« Dis-moi que je pourrai toujours boire à ton eau » – 1er prix du concours de nouvelles Ascodocpsy 2018

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Concours de nouvelles Ascodocpsy - Lauréat 2018 anonymisé 2019 06 27

Ce texte, écrit en 2018, a reçu le premier prix en juin 2019 de la neuvième édition du concours de nouvelles organisé par Ascodocpsy, parmi 169 textes examinés par le jury. Je tiens à remercier très chaleureusement et très sincèrement le jury ainsi que l’association Ascodocpsy, pour m’avoir fait l’immense honneur de m’attribuer ce prix, qui est le premier que je remporte dans le domaine littéraire.

« Dis-moi que je pourrai toujours boire à ton eau »

Elle s’appelait “Non-non”. Enfin, en vérité, c’était le surnom que les habitants du village lui avaient attribué depuis longtemps. Parce qu’à toute question, quelle qu’elle soit, elle répondait, invariablement, intangiblement, immuablement : “Non, non”. Elle avait à peine vingt ans, et moi, le petit vacancier, je n’avais que quelques mois de moins qu’elle. C’était un petit village flanqué de collines boisées, de sous-bois humides et de rivières à l’eau si pure et si fraîche qu’elle pouvait étancher la plus intense des soifs. Je n’aimais rien moins tant que de me perdre dans les ruelles de ce village, en m’efforçant de ne rien garder de ces errances dans ma mémoire, pour toujours y trouver du renouveau, et afin de m’émerveiller sans cesse devant les pierres anciennes patinées par le temps. Au hasard de mes promenades, je la croisais souvent. Elle avait des cheveux aux reflets de cuivre, comme oxydés par un soleil zénithal, et la peau quasi opalescente, au point que l’on aurait pu croire pouvoir lire en elle. Et puis je contemplais ses yeux presque trop sombres, mais pourtant semblant receler une lumière dissimulée. De son visage émanait à la fois une immense tristesse, et une obscure langueur qui ne laissait pas de me troubler profondément. Après de bien nombreux détours pour ne pas l’effrayer par des avances trop précoces, je m’enhardissais un jour en m’approchant d’elle. Elle était assise sur la margelle de la fontaine de la place du village. Le soleil brûlant projetait son ombre sur l’eau frémissante de la vasque. J’osais alors lui dire mes premiers mots, sortis dans un désordre d’émotion, lui demandant si elle souhaitait boire un peu de cette eau si fraîche. Sa réponse fût, comme je pouvais et devais m’y attendre : “Non, non”. Alors me vint à l’esprit de lui faire part de la sécheresse de mon gosier, de ce soleil qui avait pris toute l’eau de mon pauvre corps. Après être restée un instant immobile, comme pour examiner et comprendre au mieux cette demande inavouée, pour en peser la sincérité, elle plongea ses mains fines dans la fontaine. Recueillant l’eau presque glacée, elle fit de ses mains une conque emplie de ce nectar limpide, et la tendit vers moi. Ivre de la beauté de cet instant, je restais un instant interloqué, puis, comme guidé mécaniquement par mon corps délaissant ma piètre raison, je pris ses mains et bus dans ses paumes la plus pure des ondes. Une fois ma soif ainsi apaisée, elle se leva et partit en courant doucement, se retournant juste une fois en me souriant, pour ce que je crus être une invitation à une nouvelle rencontre.

Le temps ne fut pas bien long avant nos retrouvailles. Le lendemain, elle était à nouveau assise sur la margelle de la fontaine, telle une reine oubliée sur un trône de pierre et d’eau. Sa main prit la mienne et nous partîmes parcourir les collines et les sous-bois environnants. Durant toute cette marche, je l’inondais de questions de toutes sortes : sur elle, sur sa vie, ce qu’elle ressentait. Et bientôt sur des sujets de plus en plus farfelus, car, à chaque fois, sa réponse était toujours la même : “Non, non”. J’avais l’impression, malgré cette litanie, de commencer à comprendre son langage intime. Derrière ces non se blotissait un monde inconnu, une histoire cachée, une langue incompréhensible encore pour moi, mais dont je percevais quelque drame obscur. Je me croyais Champollion, contemplant la pierre de Rosette avec le secret espoir de pouvoir un jour la déchiffrer. Plusieurs jours d’affilée, nous avons ainsi parcouru les chemins perdus, les forêts aux effluves d’humus, alternant l’ombre des arbres vénérables avec la lumière des clairières. Et puis vint la rivière, ce long fleuve d’argent, peut-être l’augure d’une possible réponse à toutes ces énigmes non-dites. Elle était là, cette eau pure qui nous appelait irrésistiblement à l’étreindre. Debout sur la rive, mon amie de vacances se défit de ces habits, figurant la mue d’une peau trop vieille et trop lourde à porter. Elle entra nue dans le flot en dessinant avec son corps des ronds, des volutes et des arabesques, dans une chorégraphie savamment improvisée. Trop timide, je gardais une pièce d’étoffe sur mon bassin, pensant ainsi pouvoir dissimuler un peu de mon émoi à la vue de ma si jolie naïade. Nous étions tous deux au milieu de la rivière, peu profonde à cet endroit. A nouveau, elle a joint ses mains pour m’offrir quelques gorgées de l’onde pure. Les mots sont alors venus, comme si j’avais toujours attendu avec la plus infinie impatience de pouvoir enfin les prononcer : “Dis-moi que je pourrai toujours boire à ton eau”. A ma très grande surprise, elle ne répondit pas par son éternelle réplique. Son long silence fut un moment de douceur et de bonheur indicible, presque inconcevable tant elle n’avait eu de cesse de m’offrir toujours le même écho à mes interrogations. Quelque chose avait changé, sans que je puisse alors savoir quoi.

Nous poursuivîmes nos promenades ainsi durant tout mon séjour. Mes questions se tarissaient peu à peu, laissant doucement la place à un silence complice brodé par nos respirations communes et le bruit de nos pas sur les tapis de feuilles, de morceaux de bois et de mousses. Le dernier jour de mes vacances dans ce village arriva. Je la retrouvais comme à l’accoutumée à cette fontaine, devenue notre petite cathédrale de pierres et d’eau. Son regard illuminait de douceur jusqu’au plus profond de mon être. Nous partîmes doucement vers notre dernier périple sylvestre. Je goûtais chaque instant comme s’il fut le dernier. Le présent ne devait jamais avoir de fin. Sa main ne quittait pas la mienne de tout notre dernier voyage. Nous avons marché, marché longtemps, si longtemps. Comme si nous voulions nous perdre tous deux en nous métamorphosant en deux êtres du monde végétal, unis comme le lierre au chêne, inséparables et hors du temps des humains. La nuit est tombée, emplie de poussières d’étoiles, s’accompagnant d’une fraîcheur inhabituelle dans cette contrée. Pour ne pas que le froid risque d’envelopper ma Dulcinée, je décidais de nous réchauffer autour d’un feu de bois. Quelques branches et brindilles ramassées, savamment enchevêtrées en une pyramide ligneuse, rencontrèrent alors le vieux briquet de mon père trop tôt disparu ; et voilà que l’union du bois et de l’étincelle paternelle donna naissance à cette chaleur unique du feu de bois. Les flammes croissaient, donnant un écrin d’ambre au visage de ma douce amie. Ces flammes n’auraient su pourtant concourir devant ses yeux, deux astres solaires qui se posaient sur ma pauvre personne, me transformant ainsi en un Galilée moderne. Alors, dans une infinie immodestie, j’ai osé parler. Je me voulais Belmondo caressant Deneuve avec les dialogues de Truffaut dans La Sirène du Mississippi :

Si j’étais aveugle, je passerais mon temps à caresser ton visage. Si j’étais sourd, j’apprendrais à lire sur tes lèvres avec mes doigts, comme ça. (…) Même si tout ça doit finir mal, je suis enchanté de vous connaître Madame.

Mais je n’étais ni Belmondo, ni Truffaut. J’ai pris sa main dans la mienne, en l’effleurant doucement. Et voici les paroles que j’ai prononcées, maladroites, désordonnées, et pourtant comptant parmi les plus sincères que j’eusse jamais dites :

“J’ai lu, il y a peu, les écrits d’un philosophe, qui étudiait la relation avec autrui. Il s’appelait Emmanuel Levinas, et, dans les moments intimes avec l’autre, il décrivait la caresse comme exprimant l’amour, mais cette caresse souffrait d’une incapacité de dire cet amour. Nos caresses légères n’ont assurément rien d’une souffrance. Bien sûr, elles ne parlent pas en mots, mais elles peuvent assurément nous délivrer de nos maux, avec le premier des langages, celui de la peau. Nous ne devisons certes pas encore d’amour – puisque les mots se sont momentanément retirés comme la vague au reflux. Non, non… Nous, nous nous caressons d’amour. Et puis, il y avait aussi cette légende relatée par Platon sur l’âme soeur. A nos origines, nous n’aurions été qu’un seul et même être, composé d’une tête à deux visages, de quatre bras et quatre jambes. Un dieu, par crainte d’un pouvoir pernicieux, nous aurait séparés en deux, nous condamnant à errer sans fin pour retrouver notre moitié manquante. Je ne sais si nous avons été tous deux cet être fabuleux dans un passé immémoriel. Je ne suis certain que d’une chose : tu es celle en qui je voudrais toujours demeurer, mon intime, mon autre retrouvée.”

Une fois que j’eus cessé d’épancher mes paroles malhabiles, je fus submergé par son regard : je croyais y voir défiler des myriades de mots, emprisonnés en elle, mais semblant reprendre vie, comme le ballet de dauphins bondissant autour de l’étrave du bateau déchirant l’écume. Cette vision cessa hélas brusquement lorsque les cieux se couvrirent, en se changeant en un terrible orage. Les trombes d’eaux déferlaient sur nous en gouttes intenses et lourdes, transformant peu à peu nos vêtements en ruisseaux de pluie. Le feu disparaissant sous les assauts des nuées, nous partîmes précipitamment en quête d’un possible abri aux abords de notre lieu de halte.

Par chance, il y avait, non loin de là, une vieille grange qui devint notre refuge nocturne. Nous y entrâmes pour découvrir notre provisoire demeure. Nous étions si trempés que nous dûmes nous dévêtir entièrement. Nous mîmes nos habits à sécher sur une poutre de la charpente. Je trouvais quelques couvertures abandonnées dans un recoin, et, à l’aide des bottes de foin rangées au fond de la grange, nous confectionnâmes un lit improvisé. Ma compagne d’infortune se blottit alors contre moi. Malgré les gouttes d’eau qui subsistaient encore sur sa peau nue, je pouvais ressentir la chaleur intense de son corps, et je percevais les battements de son coeur au sein de sa poitrine épousant la mienne. Nous restâmes ainsi enlacés, nous serrant mutuellement dans nos bras, face à face. Malgré la nuée d’émotions qui naissait en moi à ce si doux contact, je sus intuitivement, sans comprendre pourtant à ce moment pourquoi, qu’il me fallait faire que ce moment soit le plus tendre ayant jamais existé, sans autre but que d’être pleinement avec elle, bien au-delà de nos corps désormais presque fusionnés. Rien d’autre que de la tendresse, avec pour seul geste ma main caressant ses épaules opalines. Le sommeil bientôt nous plongea tous deux dans une nuit profonde.

Au petit matin, un rayon de soleil me fit ouvrir les yeux. Je suivais le trajet de ce rayon. Depuis le trou dans le toit de la grange, comme un trait de projecteur, des milliers d’infimes grains de poussière dansaient comme autant d’étoiles filantes. Au bout de ce rayon, il y avait son visage, bien plus lumineux que tous les soleils du monde. Elle avait déjà les yeux ouverts, et sans doute me regardait-elle dormir depuis plusieurs instants. Je rejoignis son regard, et je perçus tout de suite que quelque chose encore avait changé. Les myriades de mots avaient totalement disparues. Il n’y avait que ses yeux où la lumière semblait s’être révélée, laissant s’évanouir enfin le ténébreux regard que je lui avais connu au premier jour. Elle me fixa ainsi pendant un long moment, puis inspira profondément. Sa lèvre inférieure s’abaissa, frémissante comme son petit menton. Je pensais entendre à nouveau ses non, qui m’étaient devenus familiers et presque espérés. Elle commença alors à parler. Il n’y avait plus de non dans ces paroles, mais la renaissance de ses mots si longtemps reclus en elle. Elle me dit qu’elle se prénommait Rose. Dans un petit rire d’enfant, elle me confia que lorsqu’elle avait découvert mon prénom – Antoine -, elle avait tout de suite pensé au renard que le Petit Prince de Saint-Exupéry apprivoise, et qui devient alors unique au monde pour lui, tout comme le renard devient unique au monde pour le Petit Prince. J’avais apprivoisé, sans le savoir jusqu’à cet instant, ma Rose. Puis son visage s’embruma et son regard s’obscurcit. Ses lèvres se refermèrent dans une crispation presque douloureuse. Elle continua alors son récit. Il y a longtemps, lorsqu’elle était petite fille, elle vivait dans une maison avec ses parents. Un jour, un de ses oncles, n’ayant plus de toit sous lequel s’abriter, demanda à ses parents qu’ils l’hébergent quelques temps. La maison n’était pas grande, et il n’y avait que deux chambres, celle de Rose et celle de ses parents. Après que ces derniers lui ait expliqué que l’oncle ne resterait pas bien longtemps, elle accepta avec résignation qu’il dorme dans sa chambre, sur un matelas posé à même le sol dans le coin opposé à son lit. Une nuit, alors qu’elle dormait profondément, elle sentit un souffle chaud sur sa nuque, et puis les mains pataudes et brusques qui commençaient à parcourir son corps, et puis… Elle tenta d’empêcher que cette horreur lui ôte à jamais son enfance, elle répéta, sans s’arrêter, mais sans crier pour ne pas éveiller ses parents, terrorisée, envahie de dégoût et d’un injuste sentiment de honte : “Non, non, non, non…”. L’écho de ses non continua de résonner faiblement pendant plusieurs soirs, sans qu’elle puisse trouver comment faire cesser cette torture. Un jour, elle entendit depuis sa chambre ses parents avoir une conversation au rez-de-chaussée de la maison, plutôt ferme et glaciale avec l’oncle, sans qu’elle puisse vraiment comprendre la teneur exacte de leurs échanges. Peut-être avaient-ils découvert, hélas bien trop tardivement, le vrai visage du monstre qu’ils avaient hébergé par pure solidarité. Elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer, puis, plus rien, un silence de tombe. Quelques heures après, elle apprit par ses parents que l’oncle était parti et qu’il ne reviendrait jamais. Les yeux de sa mère et de son père étaient rougis et brillaient encore des larmes qu’ils avaient certainement dû verser en comprenant la souffrance intolérable qui avait régné dans leur demeure. L’oncle était parti, mais pas seulement le monstre ignoble. Il avait aussi emporté avec lui, dans son errance, tous les mots de Rose, ne lui laissant que des non, cette seule et fragile barrière qui n’avait pas su alors la sauver, mais qui désormais la protègerait à tout jamais des autres humains. Les mots s’étaient envolés, ainsi que son enfance… Jusqu’à ce matin, où ils étaient revenus, comme les hirondelles au printemps. Elle se leva en me souriant,et repris ses habits. Je contemplais ses transparences dans le contre-jour de la porte ouverte de la grange. Elle s’habilla avec grâce, comme une artiste, juste avant le moment d’entrer en scène. Et je compris alors que cette scène future me serait inaccessible, puisque je devais quitter mon lieu de vacances dans la journée. C’est par un étrange mélange de tristesse teintée de joie que la regardais partir, désormais peut-être libérée. Enfin, je l’espérais de toute mon âme. Elle s’éloigna en se retournant régulièrement pour m’offrir son sourire, qui peu à peu disparut, tel le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles

Bien des années plus tard, j’étais à ma table d’écriture pour rédiger cette nouvelle autour de ma Rose, que vous lisez à présent. Absorbé par mes pensées, par ces souvenirs encore si puissamment vivaces en moi, je n’avais pas remarqué que j’avais reçu un message sur le répondeur de mon téléphone portable. La voix féminine m’était singulièrement familière, encore que je ne l’eusse pas reconnue à la première écoute. Voici les mots qui m’étaient adressés, depuis ce passé si lointain devenu désormais si présent : “Oui… oui, tu boiras toujours à mon eau”. Comme L’Aigle noir de Barbara, surgissant du passé, elle m’était revenue.

Dsirmtcom, septembre 2018.

Texte écrit dans le cadre du concours de nouvelles Ascodocpsy 2018, sur le thème : “Non, faut-il le dire deux fois. 

 

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