Kant – “On ne peut tout au plus qu’apprendre à philosopher”

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Marguerite et la Joconde – Photo @dsirmtcom, septembre 2017

Notes philosophiques n° 18

Texte du jour

[E]n matière de raison, on ne peut tout au plus qu’apprendre à philosopher.

Le système de toute connaissance philosophique est donc la philosophie. Il faut admettre la philosophie objectivement, si on entend par là l’archétype du jugement critique de toutes les tentatives philosophiques, archétype qui doit servir à juger toute philosophie subjective, dont l’édifice est souvent si divers et si muable. La philosophie n’est donc qu’une simple idée d’une science possible, qui n’est donnée nulle part in concreto, mais de laquelle on cherche à s’approcher par différentes voies, jusqu’à ce que la véritable route, obstruée par la sensibilité, soit découverte, et que l’ectype, manqué jusqu’ici puisse être enfin assimilé au prototype, autant qu’il est possible. Jusque-là, on ne peut apprendre aucune philosophie ; car où est-elle ? Qui la possède ? A quel caractère la reconnaître ? On peut seulement apprendre à philosopher, c’est-à-dire exercer le talent de la raison à rechercher ses principes généraux dans certaines questions qui se présentent ; mais cependant toujours avec la réserve du droit de la raison d’examiner, de confirmer ou de rejeter ces principes, même dans leurs sources.

Kant, Critique de la Raison Pure, Théorie transcendantale de la méthode, Chapitre III : L’architectonique de la raison pure, pp. 537-538.

Introduction

Es-tu à même, Socrate, de me dire, au sujet de la vertu, si c’est quelque chose qui s’enseigne ; ou bien, si, au lieu d’être quelque chose qui s’enseigne, elle est la matière d’un exercice (…) ? Platon, Ménon ou de la Vertu.

Lorsque Ménon pose cette question à Socrate, il cherche à savoir s’il est possible d’apprendre la vertu, ou si elle est plutôt un domaine où nous pouvons nous exercer. Dans une quête du même ordre, Kant, dans sa Critique de la Raison Pure, semble répondre à la question : “Es-tu à même, Kant, de nous dire, au sujet de la philosophie, si c’est quelque chose qui s’enseigne ?”. Et sa réponse ne laisse pas de nous surprendre : nous ne pourrions pas apprendre la philosophie, mais seulement apprendre à philosopher. Quelles sont alors les caractéristiques de cette discipline qui ne saurait être enseignée pour elle-même ? Et si les limites de notre raison nous confinent au seul apprentissage de l’acte de philosopher, que nous sera-t-il permis d’espérer ?

“Tout au plus”

Homo sapiens rationalis

L’homme est un être doué de raison. C’est selon Aristote ce qui le distingue des autres formes de vies, végétale et animale : il partage avec la première la vie végétative et avec la seconde la vie sensitive. Mais lui seul est doté de la vie rationnelle, autrement dit de la raison.

Le simple fait de vivre est, de toute évidence, une chose que l’homme partage en commun avec les végétaux ; or ce que nous recherchons, c’est ce qui est propre à l’homme. (…) Viendrait ensuite la vie sensitive, mais celle-ci apparaît commune avec le chevale, le boeuf et tous les animaux. Reste donc une certaine vie pratique de la partie rationnelle de l’âme, partie qui peut être envisagée, d’une part, au sens où elle est soumise à la raison, et, d’autre part, au sens où elle possède la raison et l’exercice de la pensée. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 6, 1098a, cité par Simone Manon dans Aristote. Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée.

Nous sommes donc tous dotés de cette raison, de ce “bon sens” qui est “la chose la mieux partagée” comme l’écrit Descartes dans son Discours de la méthode. Pourtant, même si nous appliquons au mieux ce “bon sens”, comme le souligne encore Descartes, il ne nous permettra au mieux que d’apprendre à philosopher, ainsi que Kant l’expose dans la phrase introductive du texte étudié, et non d’apprendre la philosophie. La philosophie ne pourrait donc pas être l’objet d’un apprentissage, contrairement sans doute à d’autres disciplines.

Connaissance historique et connaissance rationnelle

Pour mieux comprendre cette impossibilité d’apprendre la philosophie, il faut explorer plusieurs notions, exposées dans d’autres parties du chapitre dont est extrait le texte que nous étudions. Pour Kant, il y a d’un côté la connaissance objective, c’est-à-dire la matière ou la discipline concernée, en l’occurrence ici la philosophie ; et de l’autre côté, la connaissance subjective, celle que nous acquérons en tant que sujet. Examinons à présent la notion de “subjectif”, telle que Christian Godin la définit (sur les notions d’objectif et de subjectif, voir aussi le Carnet de vocabulaire) :

Relatif à un sujet humain individuel, par opposition à “objectif”, sur lequel le collectif peut s’entendre. Christian Godin, Dictionnaire de philosophie pour les nuls.

En tant que sujet, nous ne pouvons apprendre que subjectivement : notre connaissance est subjective. Si le collectif peut s’entendre sur une (ou des) définitions de la philosophie (voir notamment l’article Qu’est-ce que la Philosophie ?), le sujet qui veut apprendre la philosophie va se heurter aux deux modes de construction de la connaissance, décrits par Kant :

(…) toute connaissance est alors subjectivement ou historique ou rationnelle. La connaissance historique est cognitio ex datis ; la connaissance rationnelle est cognitio ex principiis. E. Kant, Op. cit.

La cognitio ex datis ou connaissance historique est une connaissance qui nous a été donnée, que nous avons reçue de quelqu’un d’autre, d’une “raison étrangère” – terme de Kant – à la notre. C’est par exemple ce que nous avons appris par l’éducation, ou par l’expérience. Nous n’avons donc pas formé cette connaissance par nous-mêmes. La cognitio ex principiis ou connaissance rationnelle est une connaissance que nous avons formé par nous-mêmes, avec notre raison et non celle de quelqu’un d’autre (sur ces notions, voir ici l’extrait de l’ouvrage de Léo Freuler, Kant et la métaphysique spéculative).

Si nous apprenons “par coeur” toute la philosophie d’un auteur – Kant donne l’exemple de la philosophie de Wolf, qu’il considérait comme le plus grand des philosophes dogmatiques (ce qui n’est pas réellement un compliment), nous pourrons certes exposer toute sa doctrine, tout son système philosophique. Nous en aurons donc une connaissance”historique”, mais nous serons incapables de répondre à une objection sur cette philosophie, puisque nous n’aurons pas formé cette connaissance avec notre raison, mais avec celle d’un autre, en l’occurrence celle de cet auteur. Kant donne une image assez péjorative de celui qui a acquis une connaissance historique :

(…) il est la statue de plâtre d’un homme vivant. Kant, Op. cit.

Il n’est donc qu’une pâle copie de celui qui va user de sa propre raison, pour construire une véritable connaissance rationnelle.

La philosophie système

Architectonique

Kant définit la philosophie comme “le système de toute connaissance philosophique”. Cette notion de système fonde l’objet du chapitre d’où est issu le texte. Ce chapitre s’intitule “Architectonique de la raison pure”. Voici la définition du terme “architectonique” chez Kant :

Désigne l’art des systèmes, c’est-à-dire “la théorie de ce qu’il y a de scientifique dans notre connaissance en général”. L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines (citation entre guillemets de Kant, Op. cit.).

Kant va donc étudier dans ce chapitre comment est construit le système de la connaissance rationnelle et notamment celle de la philosophie. Il explique que la connaissance rationnelle se forme de deux façons. D’une part, elle peut être formée de concepts : c’est la connaissance rationnelle philosophique. Et d’autre part, elle peut formée de la construction de concepts : c’est la connaissance rationnelle mathématique.

Fort en maths

La connaissance mathématique possède une différence par rapport à la connaissance philosophique : elle peut être considérée comme une connaissance rationnelle même si elle prend la forme d’une connaissance subjective. Comme nous l’avons vu précédemment, la connaissance subjective est celle qu’acquiert un sujet. Si nous apprenons les mathématiques, nous allons construire une connaissance certes sur une raison autre que la notre, mais cette connaissance se fondant sur des principes vrais et rationnels (les théorèmes, les axiomes), nous allons manier, cette fois avec notre propre raison, des concepts qui ne peuvent être contestés, dépassant en cela notre condition de sujet. La connaissance mathématique est donc une connaissance rationnelle, objectivement (la science elle-même) et subjectivement (celui qui a appris cette science et en utilise les concepts avec sa raison).

Philosophie objective et philosophie subjective

J’ai lu tous les livres

Kant explique ainsi la différence de la connaissance philosophique d’avec celle des mathématiques, dont nous venons d’examiner le caractère rationnel de la connaissance, objectivement et subjectivement :

Une connaissance philosophique peut donc être objectivement philosophique et cependant subjectivement historique. Kant, Op. cit.

Rappelons qu’une connaissance historique est apprise par l’éducation ou l’expérience. Prenons l’exemple d’étudiants (Kant prend celui des écoliers) qui apprennent les différentes doctrines philosophiques, mais qui en restent à une connaissance livresque, sans aller plus loin. Ils auront bien une connaissance historique de la philosophie, acquise lors des cours ou des lectures, en tant que sujet. Elle se fondera sur une connaissance objective : celles des auteurs qui ont fait l’usage de leur propre raison pour produire ces connaissances philosophiques. Mais tant que ces étudiants n’useront pas eux-mêmes de leur propre raison, ils en resteront, subjectivement, à une connaissance historique et non rationnelle.

La face de l’archétype

Considérons avec Kant la “face“ objective de la philosophie. Il la définit comme “l’archétype du jugement critique de toutes les tentatives philosophiques”. En métaphysique, la définition du terme “archétype” est la suivante :

Type suprême, prototype idéal de toutes choses. Se dit par exemple des Idées de Platon. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie.

Retenons dès à présent la notion de prototype et celle des Idées platoniciennes, qui seront évoquées plus loin dans le texte de Kant.  Etymologiquement, “Archétype” signifie “modèle, type original” (Morfaux, Op. cit.). La philosophie “objective” est le modèle, le “maître étalon” de toute philosophie “subjective” (à l’instar du mètre étalon qui a longtemps servi de base à l’établissement du système métrique). Elle va permettre d’évaluer tout essai de production philosophique, quelle que soit la variété de son fond ou la multiplicité de sa forme.

Ectype et prototype

Simple idée

Après avoir défini la philosophie comme “le système de toute connaissance philosophique”, puis la philosophie “objective” comme le modèle de référence pour toute tentative de philosopher, Kant ajoute encore une autre définition : la philosophie est “une simple idée d’une science possible”. Nous retrouvons ici la notion d’idée, que nous avons rencontrée dans le chapitre précédent avec la définition du terme “archétype”. Nous allons l’examiner par la suite, mais intéressons-nous d’abord à l’adjectif “simple” employé par Kant pour qualifier cette idée.

Simple s’applique ici à la notion abstraite qu’est la philosophie “objective”, et doit être vraisemblablement compris comme suit :

Qui n’est pas composé, qu’il est impossible d’analyser. Définition de “Simple” sur le site cnrtl.fr

Ceci n’est pas sans rappeler le deuxième précepte de la méthode de Descartes (voir l’article La “Méthode” selon Descartes), dénommée aussi règle de l’analyse. Pour arriver à déterminer si quelque chose est vrai, Descartes décompose le problème qu’il rencontre jusqu’à parvenir à ses éléments les plus simples, pour mieux le comprendre. Ainsi il peut percevoir “clairement et distinctement” ce qu’est réellement le problème ou la chose étudiée. Il arrive en quelque sorte au niveau de la chose “en soi” (voir ce terme dans le Carnet de Vocabulaire). Nous rejoignons ici Platon et sa théorie des Idées, comme le Bien “en soi”, le Beau “en soi”, etc. Si l’idée est “simple”, c’est parce qu’elle est la forme la plus pure qui soit. Platon distingue le monde du sensible, que nous percevons par nos sens, et le monde intelligible, celui des Idées, seule véritable réalité (voir notamment l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). Kant reprend cette conception platonicienne de deux mondes différents. Nous l’étudierons un peu plus loin.

Science possible

La philosophie est l’idée d’une “science possible”. Examinons la définition du terme “science” :

(…) on appelle science un ensemble de connaissances rationnellement fondées, plus ou moins systématisées dans un domaine donné, et dont les résultats ont une valeur de vérité universellement reconnue. Morfaux, Op. cit.

Nous avons ici trois critères qui caractérisent une science : des connaissances fondées sur la raison ; un système dans un domaine donné ; des résultats universellement valables. La philosophie remplit les conditions pour les deux premiers critères. Comme nous l’avons déjà vu, la connaissance philosophique objective est fondée sur la raison. Kant nous confirme qu’il s’agit d’un système, celui “de toute connaissance philosophique”. A l’inverse, la philosophie ne peut prétendre à produire des résultats universellement reconnus. Par exemple, l’empirisme, cette doctrine philosophique qui estime que toute connaissance ne peut venir que de l’expérience, autrement dit par les sens, se heurte au monde des Idées de Platon, qui est hors du monde sensible. L’empirisme se confrontera également au rationalisme de Descartes et de ses idées innées, logées en nous dès la naissance de notre esprit, et donc n’étant aucunement issues de l’expérience, comme le sont les idées adventices (voir la typologie des idées de Descartes dans le Carnet de Vocabulaire). Par conséquent, il ne peut pas exister une vérité philosophique universellement reconnue. La philosophie a donc presque tout d’une science, si nous nous en tenons à cette définition.

La statue d’Hermès

La philosophie, cette “presque” science est une science “possible” : cela signifie qu’elle être ou ne pas être.Cette notion de possibilité est sans doute à mettre en lien avec Aristote avec celles d’être “en acte” et être “en puissance” (voir sur ces notions l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze). Pour bien comprendre ces deux notions, Aristote donne l’exemple dans sa Métaphysique de la statue d’Hermès dans un bloc de bois. Avant d’être sculpté, ce bloc de bois contient en lui la possibilité de devenir la représentation d’Hermès : la statue d’Hermès est “en puissance” dans ce bois. Pourtant, il pourrait advenir que ce bloc devienne tout autre chose, ou même ne devienne rien d’autre. Pour être réellement la statue d’Hermès, il faudra la faire exister dans ce bloc de bois : elle sera alors “en acte”. La philosophie “objective”, science de l’ordre du possible, fait de la philosophie “subjective” un de ses devenirs possibles : tant que l’acte de philosopher ne se réalise pas, le philosophe – ou celui qui apprend à philosopher selon Kant – sera philosophe “en puissance de concept” comme l’écrit Gilles Deleuze dans son ouvrage Qu’est-ce que la philosophie.

La route vers la philosophie

Etant du domaine de l’idée, relevant du monde intelligible, la philosophie n’est pas donnée in concreto : nous ne pouvons avoir un accès direct à la philosophie dans le monde concret du sensible. Les multiples tentatives pour “s’approcher” de la philosophie resteront vaines si nous persistons vouloir l’atteindre dans un monde autre que celui des Idées, qui est le monde de l’entendement, tel le monde intelligible de Platon que nous avons évoqué au début de ce chapitre. Comme nous le fait comprendre Kant, il n’y a qu’une seule voie d’accès à la philosophie. Nous n’arrivons pas à la distinguer car nous demeurons dans le monde sensible, à chercher à tout prix à voir cette philosophie par nos seuls yeux. Le corps est la prison de l’âme, écrit Platon dans le Phédon (voir l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). Nous utilisons la mauvaise vision, nos sens nous aveuglent et nous cachent le chemin vers la philosophie. C’est avec l’esprit, avec la raison que nous devons chercher cette voie : c’est ici encore la “vision de l’esprit” platonicienne (voir l’article Platon, République V – Les véritables philosophes).

Ectype et prototype

Une fois cette route découverte au moyen de la raison, le discours philosophique, produit par la philosophie “subjective”, devra tenter de s’rapprocher au plus près de son modèle, la philosophie “objective”. Comme dans la théorie platonicienne des Idées, la philosophie “subjective” tentera de s’apparenter à la philosophie “objective”, tout comme un objet considéré comme beau participera de l’Idée du Beau en soi. Explorons les deux termes de ”prototype” et d’ “ectype”.

Le préfixe grec protos signifie premier. C’est la notion d’un premier exemplaire, d’un modèle premier, d’un “étalon originel” (Morfaux, Op. cit.). Nous retrouvons ici la notion de modèle, d’archétype, explorée au chapitre “Philosophie objective et philosophie subjective” de cet article. La philosophie “objective”, en tant qu’Idée, est ce prototype qui servira de modèle aux essais de discours de la philosophie “subjective”.

Voici la définition du terme “ectype”, qui est encore ici d’inspiration platonicienne, comme le souligne L.-M. Morfaux :

Qui se réfère aux choses, aux données telles que les esprits se les représentent par l’entendement (par opposition à l’archétype, modèle éternel, divin). Définition du terme “ectype” sur le site cnrtl.fr

Nous sommes toujours dans une dualité : celui qui cherche à philosopher va tenter de se représenter ce qu’est la philosophie par l’intellect – l’entendement – ; le discours qu’il va produire va se fonder sur le modèle originel qu’est la philosophie “objective”, en tentant de s’en approcher au plus près, après avoir trouvé le début du chemin qui mène vers la philosophie. Terminons ce chapitre en soulignons encore une fois les liens entre Platon et Kant. Voici comment il décrit le monde, son archétype et son ectype :

On pourrait appeler archétype le premier monde (…) [le monde supra-sensible], celui que nous connaissons simplement dans la raison; et l’autre ectype[le monde sensible] (…), parce qu’il contient l’effet possible de l’idée du premier, comme principe déterminant de la volonté. Kant, Critique de la raison pratique.

Si les terminologies diffèrent quelque peu, la notion de deux mondes est commune à Platon et à Kant  : le monde supra-sensible, monde premier, archétype, correspond au monde sensible de Platon ; et le monde ectype prend la même dénomination de monde sensible chez les deux auteurs. La philosophie “objective”, “idée d’une science possible” appartient au monde supra-sensible, intelligible : elle sert d’archétype, de modèle premier. La philosophie “subjective” relève quant à elle du monde ectype ou sensible, à cette précision qu’il s’agit là d’un monde qui reçoit comme une possibilité l’effet du monde supra-sensible : le prototype qu’est la philosophie “objective” peut, avec la volonté déterminée par cette Idée de la philosophie, amener celui qui cherche à philosopher à en recevoir l’effet,

Aucune philosophie

Chacun sa route, chacun son chemin

Tant que le chemin menant à la philosophie n’est pas découvert, il demeure impossible de l’apprendre. Le terme de chemin est ici est particulièrement approprié. Nous avons vu au début de cet article que, comme l’écrit Descartes, nous sommes tous doués de “bon sens”, autrement dit de raison. Mais pour en user, il nous faut apprendre à bien l’appliquer. Pour cela, il nous faut une méthode, celle que préconise Descartes (voir l’article La “Méthode” selon Descartes). L’étymologie du terme “méthode” vient du grec methodos, cheminement, recherche, d’odos, route (Morfaux, Op. cit.). Il s’agit donc bien comme l’indique Kant, de découvrir la “véritable route” qui mène à la philosophie, la raison ne suffisant pas à la trouver.

Où est la philosophie ?

La raison est nécessaire (voir cette notion dans le Carnet de Vocabulaire), au sens où il est impossible de cheminer vers la philosophie sans user de sa raison, mais elle n’est pas suffisante. Le préalable indispensable, avant d’apprendre à philosopher, est de savoir comment mener ses pas vers la philosophie : comme un nouveau-né, il nous faudra apprendre à marcher avant de pouvoir espérer nous déplacer.

La question peut être posée de savoir s’il existe un lieu où “réside” la philosophie. Dans le texte que nous avons étudié dans l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze, ce dernier écrit ceci :

Les concepts ne nous attendent pas tout faits, comme des corps célestes. Il n’y a pas de ciel pour les concepts. Gilles Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?

Nous pourrions croire que, s’il n’existe pas de lieu pour les concepts, il n’y en a pas non plus pour la philosophie. Pourtant, Kant nous indique bien qu’il existe une voie d’accès à la philosophie : il y a donc bien un lieu pour elle. Et ce lieu – nous venons de l’évoquer au chapitre précédent -, c’est le monde “supra-sensible” équivalent au monde intelligible, celui des Idées, de Platon, accessible uniquement par la raison.

Possession et reconnaissance

Même s’il existe un lieu où demeure la philosophie, la question de savoir si elle est possédée par un être ou une entité semble difficile à élucider. Sans doute pouvons-nous nous aider de la conception platonicienne des Idées, où l”Idée suprême est celle du Bien, qui surpasse toutes les autres Idées. Platon la compare au soleil :

[L’Idée de Bien] est la condition ultime de l’existence et de la connaissance des autres Idées, et donc du monde sensible, comme le soleil fait vivre et rend visible toutes choses. Le Bien est ainsi source de tout être et de toute valeur. L.-M. Morfaux, Op. Cit.

La philosophie “objective” étant, selon Kant, une Idée, elle s’inscrit sans doute dans un tel système, où le Bien règne sur les mondes sensible et intelligible. Cette même idée du Bien suprême est sous-tendue dans le célèbre impératif catégorique de Kant :

Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs.

Cet impératif moral doit guider toutes nos actions, comme le Bien est source de tout, et par conséquent, source de l’existence de la philosophie. Notons aussi que cette notion d’un être supérieur ou pur esprit, qui possèderait la philosophie, fait écho à deux philosophes : Socrate et Descartes. Socrate affirmait qu’il était guidé par un démon – en grec daimôn -, dont il suivait les conseils (Morfaux, Op. cit.). Il s’agissait là plutôt d’un esprit bon, au vu de l’oeuvre de Socrate que nous a transmis Platon. Descartes quant à lui évoque un Malin Génie (voir cette notion dans le Carnet de Vocabulaire), qui n’aurait pour but que de le tromper.

Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé tout son industrie à me tromper. Descartes, Méditations métaphysiques, I.

Ce Malin Génie n’est en fait qu’une hypothèse posée par Descartes, qui le conduira vers un doute “hyperbolique” remettant en cause tout ce qui a pu le tromper : ses anciennes opinions, ses sens, etc. Il reste que pour Descartes, l’être suprême est ce Dieu, dont il établira la preuve ontologique, preuve de son existence de par son essence (voir cette notion dans le Carnet de Vocabulaire).

La dernière question posée par Kant dans ce texte est de se demander à quoi nous pouvons reconnaître la philosophie : qu’est-ce qui caractérise la philosophie ? Il semble que cette question trouve sa réponse dans toutes les définitions qui l’ont précédée. La philosophie est “le système de toute connaissance philosophique” ; elle est le modèle qui permet d’évaluer toute tentative philosophique ; elle est une “simple idée d’une science possible” ; elle n’est pas donnée dans le concret, mais exige que soit découvert le chemin qui mène vers elle, en se détachant du sensible. Une fois reconnues ces différentes caractéristiques, la voie vers la philosophie va peut-être pouvoir s’ouvrir à nous.

Apprendre à philosopher

La quête des principes

Kant définit ainsi l’acte d’apprendre à philosopher : c’est user de sa raison pour rechercher ce qui est à l’origine de questions philosophiques, c’est-à-dire les “principes généraux” qui fondent ces questions. Examinons comment Descartes caractérise ces principes de la connaissance philosophique :

(…) ce qui se nomme proprement philosopher [Note de Dsirmtcom : acquérir une connaissance philosophique], il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes ; et que ces principes doivent avoir deux conditions, l’une qu’ils soient si clairs et si évidents que l’esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu’il s’applique avec attention à les considérer ; l’autre, que ce soit d’eux que dépende la connaissance des autre choses, en sorte qu’ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux. Descartes, Principes de la philosophie, Lettre-préface.

Descartes et Kant se rejoignent dans la nécessité de rechercher ces principes qui vont permettre de construire une connaissance véritablement philosophique : C’est ici encore une mise en oeuvre de la méthode cartésienne et de la règle d’analyse (voir l’article La “Méthode” selon Descartes) : décomposer un problème pour parvenir à ses éléments les plus simples, et ici la finalité est de découvrir les principes fondateurs d’un problème philosophique. Le principe, c’est, étymologiquement, le commencement (du latin principium).

Vérité ou mensonge ?

Cependant, le fait de parvenir à des principes ne garantit pas forcément que ceux-ci soient porteurs de vérité. Comme nous le conseille Descartes, il faut vérifier que ces principes remplissent bien deux conditions : que nous ne puissions pas douter de leur vérité, et que la connaissance philosophique dépende de ces principes.

Afin que nous ne puissions douter de la vérité d’un principe – et donc d’établir que ce principe répond à la première condition -, nous pourrons à nouveau utiliser la méthode cartésienne. Il s’agit ici d’appliquer le premier précepte, la règle de l’évidence. Si le principe se présente si clairement et distinctement à notre esprit que nous ne pouvons alors douter de sa vérité, nous pourrons confirmer en partie ce principe. Dans le cas contraire, nous devrons le rejeter et en chercher un autre. C’est le “droit de la raison” qu’évoque Kant à la fin de ce texte : nous sommes libres de valider ou d’invalider ce principe qui se présente à nous.  Cette liberté rappelle celle que décrit Eric Weil, quant à la possibilité de philosopher ou non (voir l’article Philosophie et violence, selon Eric Weil). Cette possibilité de choisir de philosopher fait que les principes que nous examinons, si nous voulons philosopher, ne pourront jamais s’imposer à nous. Nous aurons toujours la liberté de les retenir ou non.

La deuxième condition à vérifier est que la connaissance philosophique d’une chose ou d’une question dépende bien du principe. Il s’agit d’examiner si notre connaissance de ce principe ne nécessite pas qu’une ou des choses soient connues ou présentes. C’est l’exemple du triangle donné par Descartes : nous disposons de la faculté de concevoir l’idée du triangle sans avoir besoin de regarder le dessin d’un triangle ou une chose ayant la forme d’un triangle.A l’inverse, si nous contemplons avec nos sens un objet en forme de triangle, nous ne pourrons le connaître qu’à la condition que nous ayons à l’esprit le concept, l’idée du triangle. Cette condition nous permet donc de vérifier si le principe est vrai ou non : si nous pouvons accéder à la connaissance d’une chose sans avoir besoin d’un principe particulier, c’est justement parce que ce principe n’en est pas un ou qu’il est faux.

L’origine du commencement

Kant précise enfin que nous pourrons confirmer ou rejeter un principe, même dans sa source.  Il y a donc une origine – la source -, au commencement – le principe. D’où peuvent donc venir les principes ? Quelle est leur genèse ? Là encore, Descartes va pouvoir nous éclairer :

Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne pouvait être que fort douteux ou incertain. Descartes, Méditations métaphysiques, I.

Il explique plus loin que tout ce qu’il a appris, il l’a appris “des sens, ou par les sens”. Il y a donc – au moins – deux voies d’accès à la connaissance : l’expérience sensible (ce que nous percevons ou ce qui nous est enseigné), et la raison. Nous retrouvons ici la distinction opérée par Kant entre la connaissance historique et la connaissance rationnelle, que nous avons évoquée au début de cet article (voir le chapitre “Tout au plus”). Notre connaissance historique ne nous permettra que d’être “la statue de plâtre d’un homme vivant”, autrement dit de pouvoir réciter des principes, des doctrines, sans toutefois pouvoir nous les approprier par la raison. Afin d’avoir une véritable connaissance rationnelle, la cognitio ex principiis, il nous faudra tenter de philosopher, à l’aide de la raison, et ainsi parvenir à savoir si les principes que nous avons découverts sont bien la vérité. Nous saurons alors si nous avons réellement appris à philosopher.

Conclusion

Dans ce texte, Kant donne plusieurs définitions qui caractérise la philosophie selon lui. La philosophie est un système, celui de toute connaissance philosophique. Il faut distinguer la philosophie “objective”, qui est le modèle auquel tout discours philosophique doit se référer pour espérer être qualifié comme tel ; de la philosophie “subjective”, qui est l’acte de – tenter – de philosopher. La philosophie “objective” relève du monde des Idées, au sens platonicien : elle demeure dans un monde au-delà des sens, le monde “supra-sensible”, monde premier dans la terminologie de Kant, ou encore monde intelligible selon celle de Platon. Elle ne peut justement être approchée que par une seule voie, celle de la raison, enfin détachée des illusions de la perception sensible. Et c’est seulement lorsque l’on a commencé à emprunter ce chemin vers la philosophie, guidé par notre seule raison, que l’on peut espérer mettre en oeuvre un discours philosophique, certes subjectif, mais fondé sur le modèle qu’est la philosophie “objective”. Il nous faudra encore exercer une vigilance permanente sur ce que nous découvrirons, pour pouvoir continuer à cheminer par la raison vers la certitude, sans céder aux sirènes de nos sens.

Dsirmtcom, décembre 2017.

Bibliographie

Aristote, Éthique à Nicomaque. Texte en accès libre

Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie Générale Française. Texte en accès libre.

Descartes, Méditations métaphysiques, Paris, Garnier-Flammarion. Texte en accès libre

Descartes, Principes de la philosophieTexte en accès libre

Kant, Critique de la raison pratique

Kant, Critique de la Raison Pure

Christian Godin,  Dictionnaire de philosophie pour les nuls., Editions First.

Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF.

Simone Manon, Aristote. Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée.

Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences Humaines, Armand Colin.

Platon, Ménon ou de la Vertu. Texte en accès libre

Platon, Phédon ou de l’Âme. Texte en accès libre

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2 réponses à “Kant – “On ne peut tout au plus qu’apprendre à philosopher”

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