Les origines de la Philosophie – L’École ionienne

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Coucher de soleil sur La Teste-de-Buch – Photo @dsirmtcom, septembre 2017.

Notes philosophiques n° 14

Texte du jour

Tout a commencé au début du VIe siècle avant notre ère, dans la cité grecque de Milet, sur la côte d’Asie Mineure où les Ioniens avaient établi des colonies riches et prospères. En l’espace de cinquante ans, trois hommes: Thalès, Anaximandre, Anaximène, se succèdent, dont les recherches sont assez proches par la nature des problèmes abordés et par l’orientation d’esprit, pour que, dès l’Antiquité, on les ait considérés comme formant une seule et même école. Quant aux historiens modernes, certains ont cru reconnaître, dans la floraison de cette école, le coup de tonnerre annonciateur du « miracle grec». Dans l’oeuvre des trois Milésiens la Raison se serait tout à coup incarnée. Descendant du ciel sur la terre, elle aurait, pour la première fois, à Milet, fait irruption sur la scène de l’histoire; et sa lumière, désormais révélée, comme si les écailles étaient enfin tombées des yeux d’une humanité aveugle, n’aurait plus cessé d’éclairer les progrès de la connaissance. «Les philosophes ioniens, écrit ainsi John Burnet, ont ouvert la voie que la science, depuis, n’a plus eu qu’à suivre » (J. Burnet, Early Greek Philosophy, 3e éd., Londres. 1920, p.V, traduction : L’aurore de la philosophie grecque, 1919).
(…) Pour évaluer exactement leur apport aux origines de la philosophie, il faut commencer par les situer dans le cadre de la culture grecque archaïque. Il s’agit d’une civilisation fondamentalement orale. L’éducation y repose non sur la lecture de textes écrits, mais sur l’écoute de chants poétiques transmis, avec leur accompagnement musical, de génération en génération. L’ensemble du savoir est ainsi stocké dans de vastes compositions épiques, des récits légendaires qui font office, pour le groupe, mémoire collective et d’encyclopédie des connaissances communes, C’est dans ces chants que se trouve consigné tout ce qu’un Grec doit savoir sur l’homme et son passé – les exploits des héros d’antan -, sur les dieux, leurs familles, leurs généalogies, sur le monde, sa figure et ses origines. A cet égard, l’oeuvre des Milésiens représente bien une innovation radicale: ni chanteurs, ni poètes, ni conteurs, ils s’expriment en prose, dans des textes écrits, qui ne visent pas à dérouler, dans la ligne de la tradition, le fil d’un récit, mais à exposer, concernant certains phénomènes naturels et l’organisation du cosmos, une théorie explicative. De l’oral à l’écrit, du chant poétique à la prose, de la narration à l’explication, le changement de registre répond à un type d’enquête entièrement neuf; neuf par l’objet qu’elle désigne: la nature, phusis; neuf par la forme de pensée qui s’y manifeste et qui est toute positive.
Certes les anciens mythes, spécialement la Théogonie d’Hésiode, racontaient eux aussi la façon dont le monde avait émergé du chaos, dont ses diverses parties s’étaient différenciées, son architecture d’ensemble constituée et établie. Mais le processus de genèse, dans ces récits, revêt la forme d’un tableau généalogique; il se déroule suivant l’ordre de filiation entre dieux, au rythme des naissances successives, des mariages, des intrigues mêlant et opposant des êtres divins de générations différentes. La déesse Gaia (Terre) engendre à partir d’elle-même Ouranos (Ciel) et Pontos (Flot salé); accouplée à Ouranos qu’elle vient de créer, elle enfante les Titans, premiers maîtres du ciel, révoltés contre leur père et que leurs enfants, les Olympiens, vont combattre et renverser à leur tour pour confier au plus jeune d’entre eux, Zeus, le soin d’imposer au cosmos, en tant que nouveau souverain, un ordre enfin définitif.
Rien ne subsiste chez les Milésiens de cette imagerie dramatique et sa disparition marque l’avènement d’un autre mode d’intelligibilité. Rendre raison d’un phénomène ne peut plus consister à nommer son père et sa mère, à établir sa filiation. Si les réalités naturelles présentent un ordre régulier, ce ne peut être parce qu’un dieu souverain, un beau jour, au terme de ses combats, l’a imposé aux autres divinités à la façon d’un monarque répartissant dans son royaume les charges, les fonctions, les domaines. Pour être intelligible, l’ordre doit être pensé comme une loi immanente à la nature et présidant, dès l’origine, à son aménagement. Le mythe disait la genèse du monde en chantant la gloire du prince dont le règne fonde et maintient, entre puissances sacrées, un ordre hiérarchique. Les Milésiens recherchent, derrière le flux apparent des choses, les principes permanents sur lesquels repose le juste équilibre des divers éléments dont l’univers est composé. Même s’ils conservent des vieux mythes certains thèmes fondamentaux, comme celui d’un état primordial d’indistinction à partir duquel le monde se développe, même s’ils continuent d’affirmer, avec Thalès, que «tout est plein de dieux », les Milésiens ne font intervenir dans leurs schémas explicatifs aucun être surnaturel. Avec eux, la nature; dans sa positivité, a envahi tout le champ du réel; rien n’existe, rien ne s’est produit ni ne se produira jamais qui ne trouve dans la phusis, telle que nous pouvons l’observer chaque jour, son fondement et sa raison. C’est la force de la phusis, dans sa permanence et dans la diversité de ses manifestations, qui prend la place des anciens dieux ; par la puissance de vie et le principe d’ordre qu’elle recèle, elle assume elle-même tous les caractères du divin.
Constitution d’un champ d’enquête où la nature est appréhendée en termes à la fois positifs, généraux et abstraits: l’eau, l’air, le non-limité (apeiron), le tremblement de terre, l’éclair, l’éclipse, etc. Notion d’un ordre cosmique reposant non sur la puissance d’un dieu souverain, sur sa basileia, son pouvoir royal, mais sur une loi de Justice (Dikè) inscrite dans la nature, une règle de répartition (nomos) impliquant pour tous les éléments constitutifs du monde un ordre égalitaire, de telle sorte qu’aucun ne puisse dominer les autres et l’emporter sur eux. Orientation géométrique dans la mesure où il s’agit non plus de retracer dans son cours successif une intrigue narrative, mais de proposer une théoria, de conférer une figure au monde, c’est-à-dire de «donner à voir» comment les choses se passent en les projetant dans un cadre spatial. Ces trois traits qui, dans leur solidarité, marquent le caractère novateur de la physique milésienne n’ont pas surgi au VIe siècle comme le miraculeux avènement d’une Raison étrangère à l’histoire. Ils apparaissent au contraire intimement liés aux transformations qu’à tous leurs niveaux les sociétés grecques ont connues et qui, après l’écroulement des royaumes mycéniens, les ont conduites à l’avènement de la cité-État, à la polis.
A cet égard on doit souligner les affinités entre un homme comme Thalès et son contemporain d’Athènes, Solon, poète et législateur. Tous les deux figurent parmi ces Sept Sages, qui, aux yeux des Grecs, incarnent la première espèce de sophia qui soit apparue au milieux des hommes: sagesse toute pénétrée de réflexion morale et de préoccupations politiques. Cette sagesse tend à définir les fondements d’un nouvel ordre humain qui substituerait au pouvoir absolu du monarque ou aux prérogatives d’une petite minorité une loi écrite, publique, commune, égale pour tous. De Solon à Clisthène, la cité prend ainsi, au cours du VIe siècle, la forme d’un cosmos circulaire, centré sur l’agora, la place publique, et où chaque citoyen, semblable à tous les autres, tour à tour obéissant et commandant, devra successivement suivant l’ordre du temps occuper et céder toutes les positions symétriques qui composent l’espace civique. C’est cette image d’un monde social réglé par l’isonomie, l’égalité par rapport à la loi que nous trouvons, chez Anaximandre, projetée sur l’univers physique. Les anciennes théogonies étaient intégrées à des mythes de souveraineté enracinés dans des rituels royaux. Le nouveau modèle du monde qu’élaborent les physiciens de Milet est solidaire, dans sa positivité, sa conception d’un ordre égalitaire, son cadre géométrique, des formes institutionnelles et de structures mentales propres à la polis.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la philosophie, Mythe et pensée chez les Grecs.

Introduction

Dans ce texte sur les origines de la philosophie, Jean-Pierre Vernant, philosophe, évoque ceux qui sont considérés comme les premiers philosophes, rassemblés sous la dénomination d’École ionienne ou de Milésiens (habitants de Milet). Ils font partie d’un groupe plus élargi, appelé les Présocratiques. Précédant celui qui est considéré comme le père de la philosophie, Socrate (470-399 av. J.-C.), ils sont les premiers à rechercher une explication rationnelle au monde qui les entoure, délaissant celle donnée par les récits mythiques décrivant l’ordre du monde établi par des dieux. Ce passage de la croyance basée sur des mythes à la pensée rationnelle constitue le “miracle grec” : la naissance de la philosophie, au VIème siècle avant J.-C., dans la cité de Milet, en Ionie, région de la Grèce antique. Les Milésiens sont Thalès, Anaximandre et Anaximène. Nous allons tout d’abord examiner la structure du texte étudié, puis nous exposerons les divers personnages évoqués dans ce texte, et enfin nous apporterons des définitions aux différents termes que sont l’École ionienne, la Théogonie, et l’isonomie.

Structure du texte étudié

Comme nous l’avons déjà précisé, le thème de ce texte porte sur la rupture avec les croyances mythiques pour aller vers la recherche d’une explication rationnelle du monde. La thèse développée dans ce texte est que cet avènement de la raison est lié à l’évolution de la société grecque, quittant la tyrannie des monarques pour tendre vers une démocratie plus grande.

L’École ionienne

“Thalès, Anaximandre et Anaximène sont heureux de vous faire part de la naissance de la Raison, au VIème siècle av. J.-C., en Grèce.” L’ouvrage Les Présocratiques, de Jean-Paul Dumont, s’ouvre sur ces trois penseurs milésiens qui auraient pu rédiger ainsi cette annonce sur l’avènement de la raison. Comme nous le verrons plus loin avec Diogène Laërce , ces trois hommes se sont succédés dans ce qu’il a appelé la tradition ionienne, ici décrite par Jean-Pierre Vernant comme l’école ionienne (nous approfondirons cette notion plus loin). Le tableau ci-dessous, indiquant leurs dates de naissance et de décès, permet de visualiser les périodes où ils ont pu entrer en contact.

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La culture grecque archaïque

Pour comprendre le “miracle grec” de l’avènement de la raison, Jean-Pierre Vernant contextualise leur époque culturelle. Dans la Grèce archaïque, l’apprentissage se fait essentiellement oralement. La transmission de connaissances passe par les récits mythologiques, les légendes. Elle prend la forme de chants, de poésies. Le monde décrit est celui des héros et des dieux.

Face à cette explication traditionnellement orale du monde basé sur le mythe, les Milésiens apportent une lecture totalement nouvelle. Nouvelle par la forme utilisée : ils emploient l’écrit, les textes en prose. Nouvelle par la méthode employée : ils théorisent le monde pour être en mesure de l’expliquer. Cette théorie vise à établir des principes qui permettent de rendre compte de ce qu’ils observent. Nouvelle par l’objet étudié : ils cherchent à comprendre l’organisation de la phusis, terme grec qui signifie la nature. Ce même terme est l’origine étymologique du mot “physique”. C’est ainsi que sont appelés les Milésiens : les physiciens – plutôt que philosophes -, parce qu’ils étudient la nature. Jean-Pierre Vernant montre dans un autre extrait du texte étudié la distance prise envers ces “pré-philosophes”, notamment par Platon :

S’affirmer “philosophe”, c’est autant et plus encore que se rattacher à ces devanciers, prendre des distances à leur égard : c’est ne pas être , comme les Milésiens, un “physicien”, se limitant à une enquête sur la nature (…). J.-P. Vernant, Op. cit.

Platon avait d’ailleurs assimilé ce type de penseurs aux sophistes, qui s’attachaient plus à la forme de leur discours, visant à persuader, à séduire leur auditoire, qu’à la véracité de leurs propos. Ce passage de l’oral à l’écrit marque malgré tout une rupture avec la culture de l’époque : il ne s’agit plus de raconter, mais bien de chercher une explication du monde, à l’aide de la raison et non de la croyance.

L’ordre du monde selon les mythes

Les mythes donnaient aussi leur explication du monde : son origine, sa constitution, depuis le chaos jusqu’à l’ordre. Mais il se fondait sur la croyance en l’existence de divinités, de leurs liens entre elles : ce récit prenait la forme d’une théogonie (terme issu du grec theogonia, de theos, dieu, et gonia, origine, sur lequel nous reviendrons plus loin).

L’avènement de l’ordre naturel du monde

Avec les Milésiens, il n’est plus question de prendre pour argent comptant l’histoire d’un monde qui aurait été engendré par des dieux. Il s’agit de rendre intelligible l’ordre naturel du monde. Et pour cela il faut passer d’une pensée “toute faite”, imposée par autrui, à une pensée par soi-même, basée sur la raison. Chercher à expliquer l’ordre naturel du monde, c’est chercher à identifier sur quels principes s’organise la nature, et ne chercher cette explication que dans ce qui est dans la nature, la phusis déjà évoquée plus haut, et non dans des croyances en des êtres divins. La nature prend ainsi la place qu’occupait le divin, elle endosse les attributs du divin. Bien longtemps après, Spinoza identifiera lui aussi la nature au divin :

(…) cet Être éternel et infini, que nous appelons Dieu ou la Nature. Spinoza, Éthique, préface de la quatrième partie.

Pour Spinoza, Dieu est la nature ; pour les Milésiens, la nature, par sa puissance et les principes qui régissent son ordre et lui donnent son équilibre, a tout du divin.

La théorie de l’ordre cosmique de la nature

Les Milésiens vont donc s’attacher à construire une théorie sur l’ordre de l’univers. Celle-ci fournira une représentation, une explication du monde. Cette théorie peut se définir ainsi :

(…) les théories représentatives ou explicatives [sont] ainsi appelées parce qu’elles visent à rendre compte d’un ensemble de phénomènes observés. L.-M. Morfaux, Op. cit.

L’étymologie du terme “théorie” vient du grec theôria, qui signifie contemplation, issu de theôrein, observer, être spectateur. Les Milésiens observent la nature pour tenter de comprendre ce qui régit son ordre. Pour ces “physiciens”, cet ordre repose sur une “loi de Justice” et non plus sur un pouvoir monarchique. Une répartition établit une égalité entre tous les éléments du monde. Enfin, une géométrie dispose chaque élément dans l’étendue de ce monde. Revenant sur sa thèse liant l’innovation de la pensée milésienne à l’évolution de la société grecque, Jean-Pierre Vernant fait un parallèle entre ce passage du mythe à la pensée avec celui de la disparition des régimes monarchiques et de la naissance de la Cité grecque, la polis.

La Sophia des Sept Sages et l’isonomie

Pour mieux expliquer ce parallèle, Jean-Pierre Vernant donne l’exemple de deux hommes ayant vécu à la même époque, Thalès et Solon. Le premier, comme nous l’avons vu fait partie de l’École ionienne, le second compte parmi ceux qui ont permis l’avènement de la Cité grecque, grâce aux lois qu’il a établies. Tous deux font partie des Sept Sages, ainsi désignés par les Grecs. Ceux-ci les considéraient comme les premiers à avoir apporté une pensée à la fois morale et politique, une sagesse ou sophia. En témoignent les conseils retranscrits et attribués à ces Sept Sages par Démétrios de Phalère dans les Apophtegmes des Sept Sages, qui sont autant de recommandations pour mener une vie respectueuse et respectable. La comparaison de l’organisation de la Cité grecque au monde décrit par les Milésiens montre des traits communs, Après avoir connu la monarchie et l’oligarchie, la Cité grecque s’est organisé de façon géométrique comme un cercle dont le centre est l’agora, la place principale de la ville, où tous se rassemblaient et où se tenaient les institutions en charge de la Cité. Ceux qui, comme Solon, ont contribué à l’avènement de cette nouvelle organisation sociale, visaient à une plus grande égalité entre les citoyens devant la loi : l’isonomie (voir la définition de ce terme ci-après). Des lois basées sur la justice entre tous les citoyens, l’égalité de tous devant cette loi, la conception géométrique : le modèle milésien décrivant l’ordre du monde se fonde sur ces trois aspects, tout comme la Cité, la polis grecque. Le lien est donc établi entre l’émergence de cette pensée nouvelle et l’évolution politique de la Grèce antique.

Personnages du texte

Après avoir analysé le texte de Jean-Pierre Vernant, sa structure, son thème et la démonstration de sa thèse, nous allons étudier les différents personnages qui y sont évoqués, afin de mieux appréhender leurs apports à ce qui a été dénommé le “miracle grec”. Nos deux sources principales seront l’ouvrage de Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, et celui de Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres. Ce dernier est un historien de la philosophie, et un poète, qui aurait vécu au IIIème siècle de notre ère. Son ouvrage, divisé en dix livres, recense les philosophes de l’antiquité, depuis Thalès jusqu’à Epicure.

Thalès de Milet (v. 635 – v. 545 av. J.-C.)

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thalès

Eléments biographiques

Né à Milet en 635 av. J.-C. Thalès de Milet est le premier penseur présocratique. Figurant parmi les Sept Sages, il est aussi le premier à recevoir cette appellation. La célèbre devise “Connais-toi toi-même”, inscrite sur le frontispice du temples de Delphes où Socrate a rencontré l’oracle, est attribuée à Thalès. Il serait décédé autour de 545 av. J.-C. (Nous évoquerons ce fait dans le chapitre “Histoire particulière »).

Doctrine

Pour Thalès, le principe des éléments est l’eau. Il se représente notamment la Terre, flottant sur l’eau. Il est considéré comme le premier à avoir fait certaines affirmations et découvertes : la prédiction des éclipses solaires et des solstices ; l’immortalité de l’âme ; la mesure des pyramides à partir de leur ombre. Il aurait découvert les saisons de l’année et la durée de celle-ci en 365 jours.

Selon Diogène Laërce, Il a été également “le premier à avoir disserté sur la nature”. Comme l’écrit Jean-Paul Dumont :

C’est (…) surtout pour avoir tenté le premier une explication rationnelle et systématique du monde, que Thalès est le père de la physique ionienne et plus généralement de la philosophie. J.-P. Dumont, Op. cit.

Nous retrouvons ici le mode de pensée innovant que nous avions évoqué plus haut lors de l’analyse du texte de Jean-Pierre Vernant : c’est avec la raison que Thalès a voulu théoriser le monde qui, jusqu’alors, relevait des dieux et des mythes.

Histoire particulière

Sa capacité à réaliser des prévisions astronomiques est à l’origine de deux épisodes particuliers de sa vie : son enrichissement personnel, et sa chute par inadvertance dans un puits.

Aristote raconte ainsi l’histoire de la création du premier monopole par Thalès :

Comme, voyant sa pauvreté, les gens lui faisaient reproche de l’inutilité de la philosophie, on dit que grâce à l’astronomie, il prévit une récolte abondante d’olives. Alors qu’on était encore en hiver, il parvint, avec le peu de biens qu’il avait, à verser des arrhes pour prendre à ferme tous les pressoirs à huile de Milet et de Chios, ce qui lui coûta peu puisque personne ne surenchérit. Puis vint le moment favorable : comme on cherchait beaucoup de pressoirs en même temps et sans délai, il les sous-loua aux conditions qu’il voulut. En amassant ainsi une grande fortune, il montra qu’il est facile aux philosophes de s’enrichir s’ils le veulent, mais que ce n’est pas de cela qu’ils se soucient.  Aristote, Les Politiques, 1259a.

Thalès a donc pu ainsi montrer en quoi sa science pouvait être utile. Il s’agit ici toutefois plus de physique – capacité à prévoir les phénomènes naturels – que de philosophie. Cette utilité de la physique/philosophie est remise en cause par les narrations du deuxième épisode de la vie de Thalès.

L’épisode du puits est relaté de différentes manières. Diogène Laërce écrit que Thalès, sorti de sa maison pour observer les astres, était accompagné d’une vieille femme. Trop concentré sur son observation astronomique, il chuta dans un puits. La vieille femme lui fit alors la remarque que lui qui prétendait connaître le ciel était pourtant incapable de voir où il posait les pieds. Platon rapporte la même histoire, contée par Socrate avec quelques différences :

(…) Thalès, étant tombé dans un puits, tandis que, occupé d’astronomie, il regardait en l’air, une petite servante thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d’ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu’il ne s’apercevait pas de ce qu’il avait devant lui et à ses pieds ! Platon, Théétète, 174a.

Une troisième version est donnée par La Fontaine, dans une de ses fables :

Un astrologue un jour se laisse choir

Au fond d’un puits. On lui dit : Pauvre bête,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?

La Fontaine, Fables, II, xiii, L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits.

Ces trois versions tendent à vouloir montrer l’inutilité de la science pour conduire son existence. Diogène Laërce donne une dernière version de la chute dans le puits, présente dans une lettre d’Anaximène, le dernier des trois penseurs milésiens. Il écrit que Thalès, à la fin de sa vie, est sorti pour observer le ciel, toujours accompagné de sa servante, et qu’il serait mort en chutant dans ce qui devait être un fossé. Une autre version de la mort de Thalès est racontée par le même Diogène Laërce :

Le sage donc mourut en regardant un concours gymnique – de chaleur, de soif et de faiblesse -, alors qu’il était déjà âgé. Et sur son tombeau fut inscrit :

Ce tombeau est certes étroit, mais considère qu’elle atteint les dimensions du ciel,

La gloire de Thalès, l’homme très sensé.

Diogène Laërce, Op. cit.

Thalès aurait vécu jusqu’à quatre-vingt-dix ans, ce qui est fort respectable dans la Grèce antique, où l’espérance de vie ne dépassait pas à l’époque 30 ans.

Anaximandre (v. 610 – v. 546 av. J.-C.)

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Anaximandre

Eléments biographiques

Anaximandre est né à Milet autour de 610 av.J.-C., soit un peu plus de vingt ans après Thalès. Il était ami de ce dernier et est considéré comme “le représentant le plus notable de l’école milésienne” (J.-P. Dumont, Op. cit.). Il est décédé autour de 546 av. J.-C., à la même période que Thalès. Il aurait vécu une soixantaine d’années.

Doctrine

Il a créé les concepts de principe, d’élément, et d’Illimité (traduit aussi par “infini”). Pour lui l’infini est à la fois principe et élément. Il ne donne pas de définition pour cet élément, comme Thalès qui affirmait que l’eau est le principe des éléments.

Il aurait été le premier à réaliser une carte de géographie, à construire un cadran solaire, à découvrir le zodiaque et à avoir pressenti l’origine de l’homme et l’évolution biologique (nous étudierons ce dernier point dans le chapitre suivant). Pour ce qui est du cadran solaire, Diogène Laërce précise qu’Anaximandre aurait créé le gnomon, cette baguette perpendiculaire au cadran solaire (celui-ci aurait été créé auparavant par les Babyloniens). Cette création aurait permis d’indiquer les solstices et les équinoxes.

Histoire particulière

Comme nous venons de le mentionner, Anaximandre aurait pressenti l’évolution biologique qui a abouti à l’apparition de l’homme sur la Terre.

Anaximandre de Milet estimait que de l’eau et de la terre réchauffées étaient sortis soit des poissons, soit des animaux tout à fait semblables à des poissons. C’est au sein de ces animaux qu’ont été formés les hommes et que des embryons ont été retenus prisonniers jusqu’à l’âge de la puberté ; alors seulement, après que ces animaux eurent éclaté, en sortirent des hommes et des femmes désormais aptes à se nourrir. Censorinus, cité dans Les Présocratiques.

Rappelons que la théorie de l’évolution n’a été énoncée qu’en 1859, dans l’ouvrage de Charles Darwin, De l’origine des espèces. Lionel Cavin, Conservateur au Muséum histoire naturelle de Genève, résume la conception de l’évolution selon Darwin :

Pour Darwin (…), les premiers vertébrés terrestres auraient évolué à partir de poissons. Lionel Cavin, La sortie des eaux.

Darwin se serait basé sur l’étude de fossiles pour en tirer cette déduction du lien lointain entre les poissons et les êtres humains. Certains des fossiles étudiés étaient pourvus à la fois de branchies et de poumons, et pouvaient ainsi respirer à la fois dans l’eau et dans l’air. Notons enfin la similitude surprenante de l’évocation par Anaximandre d’un état d’embryon précédant la sortie d’êtres humains en capacité de se nourrir, avec le développement de l’être humain depuis sa conception jusqu’à sa naissance. Même si le foetus ne dispose pas de branchies, il respire, alors qu’il est “prisonnier” dans le liquide amniotique, sans l’aide de ses poumons, grâce au cordon ombilical qui amène l’oxygène et lui ôte le gaz carbonique. Il est aussi nourri par le biais de ce cordon, jusqu’à sa naissance. Alors, il devient un être en capacité de se nourrir, via le lait maternel. L’intuition d’Anaximandre, dans sa volonté de mieux comprendre l’ordre naturel du monde, semble tisser des liens avec l’inconscient collectif de Carl Gustav Jung :

[L’inconscient collectif] est l’ensemble de tous les archétypes, est le dépôt de tout ce que l’humanité a vécu, en remontant à ses plus obscurs commencements, non pas un dépôt mort, sorte de champ de ruines abandonnées – mais un système de réactions et de disponibilités qui déterminent la vie individuelle par des voies invisibles et par suite, d’autant plus efficaces. Cité dans l’article L’inconscient collectif, une notion clé de la pensée de Jung.

Et il semble également confirmer la théorie de la réminiscence, évoquée dans le Ménon de Platon, qui veut que nous disposions déjà de la connaissance de la vérité, à travers les vies anciennes de notre âme, et qu’il nous faut “simplement” nous remémorer ces souvenirs. Anaximandre, dans sa recherche de la compréhension de l’ordre du monde, a sans doute tissé plus de liens qu’il ne l’imaginait avec ce monde, au-delà du temps et des pensées et découvertes humaines.

Anaximène (v. 585 – v. 525 av. J.-C.)

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Anaximène

Eléments biographiques

Dernier représentant de l’école ionienne (ou milésienne), Anaximène est né autour de 585 av. J.-C. Et aurait vécu une soixantaine d’années. Il était disciple d’Anaximandre, et a pu connaître Thalès si l’on en croit leur chronologie, puisque ce dernier est mort lorsqu’Anaximène avait une quarantaine d’années.

Doctrine

Anaximène pense comme Anaximandre que le principe de la nature est l’illimité. Contrairement à Anaximandre qui n’attribuait aucun élément à l’illimité, Anaximène identifie l’illimité à l’air (rappelons que Thalès donnait l’eau comme principe des éléments).

De même dit-il, que notre âme, qui est d’air, nous soutient, nous soutient, de même le souffle et l’air enveloppent la totalité du monde. Aétius, cité dans Les Présocratiques.

Cette primauté de l’air et du souffle, tous deux considérés comme synonymes par Anaximène, se retrouve dans l’ancien testament :

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. Genèse, 2, 7.

La (pré)-philosophie a peut-être été ici un nouveau lien entre pensée rationnelle et divinités.

Hésiode

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hésiode

Hésiode est cité dans le texte de J.-P. Vernant pour sa Théogonie (nous étudierons ce terme plus loin). Il aurait vécu au VIIIème siècle av. J.-C. Le catalogue des auteurs de l’ouvrage Les Présocratiques donne les précisions suivantes :

Poète épique, contemporain d’Homère au dire d’Hérodote, de date incertaine mais très reculée. A la fois mythologue, théologien, moraliste et politique (…).

Nous percevons ici la scission entre la pensée induite par le mythe, même si elle comprend une vertu de morale, et la pensée rationnelle initiée par les pré-philosophes de l’école milésienne, quittant le culte des divinités pour accueillir le règne de la raison.

Solon (v. 634 – v. 560 av. J.-C.)

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Solon

Pour ce personnage particulier, cité par J.-P. Vernant dans son texte pour affirmer sa thèse du lien entre le “miracle grec” de l’avènement de la raison face aux mythes et l’évolution des sociétés grecques, nous nous référerons à Diogène Laërce, à Aristote et sa Constitution des Athéniens, et à Plutarque et sa Vie de Solon.

Eléments biographiques

Solon est né à Athènes vers 634 av. J.-C., il était donc contemporain de Thalès de Milet. Il était législateur et poète. Il serait mort à l’âge de quatre-vingts-ans, à Chypre.

Doctrine

Comme Thalès, Solon fait partie des Sept Sages. Cependant, à la différence de Thalès, dont le domaine était la physique (l’étude de la nature, phusis), Solon s’est illustré lui dans la politique. Plutarque mentionne ainsi cette différence :

(…) Thalès fut, de tous les sages, le seul qui porta au-delà des choses d’usage la théorie des sciences, tous les autres ne durent qu’à leurs connaissances politiques leur réputation de sagesse. Plutarque, Vie de Solon.

Toutefois, des traits communs entre la conception du monde selon l’école milésienne et les évolutions politiques apportées à la Cité athénienne par Solon se retrouvent dans les notions de justice et d’égalité.

Solon succède à Dracon, dont les lois “draconiennes” étaient pour le moins sévères : du meurtre jusqu’au simple vol, tout était puni de mort. A cette période, un conflit oppose à Athènes le peuple pauvre contre une minorité de notables riches. Afin de sortir de cette situation, les deux camps choisissent Solon pour arbitrer le conflit. Il est considéré comme neutre, n’ayant pris parti pour aucun des deux camps, même si ses positions semblent plutôt adopter la défense des pauvres, lorsqu’il écrit ce poème qui fait figure d’avertissement aux prétentions des riches :

Quant à vous, calmez en votre poitrine votre coeur plein de fougue,

Vous qui, dans votre fuite en avant, vous êtes rassasiés de biens innombrables,

Mesurez votre fier orgueil ; car, nous,

Nous n’obéirons pas, et pour vous, cela finira mal.

Aristote, Constitution des Athéniens.

Ainsi missionné par les citoyens d’athènes, Solon devient “maître des affaires” (Aristote, Ibid.). Il va réformer la société athénienne au travers de lois instaurant plus d’égalité, tout en conservant une place pour chaque citoyen selon son appartenance à une classe.

Il abolit les lois de Dracon, qui condamnait toujours à mort quelle que soit la faute, en dehors des meurtres  qui seront toujours punis de mort. Il instaure la “sisachthie” – littéralement “rejet d’un fardeau” -, qui revient à abolir les dettes qui gageaient les prêts sur la personne emprunteuse, et qui la rendait ainsi esclave du prêteur. Cette vision semble particulièrement audacieuse si l’on se réfère à la situation européenne actuelle, notamment avec la problématique de la dette de la Grèce.

Afin de ménager chacun, Solon répartit les citoyens selon leurs revenus et leur attribue des droits spécifiques : pour les riches, l’accès aux magistratures ; pour les pauvres, le droit de vote dans les assemblées et tribunaux. Il reste sur une position plutôt favorable à ceux qui, auparavant, n’avaient pas droit au chapitre :

(… lorsque le peuple est maître souverain du vote, il devient maître souverain de la vie politique. Aristote, Ibid.

Pour renforcer le sentiment d’appartenance à un même corps, celui de la Cité, de la polis, il légifère de façon à ce que chacun puisse prendre la défense d’un citoyen qui aurait subi une insulte. Pour lui, la ville la mieux policée :

C’est (…) où tous les citoyens sentent l’injure qui a été faite à l’un d’entre eux, et en poursuivent la réparation aussi vivement que celui qui l’a reçue. Plutarque, Vie de Solon.

Ces évolutions de la société athénienne ne se sont pas faites simplement, ni sans animosité envers Solon, le rédacteur des lois qui ont contribué à conduire Athènes vers plus de démocratie. Solon a refusé en particulier de devenir le nouveau monarque tout-puissant de la Cité athénienne, car pour lui :

La tyrannie était un beau pays, mais (…) il n’avait point d’issue. Plutarque, Ibid.

Cette impossibilité de satisfaire complètement chaque citoyen d’Athènes lui a fait dire qu’il avait donné aux Athéniens les meilleures lois qu’ils puissent recevoir (Plutarque, Ibid.). Il a instauré tous les changements qu’il était possible d’accepter pour la société de l’époque, ayant toujours en tête d’unir la force, autrement dit l’autorité, et la justice, synonyme d’égalité.

Aristote retranscrit ainsi le bilan qu’a pu faire Solon des actions qu’il a entreprises :

Au peuple, j’ai donné un privilège suffisant,

Sans rien ôter ni ajouter à ce qui lui revenait ;

Quant à ceux qui avaient le pouvoir et se distinguaient par leurs biens,

J’ai fait en sorte qu’eux non plus ne subissent rien d’indigne.

J’ai tenu bon, opposant mon solide bouclier aux deux camps,

Et je n’ai laissé aucun d’entre eux l’emporter injustement.

Aristote, Ibid.

Cette volonté affirmée de justice a malgré tout entraîné pour Solon un exil d’Athènes de dix ans, à la suite des modifications qu’il a apportées à la Cité-Etat. Comme le résume parfaitement Plutarque :

Il n’est pas bien aisé de plaire à tout le monde. Plutarque, Ibid.

Histoire particulière

Le même Plutarque conte la visite que Solon fit à Crésus, à la demande de ce dernier. Crésus, soucieux de montrer toute l’étendue de sa fortune à Solon, fit grand étalage de ses richesses, ors et pierreries, imaginant alors que Solon le déclarerait le plus heureux des hommes. A la surprise de Crésus, Solon lui expliqua avec diplomatie que le bonheur se trouvait plus sûrement dans une “sagesse ferme, simple, et pour ainsi dire populaire” que dans des biens par trop périssables.

Esope le fabuliste, ayant eu vent de la réponse de Solon à Crésus, voulut lui adresser un avertissement :

Solon, il faut ou ne jamais approcher des rois, ou ne leur dire que des choses agréables”. Dites plutôt, lui répondit Solon, “qu’il faut ou ne pas les approcher, ou ne leur dire que des choses utiles”. Plutarque, Ibid.

Ce conseil de Solon – qui n’est rien d’autre que l’un de ceux qu’il donne dans les Apophtegmes des Sept Sages – résume bien l’esprit de justice qui l’animait, au-delà de la vaine flagornerie : flatter la tyrannie ne lui donnera pas pour autant plus d’issue.

Crésus allait comprendre plus tard toute la vérité des propos de Solon. Fait prisonnier et en passe de finir au bûcher, il implora Solon au bord de périr. Cyrus, le prince qui avait fait prisonnier Crésus et s’apprêtait à l’envoyer à la mort,  demanda alors qui était cet homme ou ce dieu que Crésus appelait de toutes ses forces. Ce dernier expliqua alors que Solon, “un des sages de la Grèce” (Plutarque, Ibid.), l’avait averti de ne pas s’enorgueillir de ses richesses, au point de risquer de tout perdre un jour. Devant cette sagesse, Cyrus délivra Crésus et le laissa finir sa vie “de la manière la plus honorable qui soit”. Plutarque conclut cette histoire, rendant gloire à Solon d’avoir sauvé la vie d’un roi et donné une leçon à un prince.

Clisthène (565 – 492 av. J.-C.)

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Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Clisthène

Eléments biographiques

Clisthène est né à Athènes vers av. J.-C. Il était un homme politique athénien. Aristote décrit les réformes mises en oeuvre par Clisthène dans sa Constitution des Athéniens.

Doctrine

Clisthène a contribué à l’évolution de la société athénienne, après une période de tyrannie qui a suivi le départ en exil de Solon. Il a introduit l’”isonomie”, l’égalité de chacun devant la loi (voir ci-dessous le chapitre consacré à la définition de ce terme). Il fut choisi par le peuple parce qu’il voulait faire d’Athènes une véritable démocratie, comme Solon avait commencé à en poser les jalons.

Arrivé au pouvoir, Clisthène instaura une répartition de la population différente afin que les citoyens soient plus nombreux à participer à la vie politique. A l’époque, le peuple était divisé en quatre tribus. Clisthène fit passer ce nombre à dix. Il augmenta le nombre de représentants du peuple dans l’assemblée gouvernant Athènes : le Conseil. Il modifia l’organisation territoriale en créant des circonscriptions administratives, les dèmes, attribuées par tirage au sort aux différentes tribus. La particularité était que chaque citoyen de ces régions devait s’interpeller avec le nom de cette région, et non avec leur nom de famille. De cette organisation vient que les Athéniens ont pris le nom de leur dème, de leur région.

Histoire particulière

Afin de prévenir le retour de la tyrannie dans la Cité athénienne, Clisthène promulgua une loi spécifique.

(…) le régime de la cité devint bien plus favorable au peuple que ne l’était le régime de Solon. Il était arrivé, en effet, que la tyrannie, faute de les appliquer, avait fait oublié les lois de Solon et que Clisthène en avait établi d’autres, de nouvelles, pour gagner à ses vues la multitude – parmi lesquelles en particulier la loi sur l’ostracisme. Aristote, Op. cit.

Cette loi sur l’ostracisme permettait de bannir d’Athènes toute personne qui montrait des signes de vouloir instaurer à nouveau la tyrannie, ainsi que les proches de cette personne.

L’étymologie du terme “ostracisme” révèle le mode pratique de mise en oeuvre de ce bannissement. Le Grec ostrakismos signifie une forme de bannissement, et dérive d’ostrakon, coquille. Dans la Grèce antique, l’homme qui était banni, condamné à l’exil, voyait son nom inscrit sur un “tesson semblable à une coquille” (Morfaux, Op. cit.).

Définitions des termes

L’École ionienne

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Source : http://philosophieancienne.over-blog.com/page-5065664.html

Diogène Laërce décrit deux écoles – ou “traditions” – à l’origine de la philosophie : l’école ionienne et l’école italique.

Le représentant de l’école italique est Pythagore. Celui-ci, Grec de naissance, s’installe à Crotone, ville située au sud de l’Italie (et colonie grecque à l’époque), d’où la dénomination de “tradition italique”.

La dénomination de “tradition ionienne” vient de Thalès, natif de Milet, en Ionie. Elle commence avec Thalès et Anaximandre et comprend Socrate, Platon et Aristote. Elle se termine, selon Diogène Laërce, avec Théophraste. Elle a fait naître la philosophie autour de l’ontologie :

Les ioniens (Thalès, Anaximandre, Anaximène) sont les premiers à avoir orienté la réflexion vers l’ontologie (discours sur l’être). Ils se sont posé la question de savoir quel est l’être derrière l’apparence, ils ont cherché une matière première originelle et originaire, ce qui présuppose un ordre et des limites. C. Godin, La Philosophie pour les nuls.

La Théogonie

Le terme “théogonie” vient du grec, et est la réunion de deux mots : theos, dieu, et gonia, origine.

C’est un récit mythologique qui décrit la genèse du monde – d’où la notion d’origine -, en établissant la généalogie des dieux qui le composent. Dans le cadre de la Théogonie d’Hésiode, il s’agit d’un exposé du système divin, dans un polythéisme, une religion comprenant plusieurs dieux.

Nous retrouvons ici la caractéristique de la transmission orale du savoir au moyen du mythe :

Le mot de mythe n’a d’abord (chez Homère) que le sens de parole, expression de la pensée. C’est avec Platon qu’il s’oppose nettement à logos au sens de discours non argumenté, d’expression imagée, de récit fabuleux transmis sans être vérifié. Morfaux, Op. cit.

Pour Platon, le logos est synonyme de raison, de pensée rationnelle. Le mythe engendre des croyances, même s’il est “expression de la pensée”, il s’agit là d’une pensée imposée par autrui, en l’occurrence le récit mythologiques. Au mieux, il ne peut produire chez l’homme que des opinions “toutes faites”, puisque façonnées par ce récit. Comme nous l’avions vue dans un autre article (Cf. Platon, Ménon – L’opinion droite), ces opinions peuvent s’avérer justes, mais cela sera plus grâce au hasard. Cette connaissance “Doxique” – Doxa, l’opinion – ne pourra rivaliser avec la connaissance acquise par la raison – logos – et à la science – l’épistémè. Les penseurs milésiens, physiciens, procèdent avec leur raison, et tentent au moyen de la science de comprendre le monde avec une pensée rationnelle, par eux-mêmes.

L’isonomie

Le terme “isonomie” est issu des deux mots grecs isos, égal, et nomos, loi. Il s’agit d’une égalité des citoyens devant la loi. Comme nous l’avons mentionné plus haut, Clisthène instaura cette isonomie au moyen des lois qu’il a établies pour la Cité d’Athènes, pour qu’elle dévienne une véritable démocratie.

Conclusion

Nous avons pu voir, au travers du texte de J.-P. Vernant, le passage de la transmission orale du savoir par les mythes et légendes, à celle de la connaissance par la pensée rationnelle, utilisant l’écrit comme support. Cette transformation est le miroir de l’évolution de la société grecque antique, passant de la tyrannie d’un seul monarque à la démocratie où chacun dispose d’un droit égal de participer à la vie de la Cité. Même s’il reste difficile de considérer les penseurs milésiens comme de véritables philosophes, notamment dans le sens que Platon donne à cette appellation, leur volonté d’expliquer le monde non plus à l’aide des dieux mais avec la raison fonde le “miracle grec” qui annonce l’avènement de la philosophie avec Socrate. La profondeur de pensée et l’étonnante modernité des personnages évoqués dans ce texte montre bien l’abandon de la Doxa, l’opinion fondée sur des croyances ou des préjugés, au profit de la Sophia, la sagesse qui sera au coeur de toute réflexion philosophique.

 

Dsirmtcom, octobre 2017.

Bibliographie

Aristote, Constitution des Athéniens.

Aristote, Les Politiques.

Lionel Cavin, La sortie des eaux.

Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, Gallimard.

Christian Godin, La Philosophie pour les nuls, Tome 1, Editions First.

INREES, L’inconscient collectif, une notion clé de la pensée de Jung.

La Fontaine, Fables, II, xiii, L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits.

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Librairie Générale française.

Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences Humaines, Armand Colin.

Démétrios de Phalère, Apophtegmes des Sept Sages.

Platon, Ménon.

Platon, Théétète.

Plutarque, Vie de Solon.

Patrice Rosenberg, La Philosophie – Retenir l’essentiel, Nathan.

Spinoza, Éthique.

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