Bac Philo – Le Sujet – Fiche n° 3.a. Métaphysique de la subjectivité

Source : Wikipedia

Les leçons de Philosophie – Bac Philo – Partie I. Le Sujet – Fiche n° 3.a. Métaphysique de la subjectivité

Fiche n° 3.a. – Métaphysique de la subjectivité

L’humanisme moderne valorise l’homme par sa capacité à être conscient de lui-même (autoréflexion) et à fonder son propre destin (autofondation). C’est l’idée classique de subjectivité : l’homme dispose de l’aptitude à être l’auteur conscient et responsable de ses actes. Ceci introduit une distinction dans la conception de la liberté :

  • Chez les Grecs, c’est la simple caractéristique de la citoyenneté ;
  • Chez les Modernes, dont Descartes, c’est “l’autonomie de l’esprit en soi” (Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie).

Le cogito de Descartes devient l’espace moderne de la subjectivité. Heidegger va étudier cette évolution de la notion de sujet dans une “métaphysique de la subjectivité” (au sens de “”continuité historique des philosophies qui (…) ont centré leur problématique sur la notion de sujet, de conscience (Morfaux)).

Les temps modernes de la subjectivité

Dans la nouvelle liberté, l’humanité se veut assurée du déploiement autonome de ses facultés pour exercer sa domination sur la Terre entière. Heidegger, Nietzsche, “La métaphysique en tant qu’histoire de l’être”.

Heidegger évoque l’évolution historique de la notion de sujet :

  • “Subjectité” (terme de Heidegger) qui correspond au sujet-substrat d’Aristote ;
  • Subjectivité, mode de la subjectité (J. Van de Wiele) qui s’opère chez Descartes avec le cogito : le sujet devient esprit, raison, conscience ; il n’est plus une chose.

Le mot subjectité nomme l’histoire de l’être comme Idée jusqu’à l’accomplissement de l’essence de l’être propre aux temps modernes comme volonté de puissance. Heidegger, Op. cit. (cité par J. Van de Wiele dans Heidegger et Nietzsche. Le problème de la métaphysique).

Nous retrouvons ici le sujet tel que le conçoit Aristote mais aussi Platon avec le concept de l’Idée. Cette conception évolue jusqu’à Nietzsche et la notion de “volonté de puissance”, cette “force universelle qui pousse tout ce qui existe à dominer” (Godin).

Le rapport moderne de l’homme au monde, sa domination sur lui, se base sur son pouvoir de fonder ses actes, ses représentations, l’histoire, la vérité et la loi. Ce “règne de la subjectivité”, de l’homme comme sujet (Renaut), apparaît avec l’essor de la technique, la mondialisation des guerres, la société de consommation, les phénomènes totalitaires, expressions de la culture de domination du monde par les sociétés modernes.

Une des principales caractéristiques de cette évolution culturelle selon Heidegger est le recul du religieux : le “dépouillement des dieux” (Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part), la “mort de Dieu” de Nietzsche. L’humanisme donne à l’homme-sujet les attributs de Dieu :

  • Omniscience : le scientisme considère que toute connaissance ne peut être atteinte que par les sciences (cnrtl.fr) et que tout peut être connu ainsi ;
  • Toute-puissance : la technoscience est censée apporter la maîtrise infinie du réel (ex. des manipulations génétiques, de l’intelligence artificielle, etc.).

Le sujet s’affirme alors comme le “seigneur de l’étant” (Renaut), maître exerçant sa domination sur tout ce qui est.

La subjectivité en 2D

Je pense, donc j’agis

Descartes agit sur le réel qui l’environne pour le soumettre à son analyse par la raison.

Penser, cogitare, c’est déjà, pour Descartes, co-agere, agir sur le réel en le ramenant à soi, en le réduisant à soi, pour le soumettre à l’examen rationnel et en faire, alors seulement, ressortir la vérité (comme certitude). A. Renaut, Leçons de la philosophie.

Le terme cogito vient du latin cum et agito, remuer dans son esprit (Gaffiot). Notons ici la précision que fait Descartes dans sa recherche de la vérité : il présente, dans le Discours de la méthode, la façon dont il a lui-même conduit sa recherche. Il ne s’agit pas de “la” méthode à suivre absolument pour trouver la vérité, mais de “sa” méthode : comment le sujet, l’individu Descartes a procédé pour rechercher la vérité. Le “Je” cartésien n’est pas encore le “Moi” universel. Descartes a agi en “remuant ses méninges”.

Leibniz va, selon Heidegger, approfondir la notion de subjectivité comme activité (Renaut). Pour Leibniz, ce que nous percevons et la représentation que nous en avons correspondent à un état mental, conscient ou non : depuis les plus infimes perceptions (le bruit d’une vague) jusqu’à la conscience réfléchie de soi-même. Ce qui définit un sujet, un individu (sa “force”),est la perception et l’appétition, ou désir : toutes deux sont des activités dynamiques de la subjectivité. Cette essence dynamique de la subjectivité (Renaut) se met en place dans de soumettre le réel en le maîtrisant et en le dominant (voir plus haut les notions de “volonté de puissance” et de “seigneur de l’étant”).

L’homme est la mesure de tout sujet : de l’anthropomorphie à Prométhée en passant par Frankenstein

Ce projet de soumission du réel aurait conduit Leibniz à concevoir toute réalité, de la plus infime à la plus complexe, sous le modèle du sujet, en l’occurrence du sujet humain.

C’est dans l’inconditionnelle humanisation de tout étant qu’il lui faut chercher le vrai et le réel. La métaphysique est anthropomorphie – le fait de structurer le monde à l’image de l’homme. Heidegger, Nietzsche.

Dieu aurait fait l’homme à son image (Genèse 1:27), Leibniz fait le monde à l’image de l’homme. Il interprète le monde comme constitué d’atomes spirituels, les monades, qui vont du plus simple au plus complexe, toutes possédant les attributs du sujet que sont l’appétition et la perception.

(…) on distingue les monades ou entéléchies simples possédant la perception et l’appétition qui fait passer d’une perception à une autre, mais non la mémoire (plantes) ; les monades douées de mémoire ou âmes dont les consécutions imitent la raison (animaux) ; les monades douées de raison ou âmes raisonnables ou esprits, douées par suite d’aperception ou conscience et capables de l’élever à la connaissance de soi et de Dieu, sources des existences et des essences (hommes). Morfaux, Op. cit.

L’aperception est un terme créé par Leibniz qui désigne la “conscience ou connaissance réflexive de l’état intérieur” qui constitue la perception simple (Lalande). Nous retrouvons ici la distinction “subjectité” (sujet-substance, être ou chose) et subjectivité (l’esprit, l’être doué de raison). La substance de toute chose, tout “étant” se conçoit sur le modèle du sujet :

  • Chez Descartes, tout “étant” est un objet représentable, par l’expérience du cogito ;
  • Avec Leibniz, tout “étant” est conçu comme un sujet en soi-même (les monades).

(…) chaque réalité devient une subjectivité, elle-même conçue comme un déploiement spontané de forces entrecroisant ce qu’elles produisent avec le produit de ces autres déploiements de forces que sont toutes les autres réalités. A. Renaut, Op. cit.

Cette métaphysique de la subjectivité, cette continuité historique de la notion philosophique de sujet trouve son achèvement avec la “volonté de puissance” de Nietzsche : la force qui pousse tout ce qui existe à dominer (Godin). C’est le triomphe d’une “absolue subjectivité” (Renaut). Mais c’est aussi, avec la technologisation du monde, la soumission de la nature et des hommes au “fonctionnaire de la technique” (Heidegger) : c’est la technique qui domine l’homme, le reléguant à devenir une “pièce du fond disponible” pour la servir (Heidegger, Conférences de Brême, cité par E. Pinat – voir bibliographie). Heidegger décrit ainsi son effroi devant l’emprise de la technique sur l’homme :

Tout fonctionne. C’est exactement ce qui est étrange. Tout fonctionne et le fonctionnement nous pousse toujours plus loin vers toujours plus de fonctionnement, et la technique déchire les gens et les arrache de plus en plus à leur terre. Je ne sais pas si vous peur ; j’étais pour ma part effrayé quand j’ai vu dernièrement des photographies de la Terre prises depuis la Lune. Nous n’avons pas du tout besoin d’une bombe atomique ; le déracinement de l’homme est déjà en cours. Nos conditions de vie sont devenues purement techniques. Ce n’est plus une terre sur laquelle l’homme vit aujourd’hui. Heidegger, entretien, Der Spiegel.

La technique dépasse, surpasse le sujet, elle affirme sa volonté de puissance sur les humains qui l’ont créée. C’est le mythe du monstre (re)créé par le Docteur Frankenstein, grâce notamment au progrès technique de l’électricité. La créature prend vie, mais dépasse totalement son créateur. Le titre complet de l’oeuvre de Mary shelley est Frankenstein ou le Prométhée moderne. Le mythe de Prométhée est décrit dans le Protagoras de Platon (voir le commentaire détaillé du mythe par Simone Manon dans la bibliographie) : l’espèce humaine est au départ comme tous les plantes et autres animaux. Mais elle se distingue des autres espèces car elle n’a été dotée d’aucun attribut qui lui permette de subsister et d’assurer la conservation de son espèce : elle ne dispose pas d’un instinct de survie, comme les autres espèces. Pour que l’humanité puisse subsister, le titan Prométhée va voler le feu à Héphaïstos et à Athéna, pour le donner aux hommes.

Le feu c’est l’outil universel, en particulier l’outil à faire des outils, c’est donc l’intelligence. Mais dans ce premier acte de la genèse de l’humanité, l’intelligence est l’intelligence technicienne ou la raison instrumentale. Prométhée n’a pas eu le temps, ni le pouvoir de pénétrer dans l’acropole de Zeus pour dérober le génie politique et moral. Il faudra une seconde intervention divine, celle d’Hermès le messager de Zeus, pour donner aux hommes le sens de la pudeur et de la justice sans lequel aucune cité ne peut s’instituer, Le mythe disjoint ainsi deux aspects de la raison humaine, deux génies, littéralement deux parts divines la dimension technique et la dimension morale. Simone Manon, Le mythe de Prométhée. Commentaire détaillé.

Le “fonctionnaire de la technique” de Heidegger est doté de cette intelligence technicienne. Pourtant, il lui manque la dimension morale, ce qui va le conduire à vouloir dominer le réel, à tout prix, y compris celui de la “subjectivation” du sujet humain.

“Parfois je pense ; et parfois je suis”

Devant cette suprématie absolue de la subjectivité, Heidegger revendique de penser “contre la subjectivation qui fait de l’étant un pur objet” (Lettre sur l’humanisme). Selon, lui l’humanisme qui conçoit la subjectivité comme valeur suprême de l’humanité “ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme” (Lettre sur l’humanisme). L’humanitas, c’est la nature humaine, l’ensemble des qualités qui font l’homme supérieur à la bête (Gaffiot). L’homme soumis à la technologie, “fonctionnaire de la technique” devient un objet manipulé par la volonté de domination du réel.

(…) le réel tend à ne plus être qu’un “stock” disponible pour l’“usure” que lui inflige la volonté humaine d’acquérir sur le monde la plus grande force possible par la maîtrise de toutes les énergies naturelles y compris celle de la destruction. A. Renaut, Op. cit.

Vu selon le seul prisme de la technique, le réel est un “stock” disponible, et l’homme est une “pièce du fond disponible”. Cette affirmation de la suprématie de la subjectivité par la technique résonne fortement avec les divers bouleversements liés à l’activité humaine au cours des XXe et XXIe siècles : utilisation de la bombe atomique, manipulations génétiques du vivant, catastrophes écologiques, etc.

Ce “procès de l’idée de sujet” (Renaut) par la pensée contemporaine prend la forme de deux accusations envers les philosophies du sujet :

  • Difficulté à prendre compte la finitude de l’homme, qui caractérise la condition humaine :
    • L’homme règne en souverain sans partage sur le monde ;
    • Tous les hommes sont mortels ;
    • Tous les souverains sont mortels… et donc ce règne n’est qu’une illusion ;
  • Non-intégration de l’inconscient du sujet sous ses diverses formes (psychique, sociale, biologique) : la “volonté d’identité à soi” n’est qu’une illusion.

(…) à la question “qui suis-je ?” la seule réponse susceptible d’être apportée aujourd’hui est celle qui reprend la formule de Rimbaud : “Je est un autre.” A. Renaut, Op. cit.

(Note : formule issue de Rimbaud, Lettre à Paul Demeny – voir bibliographie).

Cette formule de Rimbaud rejoint la critique que Nietzsche fait du « Je », de la « chose pensante » de Descartes :

Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers : à savoir qu’une pensée vient quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit précisément l’antique et fameux « Je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse… Nietzsche, Par-delà bien et mal.

La « chose » (ou le « quelque chose ») qui pense ne serait donc pas le sujet. Cette notion de pensée douée d’une volonté propre se retrouve dans la pratique de la méditation de pleine conscience. Cette pratique consiste à porter son attention sur sa respiration, afin d’être pleinement conscient du moment présent que l’on vit : être le sujet (soi, « Je »), ici et maintenant. Un des obstacles à surmonter pour atteindre la pleine conscience est ce qui s’appelle le « bavardage de l’esprit ». Au bout de quelques instants passés à observer sa respiration viennent irrémédiablement des pensées qui font sortir de l’exercice de méditation : le nez qui gratte, les messages sur le téléphone, l’heure qu’il est… Tout comme nous ne pouvons pas fermer nos oreilles pour ne plus rien entendre (à l’inverse des yeux que nous pouvons fermer pour ne plus voir), nous ne pouvons pas arrêter de penser.

Il est deux processus que les êtres humains ne sauraient arrêter aussi longtemps qu’ils vivent : respirer et penser. En vérité, nous sommes capables de retenir notre respiration plus longtemps que nous ne pouvons nous abstenir de penser. A la réflexion, cette incapacité à arrêter la pensée, à cesser de penser, est une terrifiante contrainte. Georges Steiner, Dix raisons (possibles) à la tristesse de pensée, cité par C. André dans Méditer, jour après jour.

La pensée viendrait donc bien « quand elle veut » comme le souligne Nietzsche. Il s’agit là encore de l’emprise de l’inconscient sur le « Je » conscient. Il faudrait sans doute alors reformuler le « je pense » :

Parfois je pense ; et parfois je suis. Paul Valéry, Tel quel, Choses tues.

La question devient insoluble : comme pour l’œuf et la poule, qui, du sujet ou de la pensée, vient en premier ?

En bref/L’essentiel

Métaphysique (continuité historique) de la subjectivité :

  • Sujet-substrat (Aristote) ;
  • Sujet-substance, “Je”, “chose pensante” (Descartes) ;
  • Sujet en soi-même, “Moi” (monades de Leibniz) ;
  • Sujet dominé par le rationnel et la technique : “Seigneur de l’étant”, “Fonctionnaire de la technique” (Heidegger).

Thème et notions connexes

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Le Sujet La Conscience

La Perception

L’Inconscient

Autrui

Le Désir

L’Existence et le Temps

1. Le Sujet – De quoi parlons-nous ?

2. Les notions de sujet

3.a. Métaphysique de la subjectivité

3.b. Le sujet dans la philosophie contemporaine

4. Le Sujet – Bibliographie

Voir aussi

Les différents articles du site.

Les Fiches de lecture.

Le Carnet de Vocabulaire Philosophique.

Les Citations.

La Grande Bibliothèque Virtuelle de la Philosophie.

 

Dsirmtcom, janvier 2019.

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