Fiche de lecture – Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 5

Eléments contextuels

“Je voulais d’abord exprimer la négation. Sous trois formes. Romanesque : ce fut L’étranger. Dramatique : Caligula, Le malentendu. Idéologique : Le mythe de Sisyphe. Je prévoyais le positif sous trois formes encore. Romanesque : La peste. Dramatique : L’état de siège et Les justes. Idéologique : L’homme révolté. J’entrevoyais déjà une troisième couche autour du thème de l’amour.” Albert Camus.

Synthèse

Le mythe de Sisyphe a pour sous-titre Essai sur l’absurde. L’ouvrage comprend quatre parties (Cf. Plan du texte) :

  • Le raisonnement absurde
  • L’homme absurde
  • La création absurde
  • Le mythe de Sisyphe.

Le terme “absurde” vient du latin absurdus, du préfixe ab et surdus, sourd : qui sonne faux, discordant ; qui choque la raison, incohérent, inconséquent (Morfaux). En voici la définition en lien avec Camus :

On a appelé philosophes de l’absurde (Kafka, A. Camus, J.-P. Sartre) les auteurs athées qui insistent sur ce que le monde, la vie, l’existence ont d’inexplicable, d’injustifiable. Ce sont souvent des philosophes de la liberté, des humanistes, pour qui l’homme a seul la charge de donner sens à ses actions comme à toutes choses, mais qui n’excluent pas le bonheur (“Il faut imaginer Sisyphe heureux”, A.Camus, dernière phrase du Mythe de Sisyphe). Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Un raisonnement absurde

L’absurde et le suicide

Le chapitre sur le raisonnement absurde débute par l’affirmation suivante :

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Camus, Le mythe de Sisyphe.

Selon Camus, la question philosophique fondamentale est de juger si la vie vaut ou non d’être vécue. Le suicide est considéré comme une solution à une existence absurde – l’autre solution est l’espoir. Un lien est posé entre une vie faite d’habitudes et le fait de commencer à penser :

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné. Ibid.

Les murs absurdes

Camus reprend le lien entre la vie d’habitude, “machinale”, toujours sur le même rythme, et la prise de conscience de l’absurdité de cette vie – penser – qui provoque l’éveil et la lassitude, et conduit au suicide ou au rétablissement. L’absurde vient de la confrontation entre l’homme qui veut comprendre le monde et le caractère irrationnel de ce monde. Le drame humain vient de la “nostalgie d’unité” que l’homme cherche dans le monde en voulant l’unifier pour le comprendre.

Le suicide philosophique

L’absurde n’existe que dans la pensée humaine. Il y a un lien entre l’absurde et le religieux. L’homme n’a besoin de Dieu que lorsqu’il veut l’impossible. Le suicide philosophique est identique à l’attitude existentielle. La négation est le Dieu des existentialistes. Le suicide comme les dieux correspond à un “saut”. Camus consacre quelque paragraphes à la phénoménologie de Husserl : la phénoménologie ne cherche pas à comprendre le monde en l’unifiant par la raison, mais vise à décrire le vécu. Il revient sur le thème de la nostalgie qui est l’essentiel de la pensée humaine. Désirer savoir est le seul péché humain.

La liberté absurde

La conscience s’oppose au monde par la raison. La révolte, par la remise en question du monde, est une des seules positions philosophiques cohérentes. Il faut “vivre le plus” et non “vivre le mieux”. La vie sera mieux vécue si elle n’a pas de sens. “Le suicide résout l’absurde.”Être conscient et se révolter s’opposent au fait de renoncer. “Vivre le plus”, c’est vivre une quantité d’expériences, cela dépend de nous et non des circonstances : ”Maintenant, il s’agit de vivre. »

L’homme absurde

Il faut être conscient de ses expériences  pour qu’elles nous servent (ce qui dépend de nous).

Le don juanisme

Don Juan n’est pas un “illuminé en quête de l’amour total”. Il est un “séducteur ordinaire” mais à la différence qu’il en est conscient. Il pratique une “éthique de la quantité”. Un amour éternel est un amour contrarié. Il n’y a pas de passion tranquille.

La comédie

L’homme “quotidien” – qui n’est pas conscient – recherche l’espoir. Il aime le théâtre qui lui fait vivre de multiples destins sans risques. L’acteur vit dans l’éphémère. Il vit en trois heures ce que le spectateur mettra toute sa vie à vivre.

La conquête

Être un homme, c’est plus taire les choses que les dire. On devient homme en choisissant entre la contemplation et l’action. Conquérir est un effort absurde, une action inutile. “L’homme est sa propre fin” : il ne sera homme que dans cette vie. La liberté est de connaître ses servitudes. Le seul luxe est “celui des relations humaines.” Il faut être clairvoyant devant “ce monde absurde et sans dieu”, alors nous penserons clairement.

La création absurde

Philosophie et roman

“Créer, c’est vivre deux fois.” L’opposition entre art et philosophie est arbitraire : l’artiste comme le philosophe “se devient dans son oeuvre.” Penser, c’est vouloir créer un monde. Le roman est une philosophie non exprimée.

Kirilov

Kirilov est un personnage du roman Les Possédés, de Dostoïevski. C’est un ingénieur, nihiliste et suicidaire. Il raisonne sur le suicide logique : Il condamne la nature, le “grand tout” qu’il ne peut pas concevoir, en se suicidant, anéantissant en même temps cette nature. “Si Dieu n’existe pas, Kirilov est Dieu. Si Dieu n’existe pas, Kirilov doit se tuer.”

La création sans lendemain

L’artiste crée “pour rien”. Sa création est unique, exprimée dans ses œuvres, avec une pensée en continuel devenir. La pensée qui renonce à unifier “exalte la diversité”, qui est le “lieu de l’art”. La création absurde, comme la pensée exige “la révolte, la liberté et la diversité”. Elle est profondément inutile. “Créer, c’est ainsi donner forme à son destin.”

Le mythe de Sisyphe

Sisyphe est un personnage de la mythologie grecque. Il est le fils d’Eole, et a fondé la Corinthe. Il a été puni par les dieux après qu’il ait révélé leurs secrets. Il doit sans fin faire pousser un rocher énorme, lui faire gravir la pente d’une montagne. Arrivé au sommet, il voit alors son rocher dévaler la pente, l’obligeant à recommencer éternellement de le faire remonter au sommet. Le mythe est tragique parce que “son héros est conscient”. Il n’a aucun espoir de réussir. Cette clairvoyance est sa victoire, par le mépris qu’il porte consciemment à son destin. La descente du rocher génère de la douleur, mais aussi de la joie. Le destin de Sisyphe lui appartient, le rocher est “sa chose”. Il est “toujours en marche”. “Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Extraits

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est la question fondamentale de la philosophie. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 17.

(…) ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 18.

Commencer à penser, c’est commencer d’être miné. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 19.

Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 23.

Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire. Les grandes oeuvres naissent souvent au détour d’une rue ou dans le tambour du restaurant. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 28.

La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. (…) Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 29.

Quels que soient les jeux de mots et les acrobaties de la logique, comprendre c’est avant tout unifier. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 34.

S’il fallait écrire la seul histoire significative de la pensée humaine, il faudrait faire aussi celle de ses repentirs successifs et de ses impuissances. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 36.

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 46.

L’irrationnel, la nostalgie humaine et l’absurde qui surgit de leur tête-à-tête, voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 47.

Il ne peut y avoir d’absurde hors d’un esprit humain. Ainsi l’absurde finit comme toutes choses avec la mort. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 51.

L’absurde n’a de sens que si l’on n’y consent pas. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 52.

La seule vraie issue est précisément là où il n’y a pas d’issue au jugement humain. Sinon, qu’aurions-nous besoin de Dieu ? On ne se tourne vers Dieu que pour obtenir l’impossible. Quant au possible, les hommes s’y suffisent. Chestov, cité par Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 54.

L’important disait l’abbé Galiani à Mme d’Epinay, n’est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 60.

Chercher ce qui est vrai n’est pas chercher ce qui est souhaitable. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 63.  

Mais comme les suicides, les dieux changent avec les hommes. Il y a plusieurs façons de sauter, l’essentiel étant de sauter. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 64.

[A propos de “l’Intention” dans la phénoménologie de Husserl] Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 65.

La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 71.

Le péché n’est point tant de savoir (à ce compte, tout le monde est innocent), que de désirer savoir. Justement, c’est le seul péché dont l’homme absurde puisse sentir qu’il fait à la fois sa culpabilité et son innocence. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 72.  

Ce que je touche, ce qui me résiste, voilà ce que je comprends. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 75

Si j’étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n’en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m’oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 76.

L’une des seules positions philosophique cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 78.

Savoir si l’homme est libre commande qu’on sache qu’il peut avoir un maître. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 81.

Si je me persuade que cette vie n’a d’autre face que celle de l’absurde, si j’éprouve que tout son équilibre tient à cette perpétuelle opposition entre ma révolte consciente et l’obscurité où elle se débat, si j’admets que ma liberté n’a de sens que par rapport à son destin limité, alors je dois dire que ce qui compte n’est pas de vivre le mieux mais de vivre le plus. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 86.

En forçant un peu les choses, les Grecs avaient la morale de leurs loisirs comme nous avons celle de nos journées de huit heures. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 87.

“La prière, dit Alain, c’est quand la nuit vient sur la pensée. – Mais il faut que l’esprit rencontre la nuit”, répondent les mystiques et les existentiels. Certes, mais non pas cette nuit qui naît sous les yeux fermés et par la seule volonté de l’homme – nuit sombre et close que l’esprit suscite pour s’y perdre. S’il doit rencontrer une nuit, que ce soit plutôt celle du désespoir qui reste lucide, nuit polaire, veille de l’esprit, d’où se lèvera peut-être cette clarté blanche et intacte qui dessine chaque objet dans la lumière de l’intelligence. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 90.

Ce qui précède définit seulement une façon de penser. Maintenant, il s’agit de vivre. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 92.

On peut être vertueux par caprice. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 96.

(…) les défaites d’un homme ne jugent pas les circonstances, mais lui-même. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 98.

S’il suffisait d’aimer, les choses seraient trop simples. Plus on aime et plus l’absurde se consolide. (…) Pourquoi faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 99.

(…) les tristes ont deux raisons de l’être, ils ignorent ou ils espèrent. Don juan sait et n’espère pas. Il fait penser à ces artistes qui connaissent leurs limites, ne les excèdent jamais, et dans cet intervalle précaire où leur esprit s’installe; ont toute la merveilleuse aisance des maîtres. Et c’est bien là le génie : l’intelligence qui connaît ses frontières. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 100.

Collectionner, c’est être capable de vivre de son passé. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 103.

Tous les spécialistes de la passion nous l’apprennent, il n’y a d’amour éternel que contrarié. Il n’est guère de passion sans lutte. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 103.

L’homme quotidien n’aime guère à s’attarder. Tout le presse au contraire. Mais en même temps, rien plus que lui-même ne l’intéresse, surtout dans ce qu’il pourrait être. De là son goût pour le théâtre, pour le spectacle, où tant de destins lui sont proposés dont il reçoit la poésie sans en souffrir l’amertume. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 108.

La moitié d’une vie d’homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 112.

(…) le génie n’excuse rien, justement parce qu’il s’y refuse. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 115.

A la fin d’une vie, l’homme s’aperçoit qu’il a passé des années à s’assurer d’une seule vérité. (…) Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 117.

Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action. Cela s’appelle devenir un homme. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 119.

IL n’y a qu’un seul luxe pour eux et c’est celui des relations humaines. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 122.

Dans les musées italiens, on trouve quelquefois de petits écrans peints que le prêtre ten aut devant les visages des condamnés pour leur cacher l’échafaud. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 125.

Créer, c’est vivre deux fois. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 130.

Il n’y a pas de frontières entre les disciplines que l’homme se propose pour comprendre et aimer. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 133.

L’oeuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 134.

Penser, c’est avant tout vouloir créer un monde (ou limiter le sien, ce qui revient au même). Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 136.

On s’habitue si vite. On veut gagner de l’argent pour vivre heureux et tout l’effort et le meilleur d’une vie se concentrent pour le gain de cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 140.

Ce sont les philosophes ironiques qui font les oeuvres passionnées. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 157.

Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 166.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers .(…) La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Camus, Le mythe de Sisyphe, p. 168.

Plan du texte

Un raisonnement absurde

  • L’absurde et le suicide
  • Les murs absurde
  • Le suicide philosophique
  • La liberté absurde

L’homme absurde

  • Le don juanisme
  • La comédie
  • La conquête

La création absurde

  • Philosophie et roman
  • Kirilov
  • La création sans lendemain

Le mythe de Sisyphe

Quatrième de couverture

“Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.” Avec cette formule foudroyante, qui semble rayer d’un trait toute la philosophie, un jeune homme de moins de trente ans commence son analyse de la sensibilité absurde. Il décrit le “mal de l’esprit” dont souffre l’époque actuelle : “l’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde.”

Bibliographie

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Folio essais.

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Dsirmtcom, juillet 2018.

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2 réponses à “Fiche de lecture – Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

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