Bac Philo – La Perception – Fiche n° 2. Des Perceptions et des hommes

Escher

Source : Maurits Cornelis Escher, « Convex and Concave » 

Les leçons de Philosophie – Bac Philo – Partie I. Le Sujet – Chapitre 2. La Perception – Fiche n° 2. Des Perceptions et des hommes

Fiche n° 2 – Des Perceptions et des hommes

Introduction

Pour étudier les différentes doctrines philosophiques liées à la perception, nous allons nous fonder sur la définition donnée par André Lalande, considérée par lui comme “le seul [sens] usuel dans la langue philosophique contemporaine”.

Acte par lequel un individu, organisant immédiatement ses sensations présentes, les interprétant et les complétant par des images et par des souvenirs, écartant autant que possible leur caractère affectif ou moteur, s’oppose à un objet qu’il juge spontanément distinct de lui, réel et actuellement connu par lui (perception extérieure). Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie.

Nous distinguerons donc la notion de perception de son sens d’objet perçu (résultant de l’acte de percevoir), et de la notion de perception interne (douleur, plaisir, états internes). Nous n’étudierons ici que la perception extérieure.

Comme dans tout questionnement philosophique, nous allons d’abord étudier chaque mot de la définition de Lalande pour tenter de la comprendre au mieux, afin de pouvoir ensuite examiner différentes doctrines liées à cette définition de la perception.

La perception en tant qu’acte

Selon la définition donnée par Lalande, la perception est un acte, une action, qui met en présence un individu – un sujet (Cf. le thème de cette partie) -, et un objet réel. Il y a donc ici deux composantes :

  • Subjective : le sujet qui perçoit, l’individu qui “s’oppose à un objet” ;
  • Objective : l’objet en soi, la réalité extérieure en elle-même, “c’est-à-dire indépendamment de toute connaissance ou idée” (Lalande).

La notion d’opposition entre le sujet et l’objet n’est sans doute pas à prendre comme une lutte ou une contradiction. Elle relève plutôt du sens propre du terme : “relation de deux objets placés en face l’un de l’autre” (Lalande), à la différence que, dans l’acte de perception, la relation a lieu entre un sujet et un objet.

Le sujet opère un jugement spontané sur l’objet en le considérant comme distinct de lui, donc extérieur à sa personne. Le caractère spontané du jugement indique que celui-ci s’opère avant toute réflexion ou toute analyse. Ce jugement relève de l’intuition :

[Intuition :] Vue directe et immédiate d’un objet de pensée actuellement présent à l’esprit et saisi dans sa réalité individuelle. Lalande, Op. cit.

L’objet est là devant le sujet, réel dans le moment présent en termes de temps (le présent actuel du sujet) et d’objet de pensée (présent à l’esprit, c’est-à-dire connu par le sujet).

L’acte de perception est décrit en plusieurs parties :

  • Sensation : “opposition” du sujet percevant et de l’objet perçu, jugement spontané ;
  • Organisation immédiate des sensations ;
  • Interprétation des sensations ;
  • Complétion à l’aide de l’imagination et de la mémoire, de la façon la plus objective – ou la moins subjective – possible.

Nous avons ici le lien entre la perception et la connaissance :

[Connaissance :] Acte de la pensée qui pénètre et définit l’objet de sa connaissance. La connaissance parfaite d’une chose (…) est celle qui, subjectivement considérée, ne laisse rien d’obscur ou de confus dans la chose connue ; ou qui, objectivement considéré,ne laisse rien en dehors d’elle de ce qui existe dans la réalité à laquelle elle s’applique. Lalande, Op. cit.

L’acte de perception d’un objet part de la sensation (les données perçues par les sens) d’un objet, jugé et connu d’abord spontanément comme distinct et réel, dans l’espace (extérieur au sujet) et dans le temps (le présent actuel et “à l’esprit”). Ensuite, la perception organise cette connaissance immédiate, puis l’analyse et la réfléchit pour tendre vers la connaissance construite, “parfaite”. Nous allons considérer trois phases dans la perception et son lien avec la connaissance : l’expérience sensible (la connaissance immédiate par le recueil des données via les sens) ; l’organisation des informations perçues (les données mises en ordre par la raison) ; l’élaboration de la connaissance vers une connaissance plus complète par les idées (connaissance combinant l’expérience et la raison sous forme d’idées).

Nous allons maintenant examiner comment ces différentes phases de la perception se déclinent dans quelques doctrines de philosophes ayant étudié cette notion : l’empirisme, le rationalisme et l’idéalisme.

La perception et l’expérience : l’empirisme

L’expérience, toute l’expérience, rien que l’expérience

L’empirisme est la “doctrine philosophique qui voit dans l’expérience la source unique de toute connaissance humaine” (Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines). Voici une première définition de la notion d’expérience, en lien avec l’empirisme :

Ensemble des données de la sensibilité externe ou interne (impressions, sensations, perceptions) qui constituent la source, ou une des sources de la connaissance objective commune ou scientifique. Morfaux, Op. cit.

Nous retrouvons la phase initiale de la perception : la stimulation des sens produit des données, qui vont être recueillies par le sujet percevant, au travers de l’expérience sensible. Conformément à la première définition de la perception que nous avons retenue au début de cette fiche, nous ne garderons que l’origine externe de l’expérience (la perception extérieure définie par Lalande). Notons aussi que l’empirisme considère l’expérience sensible comme la seule source de notre connaissance.

Examinons à présent une deuxième définition de l’expérience :

(…) connaissance directe, intuitive, immédiate que nous avons des phénomènes. Lalande, Op. cit.

L’expérience est une connaissance sans intermédiaire :

  • Directe : nous sommes le sujet percevant l’objet, il n’y a pas un autre sujet nous décrivant son expérience ;
  • Intuitive : la connaissance se fait avant l’intervention de la raison ;
  • Immédiate : “d’une contiguïté spatiale, d’une continuité temporelle” (Morfaux), autrement dit, “ici et maintenant”.

Prenons l’exemple de l’image numérique d’un oeuf que j’ai photographié avec mon téléphone. Je perçois l’image de l’oeuf (sa photo sur l’écran de mon smartphone), mais je ne perçois pas directement l’oeuf : je vois son image, sous la forme d’une photographie ou de sa projection sur mon smartphone. Je perçois l’image de l’oeuf au moyen de mes yeux, sans avoir besoin de me dire auparavant : “Je suis en train de regarder une image qui représente un oeuf sur mon smartphone”. Enfin, je vois l’image qui est ici sur mon smartphone et nulle part ailleurs, et dans l’instant présent : je ne suis pas en train de me souvenir d’une image sur mon smartphone que j’aurai laissé dans une autre pièce.

Épicure (341-270 av. J.-C.)

Si nous avions montré l’image de l’oeuf sur notre smartphone à Épicure, celui-ci nous aurait rétorqué qu’il s’agissait là du “simulacre” d’un oeuf, et non de l’oeuf lui-même (voir le terme de “simulacre” dans l’article Lucrèce – La théorie atomiste d’Épicure). Pour Épicure, les critères de référence de la vérité sont dans les sensations.

XXIII. Si tu combats toutes les sensations, tu n’auras même plus ce à quoi tu te réfères pour juger celles d’entre elles que tu prétends être erronée.

XXIV. Si tu rejettes absolument une sensation quelconque et ne fais pas la distinction entre ce qui est opiné et attend confirmation, et ce qui est déjà donné dans la sensation, les affections et toute appréhension immédiate de la pensée, tu confondras même les autres sensations avec l’opinion vide, en sorte que tu subvertiras tout critère. Épicure, Maximes capitales.

La sensation est la référence pour établir une vérité, et ce qui est “donné dans la sensation” est sa forme première ou primitive, ni plus ni moins. Rien ne peut y être ajouté ni retranché sous cette forme. La sensation “pure” est vraie, selon Épicure.

Toute sensation (…) est dénuée de raison et totalement dépourvue de mémoire ; en effet, elle n’est pas mue par cette dernière, et lorsque quelque autre chose la meut, elle n’est pas capable d’y ajouter ou retrancher quoi que ce soit. Épicure, cité par Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres.

La sensation est la vérité “nue”, sans les atours que pourra lui donner la raison lorsqu’elle s’en emparera. La raison va traiter la sensation en information puis l’organiser, l’interpréter, etc. comme nous l’avons vu avec la définition de Lalande.

Lucrèce (98-55 av. J.-C.)

Lucrèce va reprendre la position d’Épicure, en subordonnant la raison à la sensation :

Tu découvriras que les sens formèrent les premiers la notion de vérité et qu’ils sont infaillibles. Car il faut reconnaître comme plus digne de foi ce qui peut de soi-même réfuter le faux par le vrai. Que trouver en ce cas de plus fiable que les sens ? La raison tout entière issue de la sensation pourra-t-elle les réfuter si sa source est trompeuse ? Qu’ils ne soient pas vrais et toute la raison devient fausse. Lucrèce, De Rerum Natura (De la Nature des Choses).

Les sens sont infaillibles. Ils sont la première source de vérité pour la raison qui ne peut donc les réfuter. Nous ne pouvons connaître la vérité que par l’expérience sensible, par la sensation procurée par nos sens. Notre capacité de raisonner vient de notre capacité d’avoir des sensations. En toute logique, si la sensation est fausse, ou combattue comme l’écrit Épicure, alors nous n’avons plus de référence à la vérité, et notre raison est trompeuse (à comparer au “trompeur très puissant et très rusé” qu’est le Malin Génie de Descartes).

Pascal (1623-1662)

Pascal est un mathématicien et un inventeur : à 19 ans, il crée la Pascaline, une machine à calculer mécanique. Il distingue deux facultés chez l’homme :

  • Le coeur ou esprit de finesse : l’intuition, la saisie immédiate des réalités concrètes ;
  • La raison ou esprit géométrique : la démonstration, la preuve rationnelle.

Pascal semble se situer entre les empiristes et les rationalistes :

Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. Pascal, Pensées, 253.

Nous devons pas nous servir exclusivement de notre intuition, de nos sens, pour saisir la réalité du monde. Mais nous ne devons pas non plus nous servir de notre seule raison. Descartes n’a donc qu’à bien se tenir avec sa méthode purement rationnelle pour connaître la vérité.

Dans sa réflexion sur Dieu, sur l’infini et sur la connaissance de la vérité, il donne pourtant l’avantage au coeur, qui n’est pas la perception pure, mais plutôt de l’ordre de l’instinct.

Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le coeur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement qui n’y a point de part essaye de les combattre. (…) Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, [est] aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donne. Et c’est sur les connaissances du coeur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son discours. Pascal, Op. cit., 282.

Pascal n’élimine pas totalement la raison dans l’acte de connaître. Toutefois, il est des “premiers principes” – dont l’espace et le temps, que nous retrouverons chez Kant comme une intuition a priori – qui ne sont connus que par le coeur, par l’instinct. La raison doit s’appuyer sur ces premiers principes, ces “connaissances du coeur et de l’instinct”, pour élaborer son discours.

Locke (1632-1704)

Supposons donc qu’au commencement l’Âme est ce qu’on appelle une Table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu’elle soit : Comment vient-elle à recevoir des Idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’Imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, De l’Expérience : c’est-là le fondement de toutes nos connaissances ; et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les Objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre Âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre Esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont-là les deux sources d’où découlent toutes les Idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, Livre II, chapitre I.

Locke est considéré comme le fondateur de l’empirisme, qui est une théorie de la connaissance. Comme nous l’avons vu plus haut, l’empirisme est la doctrine selon laquelle toutes nos connaissances viennent de l’expérience. Locke distingue deux sources pour notre connaissance : l’expérience sensible, c’est-à-dire la perception extérieure (au sens de Lalande, que nous avons retenu pour la notion de perception) ; et les “opérations intérieures de notre âme”, qui correspondent à la perception interne :

Connaissance que le moi possède de ses états et de ses actes par la conscience. Lalande, Op. cit.

Que ce soit par les états internes ou par le moyen des sens, Locke estime que notre connaissance se construit sur une âme au départ totalement dépourvue d’idées : c’est le concept de la “table rase”, en latin tabula rasa (ce concept est également étudié dans le chapitre sur la Conscience).

Ce concept de table rase apparaît chez Platon dans le Théétète :

Dès lors, fais-moi le plaisir pour le besoin de l’exposé, d’admettre l’existence au-dedans de nos âmes d’un moule en cire (…) et que, sur ce moule de cire, vient s’empreindre tout ce dont nous pouvons bien souhaiter nous souvenir parmi les choses que nous avons vues, ou entendues, ou conçues personnellement : sensations et pensées à l’action desquelles il est par nous offert, à la façon dont nous présentons la cire à la marque dont nous la voulons marquer avec le cachet de nos bagues. Platon, Théétète.

Sur le moule de cire existant dans l’âme viennent s’inscrire “sensations et pensées”. C’est, selon Platon, ce qui va nous permettre d’apprendre, de nous souvenir, et aussi d’oublier si la cire n’est pas de bonne qualité ou si elle s’est effacée. La connaissance se construit donc sur cette table rase qu’est le morceau de cire, vierge au départ. Nous verrons plus loin que cela ne fait de Platon un empiriste pur et dur, car il a d’autres “Idées” derrière la tête.

Aristote évoque “la partie de l’âme qui lui permet de connaître et de penser” (De l’âme). Il la nomme “âme intellective” et examine comment l’intelligence y prend forme :

[L’intelligence] n’est rien avant d’opérer. Et il doit en être comme sur un tableau où aucun dessin ne se trouve réalisé, ce qui est très précisément le cas de l’intelligence. Aristote, De l’âme, Livre III, chapitre 4, 429b-430a.

Les connaissances et les pensées viendraient donc s’inscrire sur ce tableau vide existant dans l’âme intellective. La table rase de Locke vient après ces premières conceptions élaborées par Platon et Aristote pour décrire le processus de la connaissance.

Dans la logique de l’empirisme, Locke émet une objection à la théorie des idées innées. Platon comme Descartes conçoivent l’être humain comme disposant dès la naissance d’idées en lui-même, indépendamment de son expérience du monde. La doctrine de Platon comprend la théorie des Idées, essences pures qui sont dans le monde intelligible (le Bien, le Beau, le Juste, etc.), qui existent avant que l’homme naisse et après qu’il soit mort, et dont l’âme seule peut avoir connaissance. Descartes développe une typologie des idées, qui comprend des idées innées, qui naissent avec nous : c’est la faculté de concevoir une chose, la vérité, une pensée, c’est l’idée vraie, créée par Dieu “en mon esprit”. Ces idées présentent un caractère d’universalité : nous en disposons tous, nous les partageons quels que soient les peuples, et surtout, nous naissons avec elles. Voici l’argument de Locke contre les idées innées :

Les idées et surtout celles qui composent les Propositions qu’on appelle Principes, ne sont point nées avec les Enfants. Si nous considérons avec soin les Enfants nouvellement nés, nous n’aurons pas grand sujet de croire qu’ils apportent beaucoup d’idées avec eux en venant au Monde. Car excepté, peut-être, quelques faibles idées de faim, de soif, de chaleur, et de douleur qu’ils peuvent avoir senti dans le sein de leur Mère, il n’y a nulle apparence qu’ils ayent aucune idée établie, et surtout de celle qui répondent aux termes dont sont composées ces Propositions générales, qu’on veut faire passer pour innées. On peut remarquer comment différentes idées leur viennent ensuite par degrés dans l’Esprit, et qu’ils n’en acquièrent justement que celles que l’expérience, et l’observation des choses qui se présentent à eux, excitent dans leur Esprit ; ce qui peut suffire pour nous convaincre que ces idées ne sont pas des caractères gravés originairement dans l’Âme. Locke, Op. cit., Livre II, chapitre III.

L’argument de Locke est que les enfants nouveaux-nés n’ont en eux à leur naissance que les sensations simples de faim, de soif, de douleur, etc. Les idées ne viennent que par l’expérience sensible du monde, de manière progressive. Rien n’est gravé dès l’origine dans l’esprit : c’est la cire et Platon, le tableau vierge d’Aristote, la table rase de Locke. La connaissance, sous formes idées, ne vient que par l’expérience.

Hume (1711-1776)

Philosophe britannique comme Locke, Hume est un des trois grands empiristes anglais avec Locke et Berkeley (1685-1753 ; “Être c’est percevoir ou être perçu”, Principes de la connaissance humaine). Comme Locke, il rejette la théorie cartésienne des idées innées, et considère que l’expérience est l’unique origine de nos connaissances.

Hume distingue deux classes de perceptions de l’esprit : les pensées ou idées ; et les impressions (ce que nous percevons “quand nous entendons, voyons, touchons, aimons, haïssons, désirons ou voulons” (Enquête sur l’entendement humain). Même si la pensée humaine peut concevoir librement les objets familiers comme les plus imaginaires (“former des monstres”, “nous transporter dans les régions les plus distantes de l’univers”), elle prend son origine dans l’expérience sensible :

Mais bien que notre pensée semble posséder cette liberté illimitée, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Hume, Enquête sur l’entendement humain.

Nous pouvons imaginer “une montagne d’or”, “un cheval vertueux” : tout cela ne viendra que de notre expérience sensible, interne ou externe. Cela vient de notre capacité à associer des idées simples pour en former de plus complexes. Selon Hulme, ces associations d’idées sont à l’origine de ce que nous croyons être une causalité : nous voyons chaque jour le soleil se lever, et en déduisons qu’il se lève chaque matin, et pourtant, nous ne pouvons le démontrer :

Quelque évidente que soit pour nous la vérité des choses de fait, elle n’est pas de même nature que la précédente. Une proposition comme celle-ci : “Le soleil ne se lèvera pas demain”, n’est pas moins intelligible et n’implique pas davantage contradiction que cette autre affirmation : “Il se lèvera”. C’est donc en vain que nous tenterions d’en démontrer la fausseté. Si elle était fausse démonstrativement, elle impliquerait contradiction, et jamais l’esprit ne pourrait la concevoir distinctement. Hume, Op. cit.

Il n’est pas illogique d’affirmer que le soleil ne se lèvera pas demain, car cela reste une probabilité concevable. Il n’est pas non plus possible d’affirmer empiriquement que le soleil se lèvera chaque matin, puisque nous ne pouvons observer les futurs levers de soleil. Le principe de causalité ne doit être donc considéré que comme une croyance liée à nos habitudes. L’idée simple vient de la sensation de la vision du lever de soleil le matin, puis nous la composons, par l’habitude, en une déduction de l’idée que le soleil se lève et se lèvera chaque matin.

Pour affirmer que nos idées ne sont que des “copies” de nos perceptions ou de nos impressions, Hume donne l’exemple d’un homme privé d’un des organes des sens : l’aveugle ne concevra pas l’idée de couleur, le sourd ne formera pas la notion du son.

Nous accordons aisément que d’autres êtres puissent posséder beaucoup de sens que nous ne pouvons en rien concevoir ; car les idées de ces sens n’ont jamais été introduites en nous de la seule manière dont une idée puisse accéder à l’esprit, à savoir par la conscience actuelle de sentir et la sensation. Hume, Op. cit.

Notre connaissance, nos idées, même les plus complexes, viennent, et dépendent, des sens qui sont à notre disposition. Et selon les sens, notre capacité à concevoir tel ou tel objet sera facile ou difficile. Notons que, si nos idées dépendent ainsi de nos perceptions et de nos expériences, il semble effectivement peu probable que des idées ayant un caractère d’universalité (les idées innées de Descartes, contredites par Locke et Hume) puissent exister en nombre, d’une part parce qu’il n’y en aurait pas d’innée, et d’autre part du fait de leur dépendance à l’expérience sensible, liée au sujet, à l’individu.

Le petit plus : la statue sensuelle de Condillac (1715-1780)

Étienne Bonnot de Condillac, philosophe français, imagine dans son Traité des sensations une statue qui serait dotée de facultés sensorielles. Condillac est un représentant de la doctrine du sensualisme, doctrine fortement influencée par l’empirisme.

(…) nous imaginâmes une statue organisée intérieurement comme nous, et animée d’un esprit privé de toute espèce d’idées. Nous supposâmes encore que l’extérieur tout de marbre ne lui permettait l’usage d’aucun de ses sens, et nous nous réservâmes la liberté de les ouvrir à notre choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles. Condillac, Traité des sensations, Dessein de cet ouvrage.

La statue est progressivement dotée de différents sens : odorat, ouïe, goût, vue, (“sens qui ne jugent pas par eux-mêmes des objets extérieurs”) ; et toucher (“seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs”). Condillac s’inspire de l’expérience de Molyneux, savant irlandais qui la formula en réponse à Locke. Molyneux fait cette expérience de pensée : un aveugle de naissance recouvre la vue, arrivera-t-il à distinguer par la vue, sans les toucher, un cube et une sphère ? selon les sens mis en oeuvre, Condillac envisage les réactions de la statue : acquisition de connaissances, “opérations de l’entendement”, sentiments, etc.

Condillac part d’un postulat selon lequel nous naissons totalement ignorant (la table rase de Locke) et que nous apprenons pas nos sens (l’expérience sensible des empiristes).

Nous ne saurions nous rappeler l’ignorance, dans laquelle nous sommes nés : c’est un état qui ne laisse point de traces après lui. Nous ne nous souvenons d’avoir ignoré, que ce que nous nous souvenons d’avoir appris ; et pour remarquer ce que nous apprenons, il faut déjà savoir quelque chose : il faut s’être senti avec quelques idées, pour observer qu’on se sent avec des idées qu’on n’avait pas. Cette mémoire réfléchie, qui nous rend aujourd’hui si sensible le passage d’une connaissance à une autre, ne saurait donc remonter jusqu’aux premières : elle les suppose au contraire, et c’est là l’origine de ce penchant que nous avons à les croire nées avec nous. Dire que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher, paraît le paradoxe le plus étrange. Il semble que la nature nous a donné l’entier usage de nos sens, à l’instant même qu’elle les a formés ; et que nous nous en sommes toujours servis sans étude, parce qu’aujourd’hui nous ne sommes plus obligés de les étudier. Condillac, Op. cit.

Nous naissons ignorants, mais nous n’avons pas souvenir de cette ignorance. C’est pourquoi nous avons tendance à croire que nos premières idées sont innées, nées avec nous. Condillac, comme les empiristes, considère que nous n’avons pas d’idées innées, et que nos connaissances ne nous viennent que des sens, même si, selon les sens dont nous disposons, ces connaissances peuvent être extrêmement variables.

La perception et la raison : le rationalisme classique

La définition du rationalisme en philosophie est la suivante :

Doctrine d’après laquelle toute connaissance certaine vient de principes irrécusables, a priori, évidents, dont elle est la conséquence nécessaire, et, d’eux seuls, les sens ne pouvant fournir qu’une vue confuse et provisoire de la vérité. Lalande, Op. cit.

Le rationalisme fait de la raison le principe de la connaissance. L’expression de “rationalisme classique” “désigne les systèmes métaphysiques de Descartes, de Malebranche, Spinoza, Leibniz qui se réclament d’une méthode de type mathématique” (Morfaux). Nous allons maintenant examiner les doctrines de ces différentes philosophes, sous l’angle de la notion de perception.

Descartes (1596-1650)

Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. Descartes, Méditations métaphysiques, I.

Lorsque Descartes entame sa recherche d’une certitude pour pouvoir “établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences” (Méditations), il commence par douter des principes mêmes qui ont fondé sa connaissance actuelle, autrement dit, ce qu’il a “appris des sens”. Lorsque les Méditations métaphysiques de Descartes sont publiées, en latin tout d’abord – la langue scolastique des savants) en 1641-42, Locke atteint ses dix ans et il faudra encore attendre soixante-dix ans pour que Hume naisse. L’empirisme épicurien n’est pas encore de retour sous sa forme anglaise que déjà les flèches cartésiennes dardent les sens du doute hyperbolique ! Les sens sont trompeurs, faillibles : la connaissance vraie ne peut prendre sa source à la perception. La vérité viendra de la seule raison ou ne viendra pas. Descartes est adepte des sciences mathématiques, seules selon lui à pouvoir contenir “quelque chose de certain et d’indubitable” (Méditations). Les autres sciences (physique, astronomie, médecine…) “sont fort douteuses et incertaines” (Ibid.). Ces sciences utilisent sur l’observation de la nature, l’expérience clinique (auscultation d’un patient : elles sont fondées sur les sens, donc elles sont douteuses. Pour acquérir une connaissance certaine, il faut utiliser sa raison, et ne se fier qu’à elle. Il faut utiliser une démarche rationnelle, une méthode, la célèbre méthode cartésienne : ne considérer comme vrai que ce qui est évident, clair et distinct pour l’esprit ; analyser chaque objet en le décomposant en ses éléments les plus simples ; en faire une synthèse ordonnée selon la raison et non selon un ordre naturel – comme celui qui peut être perçu par les sens – ; enfin, vérifier que rien n’a été oublié dans l’analyse et la synthèse. Cette démarche est impossible à réaliser au moyen des seuls sens – rappelons qu’ils sont trompeurs -, et ne peut donc se faire qu’avec la seule raison.

Malebranche (1638-1715)

Malebranche, prêtre et théologien, est un profond admirateur de Descartes.

On connaît le récit qui le montre, en 1664, découvrant la pensée et la méthode cartésiennes dans le Traité de l’homme, que de La Forge venait de publier, et ému par sa lecture jusqu’à être saisi de palpitations. Bréhier, Histoire de la philosophie.

Malebranche est donc sans doute le premier à avoir éprouvé, à la lecture de Descartes, le syndrome de Stendhal (que ce dernier subira en 1817 devant les trop nombreuses oeuvres d’arts exposées à Florence), avec tout de même plus de 150 ans d’avance.

Pour Malebranche comme pour Descartes, ce qui est connu par idée claire et distincte est la connaissance vaire, parfaite. Malebranche se distingue de Descartes en considérant que “tout ce qui n’est pas connu par idée claire et distincte n’est pas connu du tout par idée” (Bréhier) : il n’existe pas d’idée obscure et confuse. Il conçoit les idées comme les conçoit Platon : les idées sont des archétypes, des modèles (des essences pures) ; elles représentent les choses (une chose belle participe de l’idée du Beau) ; nous devons juger des choses d’après ces idées (le monde intelligible des essences, seule réalité vraie pour Platon).

Malebranche décrit trois types de connaissances :

  • La connaissance des choses en elles-mêmes (Dieu, l’infini…) ;
  • La connaissance par conscience ou sentiment intérieur (celle de notre âme, de “toutes les choses qui ne sont pas distinguées de soi”) ;
  • La connaissance des choses par leurs idées (la perception des choses extérieures, différentes de nous, inconnaissables en elles-mêmes).

Malebranche, bien que rationaliste, ne pense pas que nous ayons des idées innées dans l’âme, il conçoit plutôt la thèse de la vision en Dieu : Dieu a en lui toutes les idées et notre âme lui est unie immédiatement. Toutes nos idées viendraient de cette vision de Dieu.

L’homme ignore souvent ce qu’il pense savoir, et il connaît bien certaines choses dont il s’imagine ne pas avoir d’idées. Malebranche, Op. cit.

La perception nous fait imaginer un monde extérieur, qui est en fait une mise en relation avec le monde comme archétype (le monde intelligible), de Dieu. Malebranche dissocie la connaissance physique des corps par la seule idée d’étendue (longueur, largeur, hauteur) de la connaissance de leur existence. Pour lui, nous pouvons connaître les choses sans avoir besoin de connaître leur existence (à rapprocher des phénomènes et noumènes de Kant que nous verrons plus loin).

Malebranche distingue deux types de facultés chez l’homme (Bréhier) :

  • Les facultés de l’esprit : le connaître, les idées, la vérité intérieure, “l’évidence de la lumière naturelle ;
  • Les facultés pour la conservation de notre corps : le sentir, l’inspiration personnelle, la vivacité de l’instinct.

Si l’homme les confond, le philosophe se doit de toujours les distinguer. Notons que nous avons ici une conception dualiste de l’homme – l’esprit et le corps -, comme chez Descartes. Rappelons enfin que pour Malebranche, “la sensation est non plus une connaissance confuse, mais n’est pas une connaissance du tout”. Il est donc impossible alors d’envisager que la perception soit la seule source de connaissance comme pour les empiristes.

Spinoza (1632-1677)

III. Par idée, j’entends un concept de l’esprit que l’esprit forme parce qu’il est une chose pensante. (…) Je dis concept plutôt que perception, parce que le mot perception semble indiquer que l’Esprit est passif à l’égard de l’objet, tandis que concept exprime plutôt une action de l’esprit. Spinoza, L’Éthique, II.

Le titre de l’ouvrage majeur de Spinoza est L’Éthique démontrée selon la méthode géométrique. Sa structure suit la forme de démonstrations mathématiques : définitions, axiomes, propositions, scolies, démonstrations, etc. L’ouvrage témoigne du rationalisme qui guide Spinoza. Il n’y a qu’une substance  : Dieu, c’est-à-dire la Nature, dont les lois naturelles se déclinent mathématiquement à partir de Dieu, cause de toute chose.

Contrairement au dualisme cartésien qui sépare l’âme du corps, Spinoza les conçoit comme unis en une seule substance – la substance unique qu’est Dieu : c’est la doctrine du monisme. L’âme et le corps étant une seule et même chose, la connaissance passe par le corps :

L’esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps. Spinoza, L’Éthique, Livre II, proposition XXIII.

L’esprit humain ne perçoit de corps extérieur comme existant en acte que par les idées des affections de son propre corps. Ibid., proposition XXVI.

Que ce soit pour la perception intérieure (se connaître soi-même) ou extérieure, l’esprit ne connaît que par les idées qui viennent de ce que vit le corps. Nous pourrions ici envisager que Spinoza considère l’expérience sensible comme la source de la connaissance. Spinoza serait-il empiriste ? La réponse va nous être donnée par sa typologie de la connaissance, qui en distingue trois genres :

De tout ce qui a été dit ci-dessus il ressort clairement que nous percevons beaucoup de choses et que nous formons des notions universelles :

1° A partir des choses singulières qui nous sont représentées par les sens d’une façon incomplète, confuse, et sans ordre pour l’entendement ; et c’est pourquoi j’ai pris l’habitude d’appeler de telles perceptions : connaissance par expérience vague.

2° A partir des signes ; par exemple : entendant ou lisant certains mots, nous nous souvenons des choses et en formons certaines idées semblables à celles par lesquelles nous imaginons les choses. Ces deux premières façons de considérer les choses, je les appellerai par la suite : connaissance du premier genre, opinion, ou Imagination.

3° Enfin, de ce que nous avons des notions communes et des idées adéquates des propriétés des choses. Et cette façon de connaître, je l’appellerai : Raison et connaissance du second genre.

Outre ces deux genres de connaissance, il y en a encore une troisième (…) que nous appellerons : Science intuitive. Et ce genre de connaissance progresse de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu jusqu’à la connaissance adéquate de l’essence des choses. Ibid. Livre II, proposition XL, scolie II.

Il y a donc trois genres de connaissances :

  • Premier genre : par les sens (“expérience vague” par les perceptions), par l’opinion (jugement à partir de “certains mots”) ou l’imagination, “cause de fausseté” ;
  • Deuxième genre : par la raison (déductions sur les propriétés des choses), “nécessairement vraie” ;
  • Troisième genre : par la “Science intuitive”, permettant d’atteindre l’essence des choses, toujours vraie (adéquate).

Pour Spinoza, l’expérience sensible, la perception par les sens reste trompeuse et n’apporte qu’une connaissance incomplète, confuse et désordonnée pour la raison (“l’entendement”). Seules la raison et la “Science intuitive” peuvent nous permettre de distinguer le vrai du faux. La connaissance vraie est rationnelle, et non sensible : Spinoza est rationaliste, et non empiriste.

Leibniz (1646-1716)

Les hommes agissent comme les bêtes, en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire ; ressemblant aux médecins empiriques, qui ont une simple pratique sans théorie ; et nous ne sommes qu’empiriques dans les trois quarts de nos actions. Par exemple, quand on s’attend qu’il y aura jour demain, on agit en empirique, parce que cela s’est toujours fait ainsi, jusqu’ici. Il n’y a que l’astronome qui le juge par raison.
Mais la connaissance des vérités nécessaires et éternelles est ce qui nous distingue des simples animaux et nous fait avoir la Raison et les sciences, en nous élevant à la connaissance de nous-mêmes et de Dieu. Et c’est ce qu’on appelle en nous Âme raisonnable, ou Esprit. Leibniz, Monadologie, § 28-29.

Si l’homme ne s’en tient qu’à ses perceptions, il restera tel un simple animal, sans connaissance véritable. La Raison est “ce qui nous distingue des simples animaux” et nous permet d’atteindre la connaissance. Où donc l’empirique est assimilé à la bête…

Notons aussi que Leibniz est considéré comme un précurseur de la découverte de l’inconscient, au travers de la perception et plus précisément des petites perceptions, comme le son des gouttes d’eau qui deviennent le bruit de la vague, sans que nous en ayons précisément conscience :

Toutes les impressions ont leur effet, mais tous les effets ne sont pas toujours notables : quand je tourne la tête d’un côté plutôt que de l’autre c’est bien souvent par un enchaînement de petites impressions dont je ne m’aperçois pas. Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain.

La perception, c’est aussi ces perceptions infimes qui ne nous parviennent pas à un niveau conscient, mais qui pourtant peuvent influer sur notre corps : l’affection du corps sans l’idée de cette affection, aurait dit Spinoza.

Le petit plus : en vertu des grands principes

Mathématicien inventeur du calcul infinitésimal, Leibniz est homme de principes. Il en distingue deux majeurs : le principe de contradiction et celui de raison suffisante.

Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes, celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui en enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au faux.
Et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu’aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues. Ibid., § 31-32.

Soit une chose est vraie, soit elle est fausse ; et si elle est vraie, c’est qu’il y a une raison pour qu’elle existe. Cela entraîne deux types de vérités : les vérités de fait, et les vérités de raison. Nous pouvons percevoir une vérité de fait,  elle est contingente, et son opposé est donc possible : je vois un cygne blanc, puis je vois un cygne noir ; les deux sont opposés (en couleur) et possibles. La vérité de raisonnement est nécessaire, et il est impossible de trouver son opposé : c’est la cause dans le monde physique et  la raison dans le monde moral (le principe du meilleur – Morfaux). Il reste que pour juger du vrai ou du faux, la raison va s’imposer dans les deux cas, la perception ne suffira pas.

La perception, le monde “réel” et le monde des idées : l’idéalisme

Nous avons examiné, au travers du prisme de la notion de perception, deux grands courants philosophiques : l’empirisme qui considère que la source de la connaissance est l’expérience sensible, et le rationalisme qui fait de la raison le principe de la connaissance vraie, le moyen d’accéder à la compréhension du monde qui nous entoure.

Nous allons parcourir deux doctrines liées à l’idéalisme : celle de Platon, qui fait des Idées le monde de la véritable réalité ; et celle de Kant qui “réconcilie” l’expérience et la raison dans notre connaissance du monde.

Platon (427-347 av. J.-C.)

Platon, disciple de Socrate, est tout sauf un empiriste : le monde sensible est un monde d’illusions. Nous croyons voir la réalité par nos sens, mais ce que nous voyons n’est que l’ombre toujours changeante de la véritable réalité. Cette véritable réalité, c’est celle du monde intelligible, celui des Idées, qui sont les formes idéales de chaque chose (le Bien, le Beau, le Juste,…).

Il illustre cette théorie des Idées par l’allégorie de la caverne dans le livre VII de La République. Des hommes sont enchaînés depuis leur naissance au fond d’une caverne. Ils ne peuvent même pas tourner leur tête et la seule chose qu’ils perçoivent sont des ombres sur le mur de la caverne. Ces ombres viennent d’objets fabriqués imitant des objets réels, et un feu placé derrière les objets projette les ombres sur le mur en face des prisonniers. Ceux-ci, ne percevant que ces ombres sur le mur, croient fermement que c’est la réalité, le monde véritable. L’un des prisonniers est délivré de ses chaînes, et emmené de force hors de la caverne. Là, il découvre progressivement le monde véritable, celui des Idées, et va jusqu’à découvrir le soleil, symbole de l’Idée suprême du Bien. De retour dans la caverne, il rapporte à ses anciens compagnons la vérité qu’il a découverte, mais ceux-ci ne le croient pas et le tuent.

Les prisonniers perçoivent par leur sens le monde illusoire des ombres projetées sur le mur de la caverne, et croient que c’est la réalité. Si nous considérons nos sens comme la source de la connaissance vraie, nous serons comme ces prisonniers, pris dans l’illusion du monde sensible. Le prisonnier délivré et emmené vers le monde réel est le philosophe, qui apprend peu à peu à percevoir le monde intelligible des Idées, jusqu’à connaître l’Idée suprême du Bien. Mais pour percevoir ce monde intelligible, ses yeux ne lui sont d’aucun utilité, ils ne lui ont servis qu’à voir les ombres trompeuses de la caverne. Pour connaître le monde des Idées, il faut utiliser la “vision de l’esprit”, qui va s’acquérir par la démarche philosophique, au moyen de la raison. Platon est un rationaliste, qui se fait des Idées, et qui fait de ces Idées sa théorie de la connaissance vraie : Platon est un idéaliste.

Kant (1724-1804)

L’approche de Kant est l’idéalisme transcendantal (voir aussi la notion de Conscience).

J’appelle idéalisme transcendantal de tous les phénomènes la doctrine d’après laquelle nous les considérons comme de simples représentations et non des choses en soi. Kant, Critique de la raison pure.

L’idée, la représentation des choses que nous nous faisons au moyen de la perception, n’est pas la chose en elle-même. Kant considère toutefois que la connaissance ne précède pas l’expérience. L’expérience sensible de l’empiriste garde donc sa place. La raison est aussi présente, mais sous forme de principes qui, eux, viennent avant l’expérience sensible : ce sont les principes de l’entendement.

(…) si toute notre connaissance débute avec l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même (…). De telles connaissances sont appelées a priori et on les distingue des empiriques qui ont leur source a posteriori, à savoir dans l’expérience. Kant, Op. cit.

La connaissance se construit donc à partir de l’expérience sensible, et aussi grâce à notre capacité à connaître grâce aux principes de l’entendement. Ces deux “mécanismes” produisent la connaissance.

Les pensées sans contenu sont vides ; les intuitions sans concepts sont aveugles… La connaissance ne peut provenir que de leur union. Ibid.

Kant distingue ainsi deux éléments dans notre connaissance du monde :

  • L’intuition, qui relève de la sensibilité : notre capacité à appréhender directement des objets (ex. vous avez l’intuition que c’est un texte que vous avez ici et maintenant devant les yeux, le temps et l’espace sont des intuitions a priori) ;
  • Le concept, qui relève de l’entendement – la raison – : notre capacité à reconnaître directement à quel concept général correspond une chose singulière (ex. vous savez lire, manier l’alphabet, identifier ce qu’est un mot, concevoir ce qu’est une phrase).

La connaissance relèvera donc de l’expérience sensible (les empiristes disent : “merci”) ; et de la capacité de l’entendement à concevoir des concepts (les rationalistes disent : “merci”). Kant salue.

Le petit plus : phénomènes et noumènes

Kant considère que nous pouvons nous représenter la chose qui apparaît à nos sens, mais que nous ne pouvons pas nous représenter la chose en elle-même (notion d’en soi). La chose représentée est de l’ordre des phénomènes ; la chose en soi est de l’ordre des noumènes.

Chez Platon, les phénomènes sont les réalités sensibles, par opposition aux Idées du monde intelligible. Chez Kant, le phénomène est “l’objet connu, la chose réelle telle qu’elle apparaît au sujet connaissant dans les conditions de l’expérience possible” (Morfaux). Il faut bien garder à l’esprit la notion d’apparence : l’objet tel qu’il nous apparaît via nos sens est certes réel, mais il se distingue de l’objet réel en soi parce que nos sens ne nous en montrent toujours qu’une partie. Si je regarde la Joconde de Léonard de Vinci, je vois son sourire énigmatique mais bien réel ; je ne peux pas la voir telle qu’elle est en elle-même (restons-en au tableau et non au modèle) : je ne vois pas le verso du tableau, je ne distingue pas toutes les couches depuis la première couche de peinture jusqu’au vernis craquelé (en tout cas pas dans le même temps).

Le terme de noumène est emprunté par Kant à Platon, qui l’emploie pour parler des Idées, essences pures que sont le Bien en soi, le Beau en soi, etc. Chez Kant, les noumènes sont les choses en soi telles qu’elles pourraient être pensées. Il distingue deux sens au terme noumène :

  • Négatif : nous pensons à des choses en soi qui ne sont pas “objet de notre intuition sensible” (pouvant être perçu par les sens), ex. la liberté, l’âme, qui ne peuvent pas nous aider à comprendre le réel (Godin) ;
  • Positif : il s’agit de choses en soi qui sont “objet d’une intuition non sensible”, l’intuition intellectuelle, “qui atteindrait directement les choses en soi, intuition dont l’homme est dépourvu et qui ne pourrait appartenir qu’à l’Être suprême (Morfaux).

En bref/L’essentiel

La perception se distingue en perception interne (douleur, plaisir, etc.) et externe (perception d’un objet extérieur à soi, par les sens). La perception extérieure est l’objet de cette étude.

La perception “oppose” un sujet percevant à un objet perçu. Elle est liée à la connaissance.

L’empirisme est la doctrine qui considère que nous apprenons uniquement par l’expérience sensible. Plusieurs philosophes ont des doctrines empiristes :

  • Épicure : la sensation pure est vraie, elle est la référence pour établir une vérité ;
  • Lucrèce : les sens son infaillibles, la raison ne peut pas les réfuter ;
  • Pascal : la connaissance passe par le coeur et l’instinct, la raison doit s’appuyer sur cette connaissance ;
  • Locke : fondateur de l’empirisme, l’esprit est une table rase sur laquelle l’expérience va construire la connaissance ;
  • Hume : notre connaissance vient de nos sens et dépend des sens dont nous disposons, nous n’avons pas d’idées innées.

Le rationalisme fait de la raison le principe de la connaissance. Le “rationalisme classique” comprend plusieurs philosophes :

  • Descartes : nos sens sont trompeurs, notre connaissance doit se fonder sur une méthode rationnelle pour atteindre des vérités certaines ;
  • Malebranche : la sensation n’est pas une connaissance du tout, nous ne pouvons connaître que par idée claire et distincte ;
  • Spinoza : la connaissance par expérience est “cause de fausseté”, la connaissance vraie est rationnelle, géométrique, mathématique ;
  • Leibniz : l’homme qui ne s’en tiendrait qu’à ses perceptions et comme un animal dénué de connaissance, la raison est ce qui nous distingue des animaux.

L’idéalisme considère les idées comme la seule réalité véritable que nous puissions connaître. Deux philosophes en particulier ont des doctrines idéalistes :

  • Platon : la théorie des Idées, essences pures du Bien, du Beau…, distingue le monde sensible qui n’est qu’illusion et le monde intelligible qui est la véritable réalité, l’allégorie de la caverne illustre cette théorie ;
  • Kant : son idéalisme transcendantal considère que notre connaissance se construit sur l’expérience à l’aide de principes rationnels a priori, notre capacité à conceptualiser.

Thème et notions connexes

Thème Notions connexes Fiches “La Perception”
Le Sujet La Conscience

La Perception

L’Inconscient

Autrui

Le Désir

L’Existence et le Temps

1. La Perception – De quoi parlons-nous ?

2. Des Perceptions et des hommes

3. Perception et sensation

4. La Perception – Bibliographie

Voir aussi

Les différents articles du site.

Les Fiches de lecture.

Le Carnet de Vocabulaire Philosophique.

Les Citations.

La Grande Bibliothèque Virtuelle de la Philosophie.

Dsirmtcom, février 2019.

3 réponses à “Bac Philo – La Perception – Fiche n° 2. Des Perceptions et des hommes

  1. Pingback: Bac Philo – La Perception- Fiche n° 4. La Perception – Bibliographie | Directeur-des-Soins.com·

  2. Pingback: Bac Philo – La Perception – Fiche n° 3. Perception et Sensation | Directeur-des-Soins.com·

  3. Pingback: Bac Philo – La Perception – Fiche n° 1. La Perception – De quoi parlons-nous ? | Directeur-des-Soins.com·

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.