Fiche de lecture – Sartre, L’existentialisme est un humanisme

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 8

Eléments contextuels

Doctrine

Jean-Paul Sartre (1905-1980 – Paris), reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1929 : existentialiste athée.

  • Monothéisme : Dieu pense l’homme, son essence, avant de le créer ; il en a l’idée ;
    • L’essence précède l’existence
  • Existentialisme athée : si Dieu n’existe pas,
    • Pas d’idée de l’homme précédant et déterminant son existence
    • L’existence précède l’essence (ex. de S. de Beauvoir : “On ne naît pas femme, on le devient”).

Pensée élaborée à partir de la phénoménologie de Husserl et Heidegger.

Définitions

Existentialisme

Il implique une systématisation qui est paradoxale quand il s’agit de l’existence. Sartre utilise le vocabulaire de Husserl, de Heidegger, mais aussi de Hegel et de Descartes pour décrire un homme qui n’a ni nature, ni essence et pour qui, selon une formule célèbre, l’existence précède l’essence. “L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est rien que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.” (L’Être et le Néant). L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Humanisme

Pensée philosophique qui fait de l’homme, de la liberté radicale de l’homme, la source de toute valeur. Morfaux, Op. cit.

Plan

Situation de la conférence (Arlette Elkaïm-Sartre)

L’existentialisme est un humanisme

Discussion

N.B. : seuls les deux premiers chapitres sont l’objet de cette fiche de lecture.

Synthèse et extraits

Situation de la conférence

Conférence de Sartre le 29 octobre 1945 à Paris.

Présentation en public de sa philosophie

Existentialisme : “doctrine strictement réservée aux philosophes”.

Objectif de Sartre : convaincre les marxistes du Parti Communiste que sa philosophie n’est pas en contradiction avec “la conception marxiste de la détermination de l’homme par l’économique”.

Vouloir la vérité, c’est préférer l’Être à tout, même sous une forme catastrophique, simplement parce qu’il est. Vérité et existence.

Écrit de circonstance, marquant “un nouveau cycle de recherche philosophique”.

L’existentialisme est un humanisme

Critiques

Communistes : philosophie contemplative, bourgeoise, action impossible dans ce monde.

Marxistes : souligne l’ignominie humaine, manque à la solidarité humaine.

Catholiques : nie la réalité et le sérieux des entreprises humaines, supprime les commandements de Dieu, chacun peut faire ce qu’il  veut.

Réponses aux critiques

Existentialisme : doctrine qui rend la vie humaine possible et déclare que “toute vérité et toute action impliquent un milieu et une subjectivité humaine”.

Existence et essence

L’essence précède l’existence

Exemple de la fabrication d’un coupe-papier : se réfère à un concept, à une technique de production.

Concept de l’essence de l’homme dans l’esprit de Dieu (philosophes du XVIIe siècle).

Concept de nature humaine (philosophes athées du XVIIIe siècle : Diderot, Voltaire, Kant) : tous les hommes ont la même définition, les mêmes qualités de base (Kant).

L’existence précède l’essence

Existentialisme athée : “si Dieu n’existe pas”, il n’y a pas d’idée de l’homme avant son existence.

(…) l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et (…) il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait.

Subjectivité, projet et responsabilité

L’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter vers l’avenir. (…) l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être.

Vouloir : décision consciente, postérieure à ce que l’homme s’est fait de lui-même (choix de la volonté).

L’homme est responsable de ce qu’il est.

L’homme est responsable de tous les hommes (voir la notion de responsabilité chez Saint-Exupéry dans l’article Éthique de responsabilité et éthique de conviction).

Les deux sens du subjectivisme :

  • “Choix du sujet individuel par lui-même”
  • Impossibilité pour l’homme de dépasser la subjectivité humaine (sens profond de l’existentialisme).

Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes.

L’acte individuel engage toute l’humanité.

Angoisse et mauvaise foi

L’homme est angoisse. (…) L’homme qui s’engage (…) est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité.

Échapper à l’angoisse par la mauvaise foi :

(…) en vérité, on doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant”.

(…) le fait de mentir implique une valeur universelle au mensonge.

(…) suis-je bien celui qui a le droit d’agir de telle sorte que l’humanité se règle sur mes actes ,

(Voir le concept d’impératif catégorique chez Kant et la controverse avec Benjamin Constant dans la fiche de lecture sur le Fondement de la métaphysique des moeurs).

Exemple de l’angoisse d’Abraham (Kierkegaard) : est-ce un ange qui me parle ou une hallucination ?

Exemple du chef militaire responsable d’une attaque et qui envoie ses hommes à la mort.

Tous les chefs connaissent cette angoisse. Cela ne les empêche pas d’agir, au contraire, c’est la condition même de leur action.

Le délaissement de Heidegger

Dieu n’existe pas, il faut en tirer toutes les conséquences.

Morale laïque : Dieu est une hypothèse, une morale est nécessaire : valeurs a priori (être honnête, ne pas mentir, ne pas maltraiter…).

Problème existentialiste :”il est très gênant que Dieu n’existe pas” => Impossibilité de trouver des valeurs a priori.

Point de départ de l’existentialisme : la liberté

Dostoïevski : “Si Dieu n’existait pas, tout serait permis” (cité par Sartre).

L’homme est libre, l’homme est liberté.

L’homme est condamné à être libre.

L’homme est responsable de sa passion.

L’homme est condamné à inventer l’homme, il n’existe pas de signes pour l’orienter.

Les deux types de morale

Exemple du fils qui doit choisir entre rester auprès de sa mère ou partir combattre.

  • Morale individuelle : morale de la sympathie, du dévouement individuel (rester auprès de sa mère ;
  • Morale collective : plus large mais d’efficacité contestable, vague (partir combattre)

Application de la morale kantienne (Cf. fiche de lecture) :

  • Traiter sa mère comme une fin en restant auprès d’elle ; traiter les combattants comme un moyen ;
  • Traiter les combattants comme une fin en partant combattre avec eux ; traiter sa mère comme un moyen en la délaissant.

Le sentiment se construit par nos actes

André Gide : Sentiment qui se vit (rester auprès de sa mère par amour) ; sentiment qui se joue (jouer la comédie pour rester auprès d’elle).

(…) choisir le conseilleur, c’est encore s’engager soi-même. (…) vous êtes libre, choisissez, c’est-à-dire inventez. Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu’il y a à faire ; il n’y a pas de signe dans le monde.

Le délaissement

Le délaissement implique que nous choisissons nous-même notre être. Le délaissement va avec l’angoisse. (Note de Dsirmtcom : il n’y a pas de signe pour nous orienter si Dieu n’existe pas).

Le désespoir

(…) quand Descartes disait : “Se vaincre plutôt soi-même que le monde”, il voulait dire la même chose : agir sans espoir.

La citation évoquée provient du Discours de la méthode (troisième partie) :

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde. Descartes, Discours de la méthode.

Voir aussi l’excellente analyse par Simone Manon de l’extrait qui comprend cette citation : Descartes: Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde.

Le désespoir : compter sur ce qui dépend de notre volonté (voir la fiche de lecture Le Manuel d’Epictète) ; ou sur les “probabilités qui rendent notre action possible”.

Le quiétisme

Les autres peuvent faire ce que je ne peux pas faire.

Opposé de l’existentialisme : négation de la volonté par elle-même (Morfaux).

Mouvement mystique qui se développe au XVIIe siècle dans plusieurs pays européens (…). La doctrine du pur amour préconise l’abandon total à la volonté de Dieu, le non-vouloir, le “repos en Dieu”, une sorte d’état d’annihilation qui dédaigne les œuvres et les rites. Morfaux, Op. cit.

Existentialisme :

L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.

La mauvaise foi

Penser valoir mieux que ce qu’on est : rêves déçus, espoirs avortés. attentes inutiles.

(…) ce qui fait la lâcheté, c’est l’acte de renoncer ou de céder, un tempérament ce n’est pas un acte ; le lâche est défini à partir de l’acte qu’il fait. (…) Ce que les gens veulent, c’est qu’on naisse lâche ou héros.

L’existentialisme est une doctrine optimiste

Le destin de l’homme est en lui-même.

Morale d’action et d’engagement.

La subjectivité

Le Cogito selon Sartre

(…) vérité absolue de la conscience s’atteignant elle-même.

Sans le Cogito, tout n’est que probable.

Matérialisme et existentialisme

Matérialisme : tous les hommes sont des objets aux réactions déterminées, comme une table ou une pierre.

Existentialisme : le règne humain est “un ensemble de valeurs distinctes du règne matériel”.

Subjectivité cartésienne et subjectivité existentielle

Cogito existentialiste : découverte de soi et des autres (contraire à Descartes et à Kant).

Les autres sont la condition de l’existence (intersubjectivité).

L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi.

Voir le concept de l’Autre dans le Sophiste de Platon (fiche de lecture), et d’Autrui chez Levinas (article Levinas – L’altérité féminine).

La condition humaine

Condition ou nature humaine ?

On parle aujourd’hui plutôt de condition humaine que de nature humaine (concept évoqué plus haut dans “Existence et essence).

Ensemble des limites a priori qui donne sa position dans l’univers.

Ce qui varie dans la condition humaine : la situation historique (être esclave, seigneur, prolétaire).

Ce qui ne varie pas : la nécessité d’être dans le monde, d’y travailler, d’être mortel parmi d’autres mortels.

Les limites

Face objective : se rencontrent partout.

Face subjective : parce que vécues ; “ne sont rien si l’homme ne se détermine librement par rapport à elles”.

Universalité de l’homme

Tout projet a une valeur universelle.

Il y a universalité de tout projet en ce sens que tout projet est compréhensible pour tout homme.

Le subjectivisme

Objections au subjectivisme

On peut choisir n’importe quoi, c’est l’anarchie.

Il n’y a pas de raison de préférer un projet à un autre ; on ne peut pas juger les autres.

Tout est gratuit dans le choix.

Réponses aux objections

On ne peut pas ne pas choisir : ne pas choisir est un choix.

L’homme se choisit par rapport aux autres.

La mauvaise foi (Cf. plus haut) dissimule la liberté de l’engagement.

Rien n’est gratuit s’il y a engagement.

La vie n’a pas de sens a priori : il faut inventer ses valeurs.

Les deux sens de l’humanisme

L’humanisme classique

Théorie qui prend l’homme pour fin et valeur supérieure.

L’existentialiste ne prendra jamais l’homme pour fin, car il est toujours à faire.

L’humanisme existentialiste

L’homme est constamment hors de lui-même, c’est en se projetant et en se perdant hors de lui qu’il fait exister l’homme et, d’autre part, c’est en poursuivant des buts transcendants qu’il peut exister.

La transcendance (voir le terme Transcendant dans le Carnet de Vocabulaire), c’est le dépassement.

L’homme n’est pas enfermé en lui-même mais présent toujours dans univers humain, c’est ce que nous appelons l’humanisme existentialiste.

L’homme est législateur de lui-même (voir la fiche de lecture sur Kant), il décide dans le délaissement.

Conclusion

Même si Dieu existait, ça ne changerait rien.

Bibliographie

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio essais.

Sartre, L’Être et le Néant.

Descartes, Discours de la méthode.

C. Godin, La philosophie pour les nuls.

C. Godin, Dictionnaire de philosophie pour les nuls.

Simone Manon, Descartes: Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde.

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines. 

P. Rosenberg, La Philosophie – Retenir l’essentiel.

Voir aussi

Carnet de vocabulaire philosophique

 

 

 

 

Fiche de lecture

 

 

 

 

Levinas – L’altérité féminine

Descartes

 

 

 

 

Notion d’angoisse : Dieu est-il l’anxiolytique originel ?

Dsirmtcom, septembre 2018.

6 réponses à “Fiche de lecture – Sartre, L’existentialisme est un humanisme

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