Fiche de lecture – Épicure, Lettre à Ménécée

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Fiche de lecture n° 4

Eléments contextuels

La Lettre à Ménécée a été écrite par Épicure (341-270 av. J.-C.) pour son disciple Ménécée. Elle fait partie des rares textes qui nous sont parvenus d’Épicure, reproduits par Diogène Laërce dans le livre X des Vies et doctrines des philosophes illustres : trois lettres (Hérodote, Pythoclès, Ménécée), les Maximes capitales, et les Sentences vaticanes, découvertes plus tard à la fin du XIXe siècle.

Dans la Lettre à Hérodote, Épicure expose les principes fondamentaux de sa physique, dont sa théorie atomiste (voir l’article Lucrèce – La théorie atomiste d’Épicure). Dans la Lettre à Pythoclès, il évoque les phénomènes météorologiques et l’astronomie.  La Lettre à Ménécée présente sa doctrine éthique.

Platon enseignait dans son Académie, Aristote dans son Lycée, Les stoïciens dans le Portique. Épicure enseignait dans le Jardin, lieu ouvert à tous, aux femmes, aux prostituées, aux esclaves.

Synthèse et plan du texte

La Lettre à Ménécée est construite autour des quatre « lieux » majeurs de l’éthique : les dieux, la mort, le bien, le mal (Gradus philosophique). Elle est un résumé de la doctrine éthique d’Épicure et présente le « quadruple remède » (tetrapharmakos), qui permettent une vie bienheureuse dans la paix du corps et de l’âme, l’ataraxie (absence de trouble) :

  1. Il n’y a rien à craindre des dieux
  2. La mort n’est rien
  3. La douleur est supportable
  4. Le bonheur est facile à atteindre si l’on se contente de satisfaire les désirs naturels et nécessaires.

Introduction

Il n’y a pas d’âge pour philosopher. Philosopher garantit la santé de l’âme et donc le bonheur.

I. Le soin de l’âme : combattre les troubles de la pensée

I.1. La pensée des dieux

Les dieux existent, mais pas selon l’opinion que s’en font les hommes. Les hommes font les dieux à leur image. Il n’y a rien à craindre des dieux : ni récompense pour les bons, ni punition pour les méchants après la vie. Le réel est expliqué par le mouvement des atomes, sans aucune intervention divine (Folscheid).

I.2. La pensée de la mort et des limites

La mort n’est rien, car elle est privation de la sensation. Le sage ne craint pas la mort : tout comme il préfère une nourriture agréable à une nourriture abondante, il veut vivre de manière agréable et pas forcément vivre le plus longtemps possible en ayant la peur de ne plus vivre.

II. Le soin conjoint du corps et de l’âme : désirs et plaisirs

II.1. La classification des désirs

Épicure distingue trois types de désirs :

  • Les désirs naturels et nécessaires : manger, boire ;
  • Les désirs naturels et non nécessaires : les repas luxueux, les plaisirs amoureux ;
  • Les désirs vides ou vains : la richesse, les honneurs.

II.2. Le plaisir-principe

Le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. Cette vie heureuse est facile à atteindre si l’on fait de choix de se contenter de satisfaire ses désirs naturels et nécessaires, et de rejeter les autres désirs (naturels et non nécessaires ; vides ou vains). En faisant ce choix, on atteint la santé du corps et l’ataraxie de l’âme (du grec ataraxia, absence de trouble, d’a, privatif, et taraxia, trouble, agitation – Morfaux).

II.3. La suffisance à soi

Se suffire à soi est un grand bien : c’est l’autarcie (du grec autarkeia, d’autarkês, qui se suffit à soi-même – Morfaux). Tout plaisir est un bien, mais tout plaisir n’est pas à rechercher. Les saveurs simples, comme manger du pain ou boire de l’eau donnent un grand plaisir, lorsqu’on en a été privé. Mais ce n’est pas le « plaisir des fêtards », ni celui des « jouissances déréglées ».  Épicure fait ici allusion à ceux qui déforment sa doctrine en la décrivant comme une vie de plaisirs et de jouissances ininterrompues.

III. La philosophie comme exercice

III.1. La prudence : la vie vertueuse comme vie de plaisir

Le plus grand bien est la prudence. Ce terme est à entendre comme la « sagesse pratique » (note du livre X de D. Laërce). Le terme « prudence » vient du latin prudentia, prévoyance, traduit du grec phronêsis ; il désigne « l’aspect pratique de la sagesse, un idéal de vie tourné vers la pensée » ; c’est une « vertu cardinale » pour les philosophes grecs (Morfaux).

III.2. La force du sage

Épicure rappelle les préceptes à suivre pour celui qui veut être un sage : une opinion juste, « pieuse », des dieux ; l’absence de crainte de la mort ; le souverain bien facile à atteindre ; le mal limité dans sa durée ou son intensité.

Il distingue enfin trois manières dont les choses peuvent arriver :

  • Par nécessité ;
  • Par fortune ;
  • Ce qui dépend de nous.

Cette distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous est reprise par Épictète (voir l’article Platon, Gorgias ou De la Rhétorique). 

Conclusion

Épicure conclut sa Lettre à Ménécée en indiquant « qu’il vaut mieux  être infortuné en raisonnant bien, qu’être fortuné sans raisonner », car la fortune confirmera la justesse de notre jugement. Il encourage son lecteur à méditer les enseignements de sa doctrine éthique, qui lui permettra de ne plus éprouver aucun trouble, et de vivre ainsi « comme un dieu parmi les hommes ».

Extraits

Note : les extraits présentés ici sont issus de la version traduite par Octave Hamelin et Jean Salem, édition Librio.

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme.

Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas des prénotions, mais bien des présomptions fausses. Et ces présomptions fausses font que les dieux sont censés être pour les méchants la source des plus grands maux comme, d’autre part, pour les bons la source des plus grands biens.

Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité.

(…) la mort n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus.

Le sage (…) ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui est pas à charge, et il n’estime pas non plus qu’il y ait le moindre mal à ne plus vivre. De même que ce n’est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais parfois la plus agréable, pareillement ce n’est pas toujours la plus longue durée qu’on veut recueillir, mais la plus agréable.

(…) parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et (…) parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse.

(…) le plaisir est le commencent et la fin de la vie heureuse.

(…) chaque plaisir et chaque douleur doivent être appréciés par une comparaison des avantages et des inconvénients à attendre. Car le plaisir est toujours le bien, et la douleur le mal ; seulement il y a des cas où nous traitons le bien comme un mal, et le mal, à son tour, comme un bien. C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons.

Quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble.

(…) le principe de tout cela et par conséquent le plus grand des biens, c’est la prudence. Il faut donc la mettre au-dessus de la philosophie même, puisqu’elle est faite pour être la source de toutes les vertus.

Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses.

Médite donc tous ces enseignements (…) tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel.

Bibliographie

Épictète, Manuel.

Épicure, Lettre à Ménécée, Nathan, Librio.

D. Folscheid, Les grandes philosophies, PUF, Que sais-je ?

C. Godin, La philosophie pour les nuls, First Editions.

L. Jaffro, M. Labrune, Gradus philosophique, GF Flammarion.

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Le Livre de Poche.

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin.

P. Rosenberg, La philosophie – Retenir l’essentiel, Nathan.

Voir aussi

Lucrèce – La théorie atomiste d’Épicure.

Platon, Gorgias ou De la Rhétorique.

Platon, République IV, la Tripartition de l’âme.

Dsirmtcom, juin 2018.

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2 réponses à “Fiche de lecture – Épicure, Lettre à Ménécée

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