprès de nous. Nous pouvons examiner le concept de ce qu’est un philosophe, sans être dans l’obligation de convier Socrate à nos côtés – il est vraisemblable par ailleurs qu’il ne soit pas disponible. Le concept a aussi un caractère de généralité : le concept du triangle s’applique à tous les triangles possibles, qu’ils soient réels ou purement mathématiques. Enfin, le concept reste dans l’intellect : il est possible de créer la sculpture ou le dessin d’une forme triangulaire, mais elle restera dans le monde sensible, et ne pourra représenter tous les triangles possibles. La philosophie serait donc la seule en capacité de créer des concepts. Si pour les arts, la distinction semble évidente, il subsiste un doute quant aux sciences. Citons juste deux exemples relevant de l’astronomie et de l’astrophysique. Galilée, lorsqu’il reprend, à ses risques et périls, la théorie de Copernic selon laquelle c’est la Terre qui tourne autour du soleil (héliocentrisme), en contradiction avec le géocentrisme (la Terre se trouve au centre de l’univers) que prônent les autorités religieuses de l’époque, ne possède pas de preuve absolue de ce qu’il avance. L’héliocentrisme reste au stade d’une représentation de l’esprit, au stade abstrait : ne sommes-nous pas en présence d’un concept ? Prenons comme deuxième exemple le boson de Higgs, cette particule élémentaire dont un groupe de physiciens a établi le postulat de l’existence en 1964, existence qui n’a pu être confirmée de manière expérimentale qu’en 2012. Le boson a-t-il été à l’état de concept avant d’être découvert ? Il reste que ces possibles concepts aboutissent dans le monde sensible – l’univers, les particules élémentaires -, donc dans le concret. Lors de leur première vie “abstraite”, ils ont sans doute approché le conceptuel. Mais, en passant dans le monde réel, sensible, n’auraient-ils pas perdu cet attribut, comme Icare perdant ses ailes en s’approchant trop du soleil ? Considérons enfin l’arbre philosophique cartésien, décrit dans la lettre préface aux Principes de la philosophie :

Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale. Descartes, lettre préface, Principes de la philosophie.

Nous voyons que Descartes inclut la physique dans la philosophie. Bien avant lui, les premiers philosophes, les présocratiques, étaient appelés “physiciens”, car ils cherchaient à comprendre la nature (le terme “physique” vient du grec phusikos, de phusis, nature). Galilée était mathématicien, géomètre, astronome et physicien. Peter Higgs et François Englert, qui font partie de ceux qui ont prédit l’existence du boson de Higgs, sont tous deux physiciens. Ils ont d’ailleurs obtenu le prix Nobel de physique en 2013, après la découvert expérimentale de l’existence de cette particule élémentaire. En prenant “l’option” cartésienne qui place la physique dans la philosophie, en considérant la dénomination des premiers penseurs philosophiques, et en retenant l’état potentiel de concept pour les deux exemples donnés ci-dessus, il semble donc possible d’affirmer que seule la philosophie a la capacité de créer des concepts. Les concepts, créations intellectuelles abstraites de la seule philosophie, n’appartenant pas au monde sensible, existeraient-ils dans une sorte de monde intelligible comme celui décrit par Platon ?

Le ciel des concepts

Qui crée quoi ? La philosophie (qui) crée des concepts (quoi). La question qui suit naturellement est celle de l’origine : d’où viennent les concepts ? Y a-t-il un lieu où vivraient les concepts, avant de naître, de commencer à exister dans l’esprit du philosophe, à l’instar du monde des Idées de Platon ? L’Idée du bien, symbolisé par le soleil dans l’allégorie de la Caverne, ne peut se contempler qu’après avoir gravi les marches de la connaissance. Le prisonnier délivré de la Caverne, une fois parvenu à la lumière, voit d’abord les ombres, puis les images des hommes et des objets reflétées dans l’eau, avant de voir directement ces objets. Progressivement, il arrivera à voir le soleil, symbole du Bien :

(…) c’est le Soleil que je dis être le rejeton du Bien, rejeton que le Bien a justement engendré dans une relation semblable à la sienne propre : exactement ce qu’il est lui-même dans le lieu intelligible, par rapport à l’intelligence comme aux intelligibles, c’est cela qu’est le Soleil dans le lieu visible, par rapport à la vue comme par rapport aux visibles. Platon, La République, Livre VI, 508b-c.

Le soleil du monde sensible est né de l’Idée du Bien dans le monde intelligible. Autrement dit, le concept du Bien, intelligible, fait exister le soleil, sa représentation dans le monde sensible. Il y a donc un monde où existe le concept du Bien. Afin de percevoir le Bien au travers de son symbole, il faut du temps, le temps d’acquérir la “vision de l’esprit” évoquée plus haut. Pour Gilles Deleuze, il n’existe pas de monde où les concepts attendraient d’être découvert par le philosophe, à l’instar de l’astronome observant le ciel pour découvrir de nouveaux astres : “Il n’y a pas de ciel pour les concepts.” Les concepts ne sont pas des satellites et planètes, déjà existants mais inconnus de l’astronome, qui “attendent” d’être découverts par ce dernier. Il ne peut y avoir d’invention des concepts, au sens premier du terme : la découverte. Comme nous l’avons déjà mentionné, en termes juridiques, une personne qui découvre un trésor est son “inventeur”. Pourtant, comme beaucoup de termes, celui d’invention ne se limite pas à cette seule acception.

Invention d’auteur

Le terme d’invention a d’autres significations, notamment celle d’imaginer quelque chose de nouveau. La dialectique se poursuit, avec les résonnances avec les phrases précédentes, notamment la deuxième du texte, expliquant que “la philosophie n’est pas un simple art” : “inventer”, “fabriquer”, “créer”. Les concepts, “toujours nouveaux”, doivent être inventés, trouvés, rencontrés. Ils doivent être fabriqués : le philosophe produit des concepts, au sens étymologique du verbe “produire”, qui vient du latin producere, faire avancer, de ducere, conduire. Le philosophe nous fait aller de l’avant grâce à ses concepts, il nous conduit vers une meilleure compréhension du monde. Une nouvelle précision s’ajoute à la nécessité de création des concepts : la signature de leur géniteur. Le concept ne peut être, ne peut exister, sans son auteur, identifié par son paraphe ou par sa marque. Il n’y a pas de concept anonyme, tout comme il n’y a pas de monde de concepts préconçus, sans géniteur. Cette union indissociable du concept et de son créateur répond à la deuxième question posée au début du texte, relative à “l’unité du créateur et de son double”. Le créateur appose son nom, sa marque, sur le concept qu’il a engendré : ils ne font qu’un. Pour pouvoir étayer encore plus sa thèse sur le philosophe créateur de concepts, Gilles Deleuze va convoquer deux grandes figures de la philosophie : Nietzsche et Platon.

La tâche de la philosophie

Impératif et impérieux

Nous avons vu précédemment ce qui ‘est “l’objet” de la philosophie : la création de concepts “toujours nouveaux.” L’objet, c’est la finalité poursuivie par une démarche : l’objet de la médecine est de soigner, voire de guérir. C’est aussi le contenu d’une activité, ce sur quoi elle porte : en gardant l’exemple de la médecine, c’est la personne malade, sa maladie, et le traitement qui peut lui être apportée. Le philosophe a pour but de créer des concepts apportant un regard nouveau sur un problème se posant aux hommes, un “traitement” de l’information et de la connaissance du monde. En évoquant Nietzsche, Gilles Deleuze utilise le terme de “tâche”. Une tâche, c’est :

[Un] Travail défini et limité, imposé par autrui ou par soi-même, à exécuter dans certaines conditions. Cnrtl.fr.

Le “travail” philosophique a déjà été défini plus haut : créer des concepts. Le philosophe s’impose à lui-même ce travail en le conditionnant à la création de concepts “toujours nouveaux”. Il doit innover. Nietzsche veut renverser les valeurs morales et religieuses traditionnelles, ces valeurs qui limitent l’homme dans sa capacité de création, et l’emprisonnent dans des “préjugés moraux”. Un renversement particulièrement radical, à considérer la définition que donne de lui-même l’auteur du Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe au marteau :

Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. Nietzsche, Ecce homo – Pourquoi je suis un destin.

La tâche du philosophe ne saurait être passive, dans une acceptation de concepts donnés, voire abandonnés, dans le simple but de les dépoussiérer pour qu’ils brillent au point de les faire paraître comme neufs, pour qu’ils luisent, qu’il réfléchissent la lumière. Mais, à l’instar de cette phrase de Cocteau, la capacité à réfléchir la lumière n’implique pas forcément la vérité :

Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images. Cocteau, Le sang d’un poète.

Le philosophe n’est pas un toiletteur de concepts surannés. La tâche du philosophe doit être active : il doit fabriquer, créer les concepts. Notons la connotation d’obligation dans les verbes utilisés par Nietzsche dans la première phrase citée : “ne doivent plus” ; “il faut”. Il est impératif que le philosophe crée ses concepts : la tâche de la philosophie le commande. Il est impérieux que le philosophe crée ses concepts : cela s’impose à lui comme nécessaire, tout comme la tâche est un travail imposé. Il ne peut se contenter, autrement dit se limiter à prendre des concepts “clés en main”. Il ne peut se satisfaire de concepts à rénover, en estimant que cela suffit grandement. Créer des concepts, oui, mais pour en faire quoi ? Nietzsche attribue ainsi un rôle au philosophe créateur de concepts : convaincre ses semblables d’y avoir recours. Le concept n’a pas pour simple finalité d’être créé, il doit aider les hommes en les éclairant sur le monde et les choses qui les entourent. Notons que le verbe utilisé, “persuader”, relèverait plus des sophistes que des véritables philosophes pour qui le verbe “convaincre” serait plus en lien avec la raison. Persuader, c’est chercher à obtenir l’adhésion de son interlocuteur ou de son auditoire, en jouant sur les sentiments, les habitudes, les traditions (Morfaux, Op. cit.). Les sophistes cherchaient à séduire leur public en utilisant des raisonnement spécieux, qui n’avaient que l’apparence de la vérité. Ils s’attachaient plus à la forme qu’au fond. Convaincre, c’est apporter des arguments, des preuves rationnelles pour obtenir la reconnaissance par son interlocuteur de la vérité de ce que l’on avance. Il reste que Nietzsche ajoute ici une fonctionnalité au concept, faisant du philosophe un guide pour les hommes. Mais avant de pouvoir être ce guide, le philosophe doit trouver comment se débarrasser des concepts donnés.

La dot miraculeuse

“Jusqu’à présent” : cette locution introduit la volonté nietzschéenne de renversement des valeurs. Elle indique implicitement un temps révolu. Ici, c’est le temps où la croyance prévalait sur la raison : le miracle des concepts. Ici, il y a un ciel pour les concepts.  Le terme “dot” a une racine latine dare, qui signifie donner. Le temps décrit par Nietzsche est celui où le philosophe reçoit en don des concepts qu’il fait siens. Les concepts sont donnés et non créés. Et comme cela semble miraculeux, la croyance en ces concepts se fonde sur la confiance en eux. Il n’y a juste qu’à les faire briller sans se poser plus de questions. Comment quitter ce domaine du miracle, de l’inexplicable, de l’irrationnel, pour parvenir à celui de la raison, de la philosophie qui cherche à expliquer rationnellement ? Pour pouvoir enfin accéder au temps nouveau, il faut se départir de cette confiance aveugle, de cette cécité de l’esprit. Et pour ce faire, le meilleur outil sera la méfiance envers les concepts ainsi donnés trop facilement. Cet outil que préconise Nietzsche rappelle celui de Descartes pour accéder à la connaissance et à la vérité : le doute. Dans la première des Méditations métaphysiques, Il explique que, pour pouvoir établir des connaissances véritables, il va détruire toutes ses anciennes opinions, tous ses préjugés qui ne sont que douteux et incertains. C’est l’application du premier précepte de sa méthode :

(…) ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. Descartes, Discours de la méthode.

Dans ce premier précepte, Descartes rejoint Nietzsche et sa méfiance. La prévention, que Descartes veut “éviter soigneusement”, n’est rien d’autre que la confiance accordée à nos préjugés, à nos jugements erronés, notamment ceux acquis lors de l’enfance. Pour se délivrer de cette emprise des préjugés, des concepts donnés miraculeusement, il faut douter si l’on est cartésien, et se méfier si l’on est nietzschéen. Les seuls concepts auxquels le philosophe pourra accorder sa confiance seront ceux qu’il aura créés. Se méfier des concepts à rénover, donnés par d’autres ; ne créer que des concepts innovants, par soi-même. A l’opposé des concepts “toujours nouveaux”, cette démarche de création n’est pas nouvelle.

Créer pour contempler

Lorsque Platon théorise le monde qu’il observe, en établissant une distinction entre le monde sensible, perçu par les sens, toujours changeant ; et le monde intelligible, celui des Idées, immuable, il donne son explication, sa conception du monde. Le paradoxe du mot “théorie” est dans sa racine grecque : theoria contemplation de theorein, observer, être spectateur. Le philosophe ne se borne pas à être seulement contemplatif, comme regardant le ciel des concepts en espérant qu’ils lui fassent un signe. Il n’est pas non plus un spectateur attendant que des concepts lui soient donnés. Platon a sans doute été dans un premier temps spectateur du monde dans lequel il vivait. Mais il a surtout cherché à expliquer ce monde, à le conceptualiser. La conceptualisation, c’est :

[Le] passage de l’énoncé empirique à la théorie scientifique ou philosophique. Morfaux, Op. cit.

Reprenons les mots de Platon lorsqu’il décrit le soleil, symbole du Bien. Faire l’expérience du monde, empiriquement, c’est l’observer : je vois le soleil. Décrire cette expérience, c’est l’énoncer : le “Soleil [est] dans le lieu visible, par rapport à la vue comme par rapport aux visibles.” Conceptualiser le monde, c’est le théoriser, le mettre en concept : le soleil, rejeton du Bien, est semblable à lui ; le soleil est à la vue et aux visibles ce que le Bien est à l’intelligence et aux intelligibles. Pour pouvoir contempler le Soleil en tant que symbole du Bien, en tant qu’Idée suprême, il faut d’abord que Platon ait créé ce concept. Autrement, nous ne contemplerions que le soleil et rien d’autre : le concept ne serait pas, et la philosophie en serait considérablement modifiée, à l’instar de Pascal, lorsqu’il écrit dans ses Pensées :

Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. Pascal, Pensées, 162.

Sans Platon, il n’y aurait point eu de monde des Idées. Il n’y aurait peut-être pas eu non plus le cogito de Descartes, qui sépare lui aussi le sensible de l’entendement. Que serait devenue alors la philosophie ?

La valeur attend le nombre des concepts

Après avoir sollicité Nietzsche et Platon, Gilles Deleuze en vient à la conclusion de son texte, sous une forme interrogative : quelle valeur pourrait avoir un philosophe sans concepts propres ? Examinons à nouveau les arguments du texte. Le philosophe est “en puissance de concept” : il a virtuellement en lui des concepts, mais tant que l’acte de concept n’a pas eu lieu, peut-il être qualifié de philosophe ? Il semble ici qu’il soit plutôt un philosophe “en puissance”, prêt à créer, mais n’étant pas encore passé à l’acte de concevoir. Le philosophe qui se contente de recueillir des concepts tombés du ciel, “comme des corps célestes”, ou obtenus par une offrande miraculeuse est-il un philosophe ? Ce serait au mieux un ami de la philosophie, un “philo-philosophe”, qui se plairait à lire et découvrir les concepts des véritables philosophes anciens et actuels ; et au pire, un être crédule, portant une confiance aveugle à des concepts qu’il ne saurait contredire, délaissant la raison pour ne s’en remettre qu’à l’opinion, qu’elle soit vraie ou non. Prenons à présent l’éclairage de Socrate, lorsqu’il dialogue avec Glaucon, son élève, sur la question des philosophes authentiques. Le fondement du dialogue est l’idée – le concept – du Beau en soi. Socrate établit une distinction entre les amateurs de la beauté, qui aiment les spectacles, les voix, les couleurs et tout ce qui leur paraît beau ; et ceux qui sont capables d’apercevoir le Beau en soi, comme étant l’Idée auxquels les autres objets participent de ce Beau. Et voilà comment Socrate différencie ces derniers, capables de voir le Beau en lui-même, des premiers, amateurs de la beauté des choses mais incapables d’aller vers le Beau en soi :

(…) n’aurions-nous pas raison de dire de la pensée de ce dernier, en tant qu’il connaît, qu’elle est connaissance et, de la pensée de l’autre, qu’elle est opinion, en tant qu’il opine. Platon, La République, 476d.

Le philosophe, dont la pensée est connaissance vraie, a la capacité de concevoir l’Idée du Beau en soi. Le non-philosophe n’a accès qu’à la beauté donnée par Le Beau aux choses qui y participent. Il ne peut donc y avoir de philosophe sans concept, il faut qu’il soit pour le moins “en puissance de concept”, autrement dit en capacité de créer ses propres concepts.

Conclusion

La définition de la philosophie donnée par Gilles Deleuze se fonde sur la thèse selon laquelle la philosophie est l’art de créer des concepts. C’est l’essence de la philosophie. Elle ne saurait exister sans cette capacité de création. Le philosophe est celui qui est capable, qui peut, pour qui il est possible de créer des concepts “ en acte”, parce qu’il est “en puissance de concept”. Cependant, ces concepts, pour pouvoir être considérés commes tels, sont conditionnés au fait d’être nouveaux. Il n’y a pas de concept philosophique pré-existant, flottant dans les limbes d’un ciel, attendant d’être découverts. Même si les arts et les sciences ont également la capacité de création, seule la philosophie est créatrice de concept. Cette thèse des concepts nouveaux, innovants, créés par le philosophe se trouve déjà explicitement chez Nietzsche, et implicitement chez Platon. A l’instar de qu’écrit Rabelais à propos de la science :

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Rabelais, Pantagruel.

Nous pourrions dire que la philosophie sans concept n’est que ruine de la raison. On peut philosopher sans créer de concepts, mais on ne peut pas être philosophe sans créer de concept, sans créer ses concepts.

 

Dsirmtcom, septembre 2017.

Références bibliographiques

Gilles Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Editions de Minuit.

Descartes, Méditations métaphysiques. Texte en accès libre

Louis-Marie Morfaux, Jean Lefranc, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, A. Colin.

Montaigne, Essais.

Jean-Jacques Rousseau, Émile.

A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF.

B. Spinoza, Éthique.

Musée Rodin, dossier documentaire, Rodin, la chair, le marbre.

Aristote, Métaphysique.

Marx, Engels, Idéologie allemande.

Alphonse de Lamartine, Milly ou la terre natale.

Platon, Cratyle. Texte en accès libre

Baudelaire, Le voyage.

Platon, Le Banquet. Texte en accès libre

Descartes, Discours de la méthode. Texte en accès libre

Descartes, Principes de la philosophie. Texte en accès libre

Nietzsche, Ecce homo – Pourquoi je suis un destin.

Platon, La République.

Pascal, Pensées.

Cocteau, Le sang d’un poète.

Platon, La République. Texte en accès libre

Rabelais, Pantagruel. Texte en accès libre

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3 réponses à “Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze

  1. Merci pour cette belle démonstration et du concept en lien avec la philosophie. La communauté soignante et les Manager seraient intéressés de découvrir votre réflexion.
    Managersante.com aimerait partager votre article ? Seriez-vous d’accord ?
    Merci pour votre réponse
    À bientôt.
    Jean-Luc Stanislas

    Aimé par 1 personne

      • Merci beaucoup pour votre autorisation.
        Nous allons publier votre article sans doute en 2 parties, afin que nos lecteurs puissent apprécier et comprendre la subtilité de votre réflexion extrêmement pertinente et inspirée des valeurs soignantes.
        À bientôt, avec plaisir.
        Jean-Luc STANISLAS.
        Fondateur de managersante.com

        Aimé par 1 personne

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