Fiche de lecture – Arrien de Nicomédie – Le « Manuel » d’Épictète

Philosophie – Fiches de lecture


Fiche de lecture n° 6

Eléments contextuels

Épictète est né en Phrygie (aujourd’hui, la Turquie) en 50 après J.-C. et mort en 130. Son vrai nom n’est pas connu, en grec, epikthétos signifie « esclave ». Il fut l’esclave à Rome d’Epaphrodite et y a suivi l’enseignement du stoïcien Musionus Rufus. Après avoir été affranchi, il a du quitter Rome qui bannissait tous les philosophes. Réfugié en Grèce, il y ouvre une école qui le rendra célèbre. Comme Socrate, il n’a laissé aucun écrit. Son disciple Arrien de Nicomédie a rédigé les Entretiens et le Manuel, à partir de ses dialogues et de son enseignement.

Pour Épictète, personne ne peut asservir la pensée d’un homme libre, même s’il est esclave. Un épisode douloureux de sa vie illustre cette idée. Un jour, son maître le torture en déformant cruellement sa jambe avec un instrument. « Tu vas me la casser », lui dit tranquillement Épictète. Lorsque la jambe se brise, celui-ci fait froidement cette remarque : « Je t’avais bien dit que tu me la casserais ; la voilà cassée ». Le sage ne cherche pas à agir sur ce qui ne dépend pas de lui, mais, parfaitement lucide, il habitue son esprit à l’accepter. P. Rosenberg, La Philosophie. Retenir l’essentiel, p. 77.

Épictète fait partie des Stoïciens. Le stoïcisme comprend trois périodes :

  • L’ancien stoïcisme : Zénon de Cittus (335-264 av. J.-C.), fondateur du stoïcisme ; Cléanthe (331-232 av. J.-C.) ; Chrysippe (280-210 av. J.-C.) ;
  • Le moyen stoïcisme : la doctrine gagne Rome (IIe-Ier siècles av. J.-C.) ;
  • Le stoïcisme impérial : Sénèque (4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.) ; Épictète ; Marc Aurèle (121-180).

Le stoïcisme est appelé la philosophie du Portique. Zénon a créé son école près d’un portique, qui se dit stoa en grec. Le stoïcisme se divise en trois parties :

  • La logique, art du raisonnement ;
  • La physique, étude de la nature ;
  • La morale.

En grec, Manuel se dit encheiridion, qui signifie un petit poignard, que l’on doit toujours garder à portée de la main pour défendre la vie du corps ou de l’âme (Les Stoïciens, II). Le Manuel est voué à l’efficacité éthique (le terme « éthique’ vient du grec êthos qui signifie mœurs). Il s’adresse à ceux qui s’exercent à la sagesse. Il invite à l’exercice de la pratique philosophique, moyen d’agir sur soi-même (Gradus philosophique).

Plan du texte

Le Manuel comprend cinquante-trois chapitres, organisé selon le plan suivant (Gradus philosophique) :

  • Chap. I : principe directeur ; ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas ;
  • Chap. II-XXI : conseils, entraînement au détachement ;
  • Chap. XXII-XXIX : ce que signifie être philosophe ;
  • Chap. XXX-XXXII : les « conduites convenables », devoirs familiaux, religieux, civils ;
  • Chap. XXXIII-XLVII : les lois qui gouvernent nos manières, l’attitude réservée ;
  • Chap. XLVIII-LIII : Récapitulation, indicateur d’évaluation de l’exercice, injonctions et prescriptions éthiques, exemples.

Synthèse

I – Principe directeur

Ce qui dépend de nous Ce qui ne dépend pas de nous
Pensée, impulsion, désir, aversion…

Tout ce en quoi c’est nous qui agissons

Corps, argent, réputation, charges publiques… Tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons
Libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves Faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger
Si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger

=> pas de contrainte, pas de ressentiment, pas d’ennemi, rien qui soit mauvais pour soi

Si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger

=> contrarié, chagriné, tourmenté

Recherche des biens si grands

=> liberté et bonheur

Recherche (en même temps)  du pouvoir et de l’argent

=> Risque d’échec

Image ou représentation vient troubler l’esprit

=> «Tu n’es que représentation, et non la réalité dont tu as l’apparence.»

Voir si cette réalité dépend de nous ou n’en dépend pas

=> «Cela ne me regarde pas.»

II – Entraînement au détachement

Désir et aversion

II. Désir : obtenir l’objet désiré ; aversion : ne pas tomber sur l’objet d’aversion. Réserver son aversion aux choses contraires à la nature. Ne pas avoir en aversion ce qui ne dépend pas de nous : maladie, mort, pauvreté. Supprimer complètement le désir « pour l’instant ».

Réprésentations

III. Bien se représenter les choses ou les êtres tels qu’ils sont : notre marmite est un pot de terre ; notre enfant, notre femme est un être humain => Pas de trouble lorsqu’ils meurent ou se brisent.

IV. Bien se représenter l’action qu’on se prépare à accomplir, être en accord avec la nature (exemple du bain public).

V. Ce qui nous trouble, ce ne sont point les choses mais nos jugements, nos opinions sur elles (voir aussi l’article Platon, Ménon – L’opinion droite).

VI. User de représentations conformes à la nature (« Le beau cheval »). Ne se vanter que de ce qui est notre bien propre.

VII. Comparaison de la vie avec une traversée maritime. Utilisée par Platon dans le Phédon :

Se risquer, en se laissant porter par elle, à faire la traversée de la vie sur cette manière de radeau, faute de pouvoir faire route, avec plus de sécurité et moins de risques, sur quelque instrument plus stable de transport. Platon, Phédon, 85D

VIII. Vouloir ce qui arrive comme cela arrive = bonheur.

IX. La maladie entrave le corps, mais pas la liberté de choisir.

X. Devant tout ce qui arrive, chercher la faculté pour y faire face :

  • Belle fille ou beau garçon : tempérance, continence ;
  • Souffrance : endurance ;
  • Insulte : patience, résignation.

XI. Ne jamais dire de rien : « Je l’ai perdu », mais « Je l’ai rendu ». Exemples de la perte d’un enfant, d’une femme, d’un domaine. Être comme un voyageur dans une auberge.

XII. Mieux vaut mourir de faim sans chagrin et sans peur que de vivre riche et angoissé.

XIII. Pour progresser, accepter de passer pour un ignorant (Cf. la proclamation d’ignorance de Socrate dans Platon, Ménon ou De la Vertu). Suivre la nature sans s’attacher aux choses extérieures.

XIV. Ne pas vouloir que ce qui ne dépend pas de nous en dépende = Liberté.

XV. Comment se conduire dans un banquet : attendre que les choses arrivent (idem pour femme, enfant, charges officielles, richesse). Partager la table des dieux et être digne de régner comme eux, comme Diogène ou Héraclite.

XVI. Ce qui meurtrit, ce n’est pas l’événement (exemple du deuil), mais le jugement porté sur lui. Compatir avec celui qui est endeuillé sans « gémir aussi en dedans ».

XVII. Nous sommes acteurs d’une pièce choisie par le metteur en scène, l’auteur. ON ne choisit pas le rôle, il faut le jouer de son mieux.

XVIII. Ne pas se laisser entraîner par son imagination, croire dans des présages. Il ne dépend que de nous de tirer profit de ce qui nous arrive.

XIX. Être invincible : ne pas lutter quand la victoire ne dépend pas de nous. Ne pas envier un homme comblé d’honneurs, très puissant. Ne vouloir être libre qu’en méprisant ce qui ne dépend pas de nous. Lire ici la tirade de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand  » Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! » :

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte II, scène 8.

XX. C’est le jugement, l’opinion, qui nous fait croire qu’on nous injurie, qui nous fait se mettre en colère. Ne pas se laisse emporter par cette idée, « obtenir un délai », plus facile pour se dominer.

XXI. Toujours avoir à l’esprit la mort, tout ce qui semble redoutable. Pour ne pas avoir de pensées basses, pas de désir excessif (voir la partie « Philosopher, c’est apprendre à mourir » dans l’article Une « Vie accomplie » – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?).

III. Être philosophe

XXII. Vouloir philosopher : se préparer aux railleries de la foule ; ne pas être soi-même arrogant.

XXIII. Se contenter, se borner à être philosophe sans chercher à plaire à quelqu’un.

XXIV. Ne pas se décourager en pensant qu’on ne sera rien, qu’on vivra sans honneur : cela ne dépend pas de nous. Servir la cité en étant fidèle et modeste.

XXV. Ne pas chercher à flatter pour obtenir quelque chose.

XXVI. Avoir la même réaction devant un événement qui arrive à autrui comme à nous : perte d’un objet, deuil.

XXVII. Il n’y a pas de mal naturel dans le monde.

(…) la nature ne conduit qu’à la vertu et le mal est introduit par l’homme. Les Stoïciens.

XXVIII. Ne pas livrer son jugement au premier venu, comme on livrerait son corps.

IV – Les conduites convenables

XXX. Notre conduite se mesure à l’aune de nos relations (parent, fratrie). Nul ne nous nuit, à moins d’y consentir. Considérer les rapports qui nous unissent à autrui (voisin, concitoyen, gouvernant…).

XXXI. Envers les dieux : avoir des opinions droites (voir l’article Platon, Ménon – L’opinion droite). Lire ici Épicure :

L’impie (…) est celui qui applique aux dieux les opinions de la foule. Épicure, cité dans Les Stoïciens, II, p. 1365.

Ne pas placer le bien et le mal dans les choses qui ne dépendent pas de nous mais uniquement dans celles qui dépendent de nous. La nature nous fait fuir ce qui est nuisible et rechercher ce qui est utile. Là où est l’intérêt, là est aussi la piété : s’appliquer à orienter comme il faut nos désirs et aversions = se conduire avec piété. Suivre les lois, les traditions dans les offrandes aux dieux, sans excès.

XXXII. Si un devin prévoit qu’un événement va nous arriver, être philosophe : si cela ne dépend pas de nous, ce n’est ni bon ni mauvais. Tout ce qui surviendra est indifférent et ne nous concerne pas. Suivre le précepte de Socrate : ne consulter le devin que quand le raisonnement ne peut être d’aucun secours.

V. Les Lois qui gouvernent nos manières

XXXIII. Se fixer une conduite, un genre de vie, pratiqués seul comme avec d’autres.

  • Garder le silence le plus souvent, parler en peu de mots ;
  • Ramener les conversations sur des sujets convenables ;
  • Rire rarement ;
  • S’abstenir de prêter serment ;
  • Repousser les invitations à dîner avec des étrangers et des non-philosophes ;
  • Se tenir aux stricts besoins du corps : manger, boire, se vêtir, avoir un toit ;
  • Sexualité : se garder pur jusqu’au mariage. Ne pas faire la leçon aux fornicateurs, ne pas se vanter d’être continent ;
  •  Ne pas se défendre contre des propos qui disent du mal de nous ;
  • Ne pas aller souvent au spectacle ;
  • Ne pas aller aux lectures publiques (déclamations publiques à Rome) ;
  • Se demander ce qu’aurait fait Socrate ou Zénon lorsqu’on rencontre quelqu’un passant pour puissant ou éminent ;
  • Eviter de rappeler ses actions passées dans la conversation ;
  • Eviter de faire rire ;
  • Ne pas parler de choses obscènes, grivoises.

XXXIV. Ne pas céder à l’envie d’un plaisir, attendre pour le faire, et préférer la conscience d’avoir remporté la victoire sur lui en n’y cédant pas.

XXXV. Lorsque nous décidons de faire une chose, ne pas la faire en se cachant : si nous avons tort, il ne fallait pas la faire ; si nous avons raison, il n’y a rien à craindre de ceux qui nous blâmeraient.

XXXVI. Sauvegarder la sociabilité dans un repas en respectant d’abord son hôte sans vouloir prendre la plus grosse part d’un plat.

XXXVII. Ne pas assumer un rôle au-dessus de ses moyens, en négligeant alors d’accomplir celui qui était dans nos possibilités.

XXXVIII. Faire attention à ne pas léser la partie maîtresse de l’âme. Voir ici la note des Stoïciens sur l’âme :

La partie maîtresse de l’âme est responsable des représentations, des sensations et des tendances, c’est la raison, d’où sortent, comme les bras rayonnants d’un poulpe, les sept autres parties de l’âme. Elle est localisée dans la tête ou dans le cœur. A la naissance, elle est semblable à une feuille de papyrus vierge, sur laquelle l’homme écrit ses pensées, d’abord par le moyen des sensations. Les Stoïciens, II, p. 1363.

Voir aussi une conception différente de l’âme chez Platon dans l’article Platon, République IV _ La tripartition de l’âme, et le concept de réminiscence dans la fiche de lecture sur le Phédon.

XXXIX. Notre corps est la mesure de ce qu’on doit posséder, comme le pied est la mesure de la chaussure.

XL. Appeler les femmes « Dames » lorsqu’elles atteignent leurs quatorze ans, pour qu’elles se montrent « décentes et réservées ».

XLI. Ne pas passer son temps à soigner son corps : faire de la gymnastique, manger, boire, copuler. C’est l’esprit qui doit attirer toute notre attention (voir aussi la fiche lecture  sur la Lettre à Ménécée d’Épicure, et la classification des désirs).

XLII. Face à quelqu’un qui nous fait du tort en actes ou en paroles, se dire à chaque fois : « C’est ce que lui pense » ; « C’est son idée ».

XLIII. Toute chose a deux anses, une qui permet de la porter, l’autre non. Ne pas prendre les choses sous l’angle de l’injustice, mais considérer ce qui nous est commun (exemple du frère injuste).

XLIV. Nous ne sommes pas plus riches ou plus éloquent qu’autrui. Si notre richesse est supérieure ou notre éloquence plus grande, nous ne sommes pas notre richesse ou notre éloquence.

XLV. Ne pas se représenter les choses ou les êtres en bien ou en mal ; rester sur la réalité objective.

XLVI. Ne jamais se présenter ou dire qui’on est philosophe ; mais montrer les actions qui proviennent de nos principes philosophiques.

XLVII. Ne pas se vanter des soins du corps : de boire de l’eau, de s’entraîner à supporter la douleur…

VI – Récapitulation

XLVIII.

L’homme ordinaire/profane Le philosophe
N’attend rien de lui-même en bien ou en mal

Attend tout des choses extérieures

Attend tout en bien ou en mal de soi-même

Celui qui est en progrès vers la sagesse : ne blâme ni ne loue personne ; ne se plaint ni n’accuse personne ; ne dit rien de lui-même comme s’il savait quelque chose ; écarte tous les désirs, n’éprouve des aversions que de ce qui dépend de nous et est contraire à la nature. Son seul ennemi, c’est lui-même.

XLIX. Chercher à comprendre la nature ; mettre en pratique les préceptes appris ; être philosophe en pratique, et non « grammairien », expliquant les textes de Chrysippe (voir ci-dessus le chapitre « Eléments contextuels »).

L. Se tenir aux buts fixés comme à des lois ; n’accorder aucune attention à ce qu’on dit de nous.

LI. Ne pas remettre à plus tard la pratique de la philosophie (voir la fiche de lecture sur la Lettre à Ménécée). Comme Socrate, n’écouter « que la règle dictée par la raison ».

LII. Les parties de la philosophie :

  1. Mise en pratique des principes ;
  2. Traite des démonstrations ;
  3. Ce qui fonde et ordonne les deux premières.

Le plus indispensable est la pratique.

LIII. Citations à se remémorer en toutes circonstances.

Extraits

Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De
nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi
c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la
réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons.  (I)

Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: «J’aime un pot de terre.» S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi: «J’embrasse un être humain.» S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé. (III)

Quand tu te prépares à faire quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il s’agit. (IV)

Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle. Ainsi, la mort n’a rien de redoutable. Socrate lui-même était de cet avis: la chose à craindre, c’est l’opinion que la mort est redoutable. (V)

Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite n’est pas en cause. (VI)

N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites; décide de vouloir ce qui arrive comme cela arrive et tu seras heureux. (VIII)

(…) la gêne est pour les choses ou pour les autres, non pour toi. (IX)

En t’exerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations. (X)

Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l’as perdu; dis: «Je l’ai rendu.» (…) En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d’une chose qui ne t’appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge. (XI)

Mieux vaut mourir de faim délivré du chagrin et de la peur, que vivre dans l’abondance au milieu des angoisses. (XII)

On n’a jamais rien pour rien. (XII)

Si tu veux progresser, accepte de passer pour un ignorant et un idiot dans tout ce qui concerne les choses extérieures; n’essaie jamais d’avoir l’air instruit. Si certains ont bonne opinion de toi, méfie-toi. (XIII)

Tout homme a pour maître celui qui peut lui apporter ou lui soustraire ce qu’il désire ou ce qu’il craint. Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas d’eux seuls: sinon, inévitablement, ils seront esclaves. (XIV)

Mais si, les choses t’étant offertes, tu t’abstiens même d’y toucher, d’y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. (XV) (exemple de Diogène et Héraclite).

Souviens-toi que tu joues dans une pièce qu’a choisie le metteur en scène: (…) Le choix du rôle est l’affaire d’un autre. (XVII)

Tu peux être invincible si tu n’engages jamais de lutte où la victoire ne dépende pas de toi. (…) Quant à toi, ce n’est pas général, magistrat ou consul que tu veux être, mais libre; or, pour y arriver, il n’y a qu’un chemin: le mépris de ce qui ne dépend pas de toi. (XIX)

Souviens-toi que ce qui te cause du tort, ce n’est pas qu’on t’insulte ou qu’on te frappe, mais l’opinion que tu as qu’on te fait du tort. (XX)

Si ton désir te pousse vers la philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux sarcasmes; à entendre dire: «Voyez-le devenu soudainement philosophe!» ou «Qu’est-ce qui nous vaut cette arrogance?» (XXII)

S’il t’arrive un jour d’accorder du poids aux objets extérieurs par désir de plaire à quelqu’un, sache que tu réduiras à néant tes principes de vie. Borne-toi donc à être toujours philosophe; mais si tu tiens aussi à le paraître, que ce soit à tes propres yeux et cela suffira. (XXIII)

Ne te laisse pas décourager par des réflexions du genre: «Je vais vivre sans honneur, je ne serai rien.» Si vivre sans honneur est un mal, aucun mal ne peut t’arriver par la faute d’autrui; rien de honteux non plus.

Qui peut donner à autrui ce qu’il n’a pas lui-même?

Si je peux devenir riche sans déchoir à mes propres yeux, en restant loyal et sans bassesse, qu’on me montre le chemin, j’y vais. Mais si l’on veut que je perde mes biens propres pour vous procurer des choses qui ne sont pas des biens, considérez plutôt que vous êtes injustes et ingrats. (XXIV)

L’expérience commune nous sert à comprendre ce que veut la nature. (…)Nous devrions avoir à l’esprit la réaction que nous avons eue en apprenant la nouvelle à propos de quelqu’un d’autre. (XXVI)

Si on livrait ton corps au premier venu, tu serais indigné; et pourtant tu livres à n’importe qui ton jugement, avec pouvoir d’y jeter trouble et confusion pour peu qu’on t’injurie, et tu n’as pas honte. (XXVIII)

Personne ne te fera de mal, à moins que tu n’y consentes; le mal ne viendra que lorsque tu jugeras qu’on te fait du mal. (XXX)

À partir d’aujourd’hui, décide d’un style, d’un genre de vie que tu garderas aussi bien seul que devant les autres. (XXXIII)

Si l’on te rapporte qu’un tel a dit du mal de toi, ne cherche pas à te défendre de ses accusations, mais réponds simplement: «Je vois qu’il ne connaissait pas tous mes défauts, sinon il en aurait dit bien davantage!»

Imagine, pour y résister [à l’envie d’un plaisir], combien précieuse est la conscience d’avoir remporté cette victoire-là. (XXXIV)

Lorsque tu en arrives à la conclusion qu’il faut faire une chose, fais-la, et ne cherche pas à t’en cacher même si les gens risquent d’en penser du mal. Car ou bien tu as tort d’agir ainsi, et il ne fallait pas le faire, ou bien tu as raison, et tu n’as pas à craindre les reproches injustifiés. (XXXV)

(…) quand tu dînes avec quelqu’un, ne considère pas seulement la valeur des plats pour le corps, mais veille aussi à respecter ton hôte. (XXXVI)

Pour ce que l’on doit avoir ou posséder la mesure est le corps, comme le pied est
celle de la chaussure. Si tu t’en tiens à ce critère, tu garderas la mesure. (XXXIX)

C’est la marque d’une infériorité naturelle à la pratique de la philosophie que de s’attarder aux choses du corps, comme de passer trop de temps à prendre de l’exercice, à manger, à boire, à faire ses besoins, à copuler. Tout cela, il faut le faire comme en passant; c’est sur notre jugement que nous devons porter toute notre attention. (XLI)

Face à quelqu’un qui te fait du tort par sa conduite ou ses propos, souviens-toi que s’il agit ainsi, c’est qu’il pense avoir raison. Il ne lui est pas possible de régler sa conduite sur ta façon de penser: c’est la sienne qui le guide, et, si elle est erronée, il se fait du tort à lui-même en demeurant dans son erreur. (XLII)

Toute chose donne prise sur deux côtés: l’un permet de la porter, l’autre non. (XLIII)

Un tel se lave vite: ne dis pas qu’il se lave mal, mais qu’il se lave vite. Si un autre boit beaucoup de vin, ne le traite pas d’ivrogne, dis simplement qu’il boit beaucoup. En effet, qu’en sais-tu, avant d’avoir pesé leurs raisons? (XLV)

Où que tu te trouves, ne te présente jamais comme philosophe. Ne parle pas longuement, devant des profanes, des principes de la philosophie, agis plutôt suivant ces principes. (XLVI)

Attitude et caractère de l’homme ordinaire: il n’attend rien, en bien ou en mal, de soi-même, et tout des circonstances extérieures. Attitude et caractère du philosophe: il attend tout, en bien comme en mal, de soi-même. (…) En un mot, le seul ennemi qu’il ait à redouter, c’est lui-même. (XLVIII)

Une fois que tu t’es fixé des buts, tu dois t’y tenir comme à des lois qu’on ne peut
transgresser sans impiété. Et quoi que l’on dise de toi, n’y prête pas attention: cela ne te concerne plus. (L)

Décide donc tout de suite de vivre en adulte résolu à progresser. Que tout ce qui te semble le meilleur te soit une loi incontournable. (…) C’est ainsi que se comportait Socrate qui n’écoutait, en toutes circonstances, que la règle dictée par la raison. Pour toi-même – si tu n’es pas encore Socrate – vis au moins en t’efforçant de l’imiter. (LI)

[Mis en gras par nos soins] Le premier domaine de la philosophie et le plus indispensable, c’est la mise en pratique des principes, comme, par exemple, l’interdiction de mentir. Le second concerne les démonstrations: ainsi, pourquoi ne faut-il pas mentir. Le troisième explique et analyse les deux premiers: ainsi, la reconnaissance qu’on est en présence d’une démonstration; ce que sont une démonstration, une déduction, le vrai, le faux, etc. Par conséquent, le troisième domaine est indispensable pour accéder au second, comme le second pour accéder au premier.
Mais le plus indispensable, le terme de toute recherche, c’est le premier. Seulement, nous faisons tout à l’envers: nous nous attardons au troisième, nous lui consacrons tous nos efforts en oubliant complètement le premier. Voilà pourquoi nous mentons sans cesse en étant prêts, cependant, à exprimer le raisonnement qui prouve qu’il ne faut pas mentir… (LII)

«Anytos et Mélétos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire.» (Platon, «Apologie de Socrate», 30c-d.). (LIII). Voir la fiche de lecture sur l’Apologie de Socrate.

Il faut que tu sois un seul homme; bon ou mauvais. Il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels; consacrer tes efforts au dedans ou au dehors; c’est-à-dire régler ta vie en philosophe ou en homme ordinaire. (XXIX – chapitre considéré comme emprunté aux « Entretiens »).

Bibliographie

Épictète (Arrien de Nicomédie), Manuel.

Les Stoïciens, 2 tomes [Tome II pour Épictète], Gallimard.

Épicure, Lettre à Ménécée.

L. Jaffro, M. Labrune, Gradus philosophique, GF Flammarion.

Platon, Phédon Apologie de Socrate.

P. Rosenberg, La Philosophie – Retenir l’essentiel, Nathan.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

Dsirmtcom,  août 2018.

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