Bac Philo – La Conscience – Fiche n° 2. Des consciences et des hommes

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Source : wikipedia

Les leçons de Philosophie – Bac Philo – Partie I. Le Sujet – Chapitre 1. La Conscience – Fiche n° 2. Des consciences et des hommes

Fiche n° 2 – Des consciences et des hommes

Dans cette tentative d’examiner l’évolution de la notion de conscience dans différentes doctrines philosophiques, il nous faut tout d’abord préciser l’approche que nous allons employer. Cette approche est celle présentée dans l’ouvrage La conscience, recueil de textes établis par Olivier Putois et paru dans la collection Corpus, chez GF-Flammarion.

La conscience renvoie d’abord au registre spécifique d’une expérience. Or, au vu de la diversité de ce dont elle peut être l’expérience – de son contenu ou de son objet -, il faudra qu’elle abrite un principe d’unité, d’unification, qui permette de parler de la conscience comme d’un champ d’expérience unitaire. (…) ce par quoi le sujet de l’expérience consciente unifie et institue le champ de la conscience, c’est par un acte de connaissance orienté vers une chose déterminée. O. Putois, La Conscience, p. 11.

Nous allons donc étudier comment les philosophes ont conçu ce processus d’unification caractéristique de la conscience, du côté du sujet qui fait l’expérience, de l’objet qui est dans le champ de l’expérience consciente, de sa représentation par le sujet (contenu de l’expérience) et de la relation sujet-objet.

Descartes (1596-1650) – Cogito = pensée = conscience = substance = chose pensante

La conception de la conscience a évolué dans le temps selon les différentes doctrines des philosophes. Cette conception est intimement liée à la faculté de penser,comme nous l’avons vu dans les différentes définitions du terme “conscience”. Voici comment Platon (427-347 av. J.-C.) définit l’acte de penser :

Or, est-ce que tu appelles “penser” exactement ce à quoi j’en donne le nom ? (…) Une conversation que l’âme poursuit avec elle-même sur ce qui est éventuellement l’objet de son examen. Platon, Théétète, 189 e.

Penser est donc un dialogue intérieur de l’âme – de l’esprit – avec elle-même. Descartes précise et élargit ce qu’est cette activité interne :

Par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c’est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose que penser. Descartes, Principes de la philosophie.

L’action de penser, appelée cogitatio en latin, prend plusieurs significations (Gaffiot) : acte de penser, de se représenter, d’imaginer ; acte de réfléchir, de méditer ; résultat de la pensée, de la réflexion ; action de projeter. Nous percevons ici un processus : la pensée naît, est l’objet d’une réflexion, qui produit un résultat, pensée sur la pensée. Voici une synthèse expresse de la méthode cartésienne, utilisée dans le but d’établir une vérité avec certitude :

  • Voir si la pensée naissante se présente clairement et distinctement ;
  • La soumettre à la réflexion en l’analysant puis en la ré-ordonnant selon la raison ;
  • Vérifier le “produit” obtenu.

Descartes va appliquer sa méthode pour trouver la première vérité, celle du cogito :

De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. Descartes, Méditations métaphysiques, II.

A partir de cette première vérité, Descartes va déduire ce qu’il est : une “chose qui pense”. Il distingue le corps, substance étendue (notion d’espace) de l’âme, chose, substance pensante. La conscience (que Descartes assimile à la pensée) est l’attribut de la substance qu’est l’âme. Nous avons ici un sujet qui est une chose qui pense, et l’objet de sa pensée, qui n’est autre que lui-même, la substance pensante. La substance est ce qui unifie le sujet.

Le petit plus :le morceau de cire

Descartes, dans la deuxième des Méditations métaphysiques, prend l’exemple d’un morceau de cire pour démontrer sa capacité de concevoir clairement et distinctement ce qu’est ce morceau de cire, malgré ses changements d’états. Il perçoit tout aussi bien la nature (l’essence) de ce morceau de cire que celle de son esprit lorsqu’il conçoit le cogito (“Je suis, j’existe”). Les propriétés du morceau de cire froid se modifient lorsqu’il est chauffé (couleur, forme, odeur), ce que constatent les sens. Mais la nature du morceau de cire ne se modifie pas, telle qu’elle est conçue par l’esprit.

Or si la notion ou la connaissance de la cire semblent être plus nettes et plus distinctes, après qu’elle a été découverte non seulement par la vue mais par l’attouchement, mais encore par beaucoup d’autres causes, avec combien plus d’évidence, de distinction et de netteté, me dois-je connaître moi-même, puisque toutes les raisons qui servent à connaître et concevoir la nature de la cire, ou de quelque autre corps, prouvent beaucoup plus facilement et plus évidemment la nature de mon esprit ? Descartes, Méditations métaphysiques, II.

Malebranche (1638-1715) – Première critique du cogito, la conscience, sentiment intérieur

Cette première conception moderne de la conscience, qui déduit la nature de l’âme comme substance à partir de la connaissance immédiate de la pensée, va être critiquée par Malebranche. En tant que prêtre et théologien, Malebranche définit la conscience comme un “sentiment intérieur”, mais qu’il est impossible de déduire, à partir de cette seule conscience,  la nature précise de l’âme.

Il ne suffit donc pas pour connaître parfaitement l’âme, de savoir ce que nous en savons pas le seul sentiment intérieur ; puisque la conscience que nous avons de nous-mêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de notre être. Malebranche, De la recherche de la vérité.

La conscience ne serait donc qu’un aperçu de notre âme. Nous verrons plus loin que cette conception d’une conscience “sommet de l’iceberg” de l’esprit va se retrouver dans les domaines de la neuroscience et de la psychanalyse.

Le petit plus : “Esprits, avez-vous donc une âme ?”

La différence entre ces deux philosophes se situe ici entre les termes “âme” et “esprit”. Pour Descartes, l’âme est identique à l’esprit :

La substance dans laquelle réside la pensée est appelée esprit. Descartes, Méditations métaphysiques, II.

Malebranche distingue l’esprit et ses “manières de connaître” les choses, qui incluent les idées des choses, et la conscience ; et l’âme, que nous ne connaissons certes par la conscience, mais pas directement par elle-même, par son essence. Le principe d’unité s’applique à la conscience qui connaît les choses et unifie cette connaissance, mais cela reste insuffisant pour en déduire ce qu’est l’âme. Pour connaître l’âme par elle-même, il faudrait voir “en Dieu l’idée qui correspond à notre âme” (Ibid.). Pour Malebranche, seul Dieu peut être vu en lui-même, “d’une vue immédiate et directe” : c’est la première manière de connaître. Il est donc impossible, selon Malebranche, d’avoir une connaissance immédiate de l’âme telle que Descartes la présente dans son cogito. Notons que deux rationalismes s’opposent ici : le rationalisme philosophique de Descartes, qui cherche la vérité avec pour moyen principal la raison ; le rationalisme théologique de Malebranche, interprétant avec la raison la doctrine religieuse.

Locke (1632-1704) – Seconde critique du cogito, le Self

Locke est un philosophe anglais dont la doctrine se fonde sur l’empirisme : tout ce que nous connaissons vient, directement ou indirectement, de notre expérience, par l’entremise exclusive de nos sens. Il n’y a donc pas pour lui de substance préexistante qui serait la condition de la conscience.

Pour mieux comprendre l’écart entre Descartes et Locke, examinons la notion d’idée. Descartes distingue trois types d’idées : les idées fictives (celles que nous inventons en imaginant par exemple un être fabuleux : une chimère, une sirène…) ; les idées adventices (qui nous viennent des sens : chaleur, son, couleur…) ; les idées innées (faculté, née avec nous, de concevoir “ce qu’on nomme en général une chose, ou une vérité, ou une pensée” (Méditations III)). Locke, philosophe empiriste, ne peut pas concevoir qu’une idée vienne d’ailleurs que de l’expérience, et donc qu’elle existe avant d’être perçue par les sens. La conscience ne vient donc pas d’une substance, mais de la faculté de percevoir :

Cette conscience accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes ; et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même Soi est continué dans la même substance, ou dans diverses substances. Car puisque la conscience accompagne toujours la pensée, et que c’est là ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même, et par là où il se distingue de toute autre chose pensante. Locke, Essai sur l’entendement humain.

La conscience s’articule avec le “Soi” (“Self” en anglais) et repose sur la perception que le sujet en a. La condition de l’expérience immédiate de la conscience est la perception interne par le “Soi”  Le Soi ne dépend que de la perception et non de l’expression d’une substance qui ne peut pas être connue par l’expérience de cette perception. Deux notions apparaissent ici : la conscience de soi et l’identité personnelle (“ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même”). Nous y reviendrons plus loin. L’unité se fait dans la réflexion du Soi, perception interne, sur ce qui est perçu par le Soi.

Le petit plus : la Tabula rasa

Supposons que l’esprit soit, comme nous disons, un papier blanc, vide de toutes lettres, sans aucune idée : comment viendra-t-il à en être pourvu ? Locke.

Locke ne conçoit pas que l’être humain ait des idées innées, disponibles en lui à sa naissance, sans intervention de l’expérience. Il reprend l’image de la tabula rasa – table rase faite de cire sur laquelle on écrivait dans l’Antiquité -, utilisée par Aristote pour comparer l’esprit avant qu’il ne s’applique à un objet de pensée (Morfaux). La connaissance est acquise par l’expérience sensible, et la raison la formule en idées complexes et élabore à partir d’elle des théories.

Leibniz (1646-1716) – Le retour de la substance avec la monade leibnizienne

Là où Locke envisage l’identité personnelle sous la forme de la “simple” perception par la conscience, sans nécessité d’une quelconque substance, Leibniz va considérer qu’il faut une substance pour pouvoir unifier la conscience “comme perception portant sur le phénomène (…) de soi” et la “conscience comme aperception, c’est-à-dire saisie réflexive immédiate de soi comme identité réelle, c’est-à-dire comme substance” (O. Putois, Op. cit.). Il y a ici passage d’une identité personnelle (la conscience percevant, la “chose” qui perçoit) à la notion d’identité réelle, qui ne se limite pas à la seule conscience.

Pour ce qui est du soi, il sera bon de le distinguer de l’apparence du soi et de la consciosité. Le soi fait l’identité réelle et physique, et l’apparence du soi, accompagnée de la vérité, y joint l’identité personnelle. Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain.

Il y a deux niveaux du cogito : “Je pense” (le Soi, l’aperception) ; les diverses choses qui sont pensées par moi (perceptions, représentation des choses, apparence, phénomène de soi, réalité de la conscience ou consciosité) (O. Putois, Op. cit.). La notion de substance va se retrouver dans celle des monades :

[Aperception :] chez Leibniz, prise de conscience réfléchie par les monades douées de raison des choses qui les entourent : “Il est bon de faire la distinction entre la perception, qui est l’état antérieur de la monade représentant les choses externes, et l’aperception, qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état antérieur “ ; s’oppose aux “petites perceptions”, qui ne sont pas conscientes mais dont l’ensemble produit l’aperception ; cf. l’exemple des vagues de la mer dont le bruit est “aperçu” par la sommation des petits bruits de chacune des vagues. Morfaux, Op. cit.

L’identité réelle ou “identité de la personne morale” se compose de l’aperception – la conscience – et du “continuum des petites perceptions” qui complètent l’aperception (L. Foisneau, Identité personnelle et mortalité humaine – Hobbes, Locke, Leibniz).

Le petit plus : les monades de Leibniz

Dans la doctrine de Leibniz, les monades sont des atomes métaphysiques, spirituels, qui constituent – comme les atomes physiques pour la matière – les éléments de toutes choses, simples ou composées (Morfaux). Les êtres humains sont composés de ces éléments et forment des monades composées, douées de raison et donc capables d’aperception, de conscience de soi et de Dieu.

Kant (1724-1804) – L’idéalisme transcendantal

Kant décrit le sujet comme conscience de soi ou aperception pure/originaire de soi et aperception empirique issue de l’expérience des sens.

[Aperception :] chez Kant, conscience de soi, soit aperception empirique, qui accompagne toute connaissance du réel, soit aperception transcendantale ou Je pense, principe suprême du moi, qui confère l’unité au divers de la pensée. Morfaux, Op. cit.

Le sujet dispose d’une conscience pure, où se retrouvent ce qu’il appelle les intuitions pures, représentation donnée avant toute pensée ; et d’une conscience synthétisant le réel qui se présente aux sens. L’espace et le temps sont des intuitions pures, qui sont en nous comme l’étaient les idées innées de Descartes. Voici l’exemple que propose Kant pour expliquer le caractère a priori des intuitions de l’espace et de la substance :

Écartez successivement de votre concept expérimental d’un corps tout ce qu’il contient d’empirique : la couleur, la dureté ou la mollesse, la pesanteur, l’impénétrabilité, il reste toujours l’espace qu’occupait ce corps (maintenant tout à fait évanoui), et que vous ne pouvez pas supprimer par la pensée. De même, si, de votre concept empirique d’un objet quelconque, corporel ou non, vous retranchez toutes les propriétés que l’expérience vous enseigne, vous ne pouvez cependant lui enlever celles qui vous le font concevoir comme une substance ou comme inhérent à une substance (quoique ce concept soit plus déterminé que celui d’un objet en général). Contraints par la nécessité avec laquelle ce concept s’impose à vous, il vous faut donc avouer qu’il a son siège à priori dans votre faculté de connaître. Kant, Critique de la Raison pure, Introduction.

Pour mieux comprendre cette conception de la conscience, examinons comment Kant décrit notre

expérience du monde, autrement dit, comment nous parvenons à une connaissance du monde qui nous entoure. Deux éléments entrent en jeu : la sensibilité et l’entendement. La sensibilité est notre capacité à percevoir les choses dans le monde, l’entendement est notre capacité à élaborer et à manier des concepts (Philosophie – Les grandes idées expliquées simplement). La sensibilité est la source de notre connaissance empirique du réel (l’expérience) ; les concepts forment la connaissance a priori (conditions préalables de notre expérience). Nous avons vu que nous pouvions concevoir l’espace comme intuition a priori, par l’expérience de pensée décrite ci-dessus, ainsi que le concept de substance d’une chose. De même, l’intuition du temps nous permet de considérer l’arbre aux feuilles vertes du printemps et l’arbre dont les feuilles sont tombées à l’automne, comme le même arbre, la même substance. Nous sommes conscients qu’il s’agit du même arbre parce que nous avons l’intuition du temps. En parallèle, nous pouvons constater aussi que la conscience de l’arbre au printemps et celle de l’arbre à l’automne est la même.

Le petit plus : pourquoi l’idéalisme transcendantal ?

Kant considère que nos représentations du monde, nos idées sont notre réalité ultime : c’est un idéalisme. C’est le monde tel que nous le percevons, mais ce n’est pas le monde tel qu’en lui-même : c’est un idéalisme transcendantal.

J’appelle idéalisme transcendantal de tous les phénomènes la doctrine d’après laquelle nous les considérons comme de simples représentations et non des choses en soi. Kant, Critique de la Raison pure.

Les représentations que nous nous faisons des choses grâce à notre conscience ne sont que des éléments de notre monde sensible – perçu par nos sens – : ce sont des phénomènes.

Dans l’idéalisme transcendantal kantien, le phénomène est l’objet connu, la chose réelle telle qu’elle apparaît au sujet connaissant dans les conditions de l’expérience possible. Morfaux, Op. cit.

Le phénomène qui nous apparaît est une représentation et non la chose en soi. Pour Kant, les choses en soi, telles qu’elles sont réellement sans que nous les percevions – le monde extérieur à nous, également extérieur au temps et à l’espace -, sont les noumènes. Nous ne pouvons pas les connaître directement, nous pouvons seulement nous les représenter telles qu’elles nous apparaissent. Notre conscience est limitée par rapport au monde réel en soi.

L’idéalisme transcendantal combine le rationalisme (Descartes – la raison, l’entendement) et l’empirisme (Locke – l’expérience sensible) pour fonder une théorie de la connaissance. La conscience pure, par son activité de synthèse, d’organisation de l’expérience, unifie cette perception en représentation consciente, au moyen de l’entendement.

Hegel (1770-1831) : la conscience dialectique

Avec Hegel, (…) la dialectique de l’esprit s’identifie avec celle du réel. Le mouvement dialectique est “la vraie nature propre aux déterminations des choses, et, de manière générale du fini” (Encyclopédie, § 81). Le rythme du processus par lequel la pensée et l’être se développent simultanément est ternaire : thèse ou affirmation, antithèse ou négation, synthèse ou négation de la négation ; c’est-à-dire dépassement, réconciliation et totalisation, rythme souvent indiqué dans les textes par les expressions en soi, pour soi, en soi et pour soi. Morfaux, Op. cit.

La dialectique (du grec dialektikê, art du dialogue) est un enchaînement de notions pour rendre compte d’une réalité complexe et changeante (Morfaux). Hegel décrit dans la Phénoménologie de l’esprit le parcours de la conscience depuis la certitude sensible jusqu’au savoir absolu.

Les différentes étapes de cette odyssée sont la conscience (elle-même comprenant la certitude sensible, la perception et l’entendement), la conscience de soi, la raison, l’esprit (subdivisé en ordre éthique, culture, moralité), la religion et le savoir absolu. Godin, Philosophie pour les nuls.

Après le modèle kantien de la conscience structurée en conscience pure et conscience synthétisant les objets en représentations, Hegel propose un modèle dynamique : la conscience évolue dans un mouvement dialectique – autrement dit fait de changements -, depuis l’immédiateté sensible (niveau le plus élémentaire du savoir), jusqu’au savoir absolu.

Les deux reproches que Hegel fait à Kant sont sa conception d’un monde en soi, inconnaissable, et ses présupposés sur la pensée (que Kant appelle “catégories” : quantité, qualité, relation, modalité et qui incluent les concepts de causalité de substance, de réalité, etc.). Pour Hegel, toute réalité est esprit, et donc tout ce qui existe – le monde -, est ce qui se manifeste à notre conscience. Le monde réel est connaissable : lorsque la conscience a atteint le savoir absolu, elle investit la totalité de la réalité. Ce mouvement s’inscrit dans l’histoire :

(…) l’histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l’Esprit connaît et réalise sa vérité. Tout ce qui est historique est une étape de cette connaissance de soi. Le devoir suprême, l’essence de l’Esprit, est de se connaître soi-même et de se réaliser. Hegel, La Raison dans l’Histoire.

Pour Hegel, toute réalité est un processus historique (d’où la notion de mouvement, de dialectique).

Le petit plus : thèse, antithèse, synthèse

Ce mouvement dialectique que la conscience exerce en elle-même, en son savoir aussi bien qu’en son objet, en tant que devant elle le nouvel objet vrai en jaillit, est proprement ce qu’on nomme expérience. Hegel, Phénoménologie de l’esprit.

Le mouvement dialectique se compose de trois temps :

  • La thèse : l’être, “ce qui est” ;
  • L’antithèse : le non-être, “ce qui n’est pas”, phase de négation ;
  • La synthèse : le devenir, résolution de la contradiction entre “être” et “non-être”, phase de réconciliation.

La conscience examine un objet au moyen de son savoir, l’objet ne correspond pas à ce savoir, un nouvel objet est produit par la conscience (l’objet “devient” vrai). Voici un exemple pour éclairer ce processus : la conscience examine le concept/objet qu’est la tyrannie (thèse) ; elle le confronte à la liberté, son opposée (antithèse) ; le “nouvel objet vrai”, créé par la conscience, qui jaillit de cette confrontation, de ce conflit, est la loi (synthèse), qui permet de vivre dans une société sans l’emprise totale du tyran sur ses sujets, et sans l’anarchie dont pourrait résulter une liberté totale.

Husserl (1859-1938) – Toute conscience est conscience de quelque chose

La phénoménologie de Hegel étudiait l’évolution de l’esprit au travers du parcours de la conscience. La phénoménologie de Husserl, mathématicien de formation, veut fonder la philosophie comme science rigoureuse. Sa démarche est comparable à celle de Descartes qui veut “établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences” (Méditations, I). Là où Descartes met en oeuvre un doute hyperbolique (doute de ses sens, de ses préjugés, du monde, de tout), Husserl met en parenthèse ses présupposés, opinions et croyances, en suspendant son jugement (voir “le petit plus”) pour revenir aux choses mêmes, aux “phénomènes” (Le terme “phénomène” vient du grec phainomena, les choses qui apparaissent (Morfaux)). Il veut, par ce retour aux choses-mêmes, revenir au contenu de la conscience avant toute réflexion ou jugement. En observant le phénomène de l’expérience, Husserl aboutit à un nouveau cogito : “la conscience est conscience de quelque chose” : c’est le concept d’intentionnalité.

[Intentionnalité :] “Particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose” (Husserl), c’est-à-dire de “viser” un objet, de le penser (cogito) et de porter en elle son objet pensé (cogitatum). Morfaux, Op. cit.

Pour Husserl, il n’y a pas de conscience vide : ne penser à rien, c’est encore penser à quelque chose (Rosenberg). Le mouvement de la conscience qui vise l’objet est transcendantal : il dépasse la conscience en visant un objet (ou un autrui) qui lui est extérieur. Sartre l’expliquera ainsi :

La conscience est conscience de quelque chose ; cela signifie que la transcendance est la structure constitutive de la conscience, c’est-à-dire que la conscience naît portée par un être qui n’est pas elle. Sartre, L’Être et le Néant.

Là où Descartes observait son monde intérieur – son âme – et découvrait le cogito (“Je suis, j’existe” ; je suis une “chose pensante”), la phénoménologie pose la conscience comme ouverte vers le monde extérieur.

Le petit plus : l’épochè, suspension du jugement

L’épochè est un terme qui vient du grec et signifie arrêt, suspension (Morfaux). Les Sceptiques (courant philosophique antique qui pensait impossible de pouvoir établir une quelconque certitude) ainsi que Descartes (doute hyperbolique) sont des exemples de mise en doute de toute opinion, de tout jugement ou préjugé, ou de toute réalité. En phénoménologie husserlienne, le terme signifie la “mise en parenthèse” de tout jugement, croyance ou acquis préalable, afin d’atteindre la conscience pure.

Sartre (1905-1980) : condamné à la conscience

Nous avions vu avec Descartes que son cogito l’avait amené à se découvrir comme “chose pensante”, comme substance. Descartes démontre qu’il existe (“Je suis, j’existe”) parce qu’il pense, et en déduit que son essence – la nature de son âme – est d’être une chose qui pense. Sartre affirme que l’existence précède l’essence : nous naissons sans raison, nous ne sommes pas créés en fonction d’un but, comme peut l’être un objet ou un outil.

(…) l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et (…) il se définit après. Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

Nous ne pouvons donc pas nous définir, dire quelle est notre essence, avant de nous “projeter vers l’avenir”. Nous ne sommes pas une chose, un objet dont les fonctions ont été définies au préalable : Sartre donne l’exemple du coupe-papier, qui est fabriqué à partir d’un concept – ce qu’est un coupe-papier, son essence -, avec une technique de production. Il n’en est rien pour l’homme, qui est un sujet, condamné à être libre de devenir son projet, de s’inventer.

Pour Sartre, on est ce qu’on se fait être, et on ne peut pas se vivre comme sujet indépendamment des fins concrètes et des actions dont on trace les projets à même le monde, car l’homme n’est que cela, surgissement concret d’une liberté dénuée d’essence. C’est pour cette raison qu’il ne peut se saisir comme objet : être sujet, c’est ne pas être un soi qui serait secrètement objet, c’est-à-dire doté d’une nature qui prescrit telle ou telle action comme bonne ou mauvaise, c’est être expérience immédiate de soi comme liberté. O. Putois, La Conscience.

Pour Sartre, comme pour Husserl, la conscience est tournée vers ce qui n’est pas elle, vers le monde extérieur. L’homme va construire son essence, va se réaliser dans son projet : son destin est en lui-même. Il va plus être question ici de condition humaine que de nature humaine. Nous sommes conscients du monde parce que nous avons un projet du monde.

La conscience comme expérience de soi n’est rien d’autre que l’apparition du monde en tant qu’organisé, c’est-à-dire néantisé, par un projet, présentant une dynamique de réalisation d’une situation qui m’apparaît concrètement comme un possible. O. Putois, Op. cit.

Nous sommes conscients du monde parce qu’il nous apparaît – c’est le “phénomène” – et que nous l’organisons avec notre projet, pour quitter une “situation” et nous projeter vers une autre situation possible.

Le petit plus : cogito alter ego ou “une seule conscience vous manque et tout est dépeuplé”

Le cogito cartésien, découvert lors d’une méditation solitaire, peut être perçu comme une conscience enfermée, seule avec elle-même, découvrant son existence sans préjuger d’autre chose existante qu’elle (en dehors de Dieu pour Descartes) : la conscience est conscience de soi, d’un seul soi.

Le cogito existentialiste de Sartre va s’inspirer de la phénoménologie de Husserl où toute conscience est conscience de quelque chose d’autre qu’elle-même.

Par le “Je pense”, contrairement à la philosophie de Descartes, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l’autre, et l’autre est aussi certain pour nous que nous-mêmes. Ainsi, l’homme qui s’atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. (…) L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi. Sartre, Op. cit.

La conscience de soi (que nous étudierons plus loin) est conscience de quelque chose ou plus précisément ici de quelqu’un d’autre : les autres êtres humains hors de soi (dans le monde qui nous entoure) et en soi (autrui dans nos pensées, nos sentiments, etc.).

Camus (1905-1960) : la conscience absurde

Nous allons terminer ce survol historique des conceptions de la conscience par un voyage en Absurdie. Dans son ouvrage Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus traite de l’absurdité de la condition humaine, dont la prise de conscience peut mener jusqu’au suicide (thème d’ouverture de l’ouvrage). Camus évoque le “mouvement de la conscience” :

Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Camus, Op. cit.

C’est la conscience qui s’éveille et qui découvre l’absurdité, l’incohérence d’une “vie machinale”, qui suit toujours le même rythme imposé (“métro-boulot-dodo”). Nous retrouvons ici la conscience de soi, au sein d’un monde et d’une situation que nous n’avons pas choisis. Et c’est aussi la notion de nier, de “néantiser” cette situation pour se projeter vers autre chose (le projet du monde sartrien), qui permet à Sisyphe (voir “le petit plus”), malgré la condition extrême de sa situation, d’avoir conscience du bonheur.

Le petit plus : Le mythe de Sisyphe

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte pas le mépris. (…) Il faut imaginer Sisyphe heureux. Camus, Le Mythe de Sisyphe.

En bref/L’essentiel

Descartes : le cogito, “Je suis, j’existe” ; l’esprit est une chose/substance pensante ; la pensée est la conscience.

Malebranche : la conscience est un sentiment intérieur.

Locke : philosophe empiriste ; notion du Soi, de l’esprit “table rase” au départ.

Leibniz : retour de la substance sous la forme des monades, atomes spirituels.

Kant : idéalisme transcendantal ; nous nous représentons les choses sous la forme de phénomènes, d’idées ; le monde extérieur, les choses en soi sont des noumènes.

Hegel : la conscience dialectique (thèse, antithèse, synthèse).

Husserl : phénoménologie ; toute conscience est conscience de quelque chose.

Sartre : l’existence précède l’essence (existentialisme) ; nous sommes condamnés à être libres ; conscience de soi et conscience d’autrui.

Camus : la conscience absurde ; le mythe de Sisyphe.

Thème et notions connexes

Thème Notions connexes Fiches “La Conscience”
Le Sujet La Conscience

La Perception

L’Inconscient

Autrui

Le Désir

L’Existence et le Temps

1. La Conscience – De quoi parlons-nous ?

2. Des consciences et des hommes

3.a. Vous avez demandé la conscience, ne quittez pas

3.b. Les trois consciences : d’objet, de soi, morale

4. La Conscience – Bibliographie

Voir aussi

Les différents articles du site.

Les Fiches de lecture.

Le Carnet de Vocabulaire Philosophique.

Les Citations.

La Grande Bibliothèque Virtuelle de la Philosophie.

 

Dsirmtcom, janvier 2019.

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