Bac Philo – L’Existence et le Temps – Fiche n° 2.a. L’Existence, le Temps et des hommes – De Platon à Augustin

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Bac Philo – Partie 1. Le Sujet – Chapitre 6. L’Existence et le Temps – Fiche n° 2.a. L’Existence, le Temps et des hommes – De Platon à Augustin

Fiche n° 2.a. – L’Existence, le Temps et des hommes – De Platon à Augustin

Introduction

La vérité de l’existence, c’est le temps infini de l’immortalité de l’âme dans le monde des Idées. La Caverne de Platon va ainsi demeurer longtemps une parfaite allégorie de la condition humaine. Aristote, dans sa volonté de décrire l’intégralité du monde physique et métaphysique, usera d’une réflexion mathématique et logique. Sénèque nous recommandera de vivre au présent en nous libérant de la procrastination et d’un passé révolu. Augustin posera enfin les trois dimensions du temps, mais, si on lui demande de l’expliquer, nous dira qu’il ne sait plus ce que c’est que le temps. Commençons donc par l’éternité.

L’Existence, le Temps et des hommes – De Platon à Augustin

Platon (427-347 av. J.-C.)

Idées éternelles

La théorie des Idées de Platon distingue deux mondes : le monde sensible de la perception par les sens ; le monde intelligible des Idées, essences éternelles et immuables. Nous percevons donc le monde sensible des objets et des êtres par notre corps, par nos sens : la vision, l’ouïe, etc. C’est un monde de changement. Le monde sensible évolue dans un temps mobile : nous naissons, nous vieillissons, nous mourrons, et il en est de même pour les objets et les êtres qui peuplent ce monde sensible. Le monde intelligible est celui d’un temps immobile, infini : c’est l’éternité. C’est le monde de l’âme, qui est immortelle selon Platon. Nous ne pouvons percevoir ce monde – qui est la seule véritable réalité – que par la vision de l’esprit.

Platon présente cette conception dans le livre VII de La République, avec l’allégorie de la Caverne. Des prisonniers sont enchaînés au fond d’une caverne, et ils ne peuvent voir que des ombres d’objets et de marionnettes qui sont projetées sur la paroi qui leur fait face, au moyen d’un feu placé derrière eux. Nous sommes dans le monde sensible, où nous croyons fermement à la réalité de l’existence de ce que nous percevons.

(…) les hommes dont telle est la condition ne tiendraient pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objets fabriqués. Platon, République, livre VII, 515 c.

Sommes-nous par ailleurs si loin des hommes de la Caverne lorsque nous endossons un casque de réalité virtuelle ? Tout semble vrai, tout semble avoir une existence réelle, jusqu’à ce qu’on nous ôte ce casque. C’est ce qui arrive à l’un des prisonniers, qui est guidé de force vers l’extérieur de la Caverne. L’homme, d’abord ébloui par la lumière du monde réel, va peu à peu distinguer les objets de ce monde, jusqu’à voir au final regarder directement le soleil, qui symbolise ici l’Idée du Bien absolu, éternel, immuable. Nous sommes dans le monde intelligible, la seul véritable réalité, où existent éternellement les Idées, les essences du Bien, du Beau, du Juste, etc. Socrate explique ainsi le “mythe” de la Caverne à son interlocuteur Glaucon :

Cette image, mon cher Glaucon, il faut l’appliquer tout entière à ce que nous avons dit auparavant, en assimilant au séjour dans la prison la région qui se présente à nous par l’entremise de la vue, et, d’autre part, la lumière du feu à l’intérieur de la prison à l’action du soleil ; puis, en admettant que la montée vers le haut représentent la route de l’âme pour monter vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ce qui est l’objet de mon espérance à moi, puisque tu as envie d’être instruit. (…) dans la région du connaissable, tout au bout, la nature du Bien, qu’on a de la peine à voir, mais qui, une fois vue apparaît au raisonnement comme étant en définitive la cause universelle de toute rectitude et de toute beauté (…) ; à quoi j’ajoutais qu’il faut l’avoir vue si l’on veut agir sagement, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. Ibid., 516 b-c.

La vérité de l’existence serait donc dans l’éternité des essences ou Idées, et dans l’immortalité de l’âme, autrement dit, dans un temps qui ne change jamais puisqu’il est infini et immuable.

Connaître, c’est se souvenir

Nous venons de voir que Platon distinguait le monde en monde intelligible, celui de l’âme immortelle, et monde sensible, celui du corps mortel. Platon croit en la réincarnation de l’âme dans le corps, suivant un cycle de réincarnations : c’est la métempsycose. L’âme passe ainsi du monde des Idées où elle acquiert la connaissance de toutes les choses du monde intelligible. Lorsqu’elle s’incarne à nouveau dans un corps, elle possède donc déjà la connaissance : il lui suffit de se la remémorer, c’est la réminiscence.

Or comme l’âme est immortelle et qu’elle renaît plusieurs fois, qu’elle a vu à la fois les choses d’ici et celles de l’Hadès [le monde de l’Invisible], c’est-à-dire toutes les réalités, il n’y a rien qu’elle n’ait appris. En sorte qu’il n’est pas étonnant qu’elle soit capable, à propos de la vertu comme à propos d’autres choses, de se remémorer ces choses dont elle avait justement, du moins dans un temps antérieur, la connaissance. En effet, toutes les parties de la nature étant apparentées, et l’âme ayant tout appris, rien n’empêche donc qu’en se remémorant une seule chose, ce que les hommes appellent précisément “apprendre”, on ne découvre toutes les autres, à condition d’être courageux et de chercher sans craindre la fatigue. Ainsi, le fait de chercher et le fait d’apprendre sont, au total, une réminiscence. Platon, Ménon, 81 c-d.

Il est donc inutile d’aller plus loin dans ces leçons de philosophie, puisque vous savez déjà tout. Mais il y a juste un détail : pour avoir à nouveau accès à cette connaissance, il va falloir malgré tout “chercher sans craindre la fatigue”. Car ces connaissances sont enfouies dans l’âme – Freud n’est pas loin de surgir avec son inconscient et Jung avec ses archétypes (voir la notion d’Inconscient -, il va donc falloir opérer un travail de remémoration, de remise en conscience de cette mémoire “cachée”, pour s’en souvenir, et accéder ainsi à nouveau à la connaissance que nous avions précédemment acquise. C’est un peu comme lorsque vous avez téléchargé un fichier informatique, mais que vous n’arrivez plus ensuite à vous rappeler dans quel répertoire vous l’avez enregistré. Cette connaissance existe, acquise dans une autre existence ; mais il va falloir du temps pour qu’elle existe à nouveau consciemment.

Aristote (384-322 av. J.-C.)

Le temps est le nombre d’un mouvement selon l’antérieur et le postérieur

Quand Aristote cherche à définir la nature du temps, il se heurte à plusieurs apories (voir ce terme dans le Carnet de Vocabulaire), autrement dit plusieurs impasses de raisonnement. Il va jusqu’à mettre en doute l’existence du temps : le passé n’existe plus, le futur n’existe pas encore, et le présent – le “maintenant” – ne demeure jamais le même. Le temps n’est pas non plus un changement ni un mouvement, car il n’en possède pas les caractéristiques spécifiques et limitées :

Mais un changement et un mouvement de chaque chose réside seulement dans ce qui change, ou là où se trouve ce qui se meut ou ce qui change. Mais le temps est de la même manière partout et concernant toutes choses. Aristote, Physique, 218 b.

Le temps n’étant pas limité à un lieu ou spécifique à une chose, il ne peut donc être un mouvement. Aristote garde malgré tout un lien entre temps et changement. Il prend d’abord un exemple où nous ne sommes pas conscients du temps qui s’écoule. Il évoque ainsi une fable qui raconte qu’il est possible d’aller dormir “auprès des héros en Sardaigne”, et de se réveiller ensuite sans percevoir que le temps est passé.

Il s’agit d’une sorte d’incubation, où des demandeurs vont dormir dans un lieu consacré (possiblement le tombeau des enfants d’Héraclès dont les cadavres étaient restés intacts), puis se réveillent, inconscients du temps qui s’est écoulé. Note de l’édition des Oeuvres complètes d’Aristote, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion.

Il nous est donc possible d’avoir l’impression que le temps ne change pas. Aristote explique, que les dormeurs de la fable, lorsqu’on les réveille, “joignent au « maintenant » antérieur le « maintenant » postérieur et n’en font qu’un”. Mais il arrive aussi que nous percevions le temps qui s’est écoulé, en percevant simultanément un changement. Il y a donc bien un lien entre le temps et le mouvement, au travers de la perception simultanée des deux lors d’un changement. Nous percevons un état avant le changement et un nouvel état, après le changement. Aristote en déduit cette définition du temps :

Quand donc nous percevons le « maintenant » comme unique (et non pas comme antérieur et postérieur dans le mouvement, ni comme le même appartenant à un antérieur et à un postérieur quelconques), on n’est pas d’avis qu’un temps quelconque se soit écoulé, parce qu’il n’y a eu aucun mouvement. Mais quand nous percevons l’antérieur et le postérieur, alors nous disons qu’il y a temps. Car c’est cela le temps : le nombre d’un mouvement selon l’antérieur et le postérieur. Ibid., 219 a-b.

Dans le cas des dormeurs de la fable, le temps semble ne pas s’être écoulé entre un “antérieur” et un “postérieur”, mais lorsque nous percevons un mouvement, alors nous percevons le temps comme “le nombre d’un mouvement selon l’antérieur et le postérieur”. Examinons à présent comme Aristote complète sa définition du temps en y ajoutant celle du « maintenant ».

Pas de maintenant, pas de temps ; pas de temps, pas de maintenant

Comment mesurer le temps ? Comment le dénombrer, puisqu’il est “le nombre d’un mouvement selon l’antérieur et le postérieur”. La notion de nombre recouvre deux sens :

Le nombre est à la fois le nombrant ou ce qui sert à “compter”, et le nombré ou ce qui est “compté”. Alban Gonord, Le Temps, coll. Corpus.

Si j’ai un billet de dix euros, le nombrant est le chiffre dix, qui me sert à compter ma fortune, et le nombré est le billet (sa valeur en euros) qui constitue ma fortune. C’est le « maintenant » qui va ici être le nombrant, la mesure du temps, “en tant qu’il délimite un antérieur et un postérieur. Il y a un avant « maintenant » et un après « maintenant », que nous pouvons identifier en les mesurant avec le « maintenant ». Mais ce « maintenant » possède lui aussi une double nature : il est à la fois le même et pas le même. Il est le même parce qu’il n’y a qu’un seul « maintenant » : l’instant précis où nous sommes conscients du présent, de ce que nous vivons « maintenant », est unique. C’est toujours grâce au « maintenant » que nous pouvons parler d’un avant et d’un après, d’un antérieur et d’un postérieur pour parler comme Aristote. Mais le « maintenant » que nous vivons est toujours différent par son essence, par le contenu de ce qui ce passe « maintenant ».

Il est aussi manifeste que si le temps n’existait pas le « maintenant » n’existerait pas, et que si le « maintenant » n’existait pas le temps n’existerait pas. Op. cit., 220 a-b.

Sans maintenant, pas de temps, sans temps pas de maintenant. Si le « maintenant » était toujours identique, rien ne changerait, le temps serait totalement immobile, et le temps n’aurait alors plus d’existence. Et si le temps n’avait pas d’existence, nous ne pourrions pas distinguer un avant ni un après , puisqu’ils dépendent d’un « maintenant ». Nous serions peut-être alors dans ce qui a précédé la naissance de l’Univers : avant le “Big-Bang”, le temps n’avait pas de sens, puisque l’existence de l’Univers n’en avait pas non plus.

Le récit cosmologique raconte la bonne histoire de l’Univers, mais pas la totalité de celle-ci, car il bute sur le “mur de Planck” [ce qui s’est passé entre le big-bang et  les 10-34 secondes qui ont suivies]. Il s’agit d’une phase que l’Univers a traversée, en amont de laquelle les concepts de notre physique perdent toute validité. Elle constitue, en somme, la période la plus ancienne à laquelle nos équations aient accès. Ce qui est établi aujourd’hui, c’est que l’Univers a connu une phase extrêmement dense et chaude il y a 13,7 milliards d’années et qu’il est depuis en expansion, de sorte que sa température ne cesse de décroître. Etienne Klein, Derrière le mur de Planck.

Je vous parle d’un temps que les moins de 13,7 milliards d’années ne peuvent pas connaître.

Sénèque (4 av. J.-C.-66 ap.  J.-C.)

La vie est trop courte pour s’habiller triste

Dans son traité De la brièveté de la vie, Sénèque le stoïcien montre que ce n’est pas la longueur en temps qui fait la qualité de la vie, mais l’usage que nous en faisons. Il distingue ainsi deux catégories d’hommes : les “gens de loisirs”, “qui consacrent leur vie à la sagesse” ; et les gens “affairés”, qui sont aliénés par leurs occupations, leurs richesses ou leur ambition.

“Nous ne vivons qu’une très petite partie de notre vie”. Le reste, d’ailleurs, n’est pas lui-même de la vie mais du temps. Sénèque, De la brièveté de la vie.

Nous gaspillons notre vie en la réduisant à du temps perdu par nos comportements : l’avidité, les choses superflues, l’ivrognerie, la paresse, l’appât du gain, les désirs guerriers, les passions, etc. Sénèque décrit plusieurs erreurs commises dans l’appréciation de la vie et du temps à vivre. C’est d’abord la simple attitude face à la vie et son échéance inéluctable qu’est la mort :

Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais vous ne pensez à votre fragilité. Vous ne remarquez pas combien de temps est déjà passé ; vous le perdez comme s’il venait d’une source pleine et abondante, alors pourtant que peut-être ce jour-même, dont vous faites cadeau à un autre, homme ou chose, est votre dernier jour. (…) Il est bien tard de commencer à vivre, alors qu’il faut cesser de vivre. Ibid.

Nous sommes mortels et notre temps est donc compté. La vie n’est pas une source intarissable où nous pourrions puiser sans crainte d’un lendemain ou l’absence à jamais de tout lendemain. Sénèque évoque également la procrastination, autrement dit le fait de toujours “remettre à plus tard” ce que nous pouvons vivre au présent. C’est aussi l’anticipation du lendemain, où “chacun devance sa propre vie”, “par désir de l’avenir et par dégoût du présent”. Pourtant, nous ne pouvons pas prévoir le futur, seulement ruiner notre présent en espérant des jours meilleurs, en attendant l’hypothétique satisfaction de tous nos désirs.

Tout ce qui arrivera plus tard est du domaine de l’incertain : vis dès maintenant. Ibid.

Et nous ne pouvons rien faire non plus du passé, hormis en faire une critique et un bilan. Par ce bilan nous pourrons prendre conscience des moments de notre vie où nous avons véritablement vécu, et en tirer des leçons pour mieux vivre au présent.

“Philosopher c’est apprendre à mourir” mais pas tout seul

La vie comprend trois “époques” : le passé, le présent et l’avenir. La qualité de notre existence va donc dépendre de notre attitude face à ces divisions de temps.

Ce qui fait la vie brève et tourmentée, c’est l’oubli du passé, la négligence du présent, la crainte de l’avenir ; arrivés à l’extrémité de leur existence, les malheureux comprennent trop tard qu’ils se sont, tout ce temps, affairés à ne rien faire. Ibid.

La vie des affairés se perd en efforts pour posséder ce qu’ils désirent, et en inquiétude de perdre ce qu’ils ont acquis si durement. Alors leur vie leur semble trop courte, et c’est surtout une vie malheureuse. La vie véritablement heureuse sera la vie de sagesse, passée à philosopher en compagnie de ceux qui nous ont précédé, comme Socrate ou Épicure, qui nous enseigneront notamment “comment on meurt”, et ainsi comment on vit véritablement :

Mais c’est pendant la vie entière qu’il faut apprendre à vivre, et, ce qui paraîtra peut-être plus étonnant, c’est pendant la vie entière qu’il faut apprendre à mourir. Ibid.

Cette sagesse stoïcienne trouvera un écho quelques siècles plus tard écrira que “philosopher c’est apprendre à mourir” :

La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en a fait. Tel a vécu longtemps qui a pourtant peu vécu. Accordez-lui toute votre attention pendant qu’elle est en vous. Que vous ayez assez vécu dépend de votre volonté, pas du nombre de vos années. Montaigne, Essais.

Il faut donc vivre en apprenant à mourir, non comme les “affairés” qui “croient qu’ils ont à faire”, mais comme les sages qui “savent qu’ils ont à être” (Bréhier, Op. cit.).

Augustin (354-430)

“Qu’est-ce donc que le temps ?”

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Augustin, Les Confessions.

Percevoir, ressentir, avoir l’intuition du temps, notamment le temps qui passe et qui s’écoule, est chose des plus simples. La difficulté vient lorsque nous tentons de le mettre en mots, ce qui est par ailleurs tout le sujet de cette leçon sur les notions d’Existence et de Temps. Comment dire, à la manière d’un Aristote et son “Ti esti” (qui signifie en grec “qu’est-ce que c’est”, autrement dit, l’essence), “ce que c’est” que le temps ? Augustin évoque les trois dimensions du temps : le passé, l’avenir et le présent. Mais la difficulté persiste si l’on adjoint le verbe “être” à chacune de” ces trois dimensions :

Comment donc, ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait de l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus. Ibid.

Tentons de permuter le verbe “être” avec le verbe “exister”. Le passé n’existe plus, sinon il serait le présent. L’avenir n’existe pas encore, il va exister, mais lorsqu’il existera, il deviendra le présent, et donc n’existera plus en tant qu’avenir. Le présent existe, après le passé et avant l’avenir. Il ne peut pourtant pas exister ou plutôt persister sous cette forme indéfiniment, sinon ce serait un présent infini, immobile, c’est-à-dire l’éternité. Pour exister comme présent, il ne peut que cesser d’exister. Le temps sous ses trois dimensions n’existe que parce qu’il cesse d’exister. La conséquence en est que nous ne pouvons mesurer le temps qu’en prenant pour référence le présent, notamment pour parler d’un “long passé” ou d’un futur proche ou lointain.

Mais c’est le temps en train de passer que nous mesurons par la conscience que nous en prenons. Quant au passé qui n’est plus, quant au futur qui n’est pas encore, qui peut les mesurer, à moins qu’on ose prétendre que le néant peut se mesurer ? Ainsi lorsque le temps passe, il peut être perçu par la conscience et mesuré. Ibid.

En prenant conscience dans le présent du temps qui passe, nous pouvons mesurer le temps, et dire que l’Univers est apparu il y a 13,7 milliards d’années, ou que la NASA enverra des humains sur Mars dans les années 2030.

Du souvenir à l’attente

Augustin va préciser comment nous mesurons le temps à partir du présent.

Ainsi donc, ce qui maintenant est clair et bien démontré, c’est que le futur et le passé n’existent point. On ne peut dire, à proprement parler, qu’il y ait trois temps, le passé, le présent et le futur ; mais peut-être serait-il plus juste de dire :  » Il y a trois temps, le présent des choses passées, le présent des choses présentes, le présent des choses futures.  » Ces trois choses existent en effet dans l’âme, et je ne les vois pas ailleurs : le présent des choses passées, c’est leur souvenir ; le présent des choses présentes, c’est leur vue actuelle ; le présent des choses futures, c’est leur attente. Ibid.

Tout se réfère donc au présent : la mémoire rend présent ce qui s’est produit dans le passé ; l’attente ou l’anticipation transforme le futur en un temps déjà écoulé par un effort d’attention fourni au présent. Augustin arrive à cette mesure du temps en postulant que “le temps est une distension de l’âme”. L’âme – ou l’esprit – tend depuis le présent vers le passé et vers le futur pour pouvoir mesurer le temps. Voici ce qui résume à la fois ce qu’est le temps et sa mesure par l’âme :

(…) l’être du temps est de tendre au non-être ; il ne peut donc être mesuré que dans l’esprit humain qui se tourne à la fois vers le passé par la mémoire, vers le présent par l’attention et vers le futur par l’attente, autrement dit par une distensio de l’esprit qui se tend en des directions opposées, tout en demeurant dans une même intentio. Au terme de l’analyse, le couple distensio/intentio se charge d’un sens existentiel : la distensio caractérise le temps de l’errance qui est éparpillement, destruction, exil ; l’intentio, par contre, confère au temps une valeur positive, car elle est unification de l’existence, mais elle suppose une extensio vers l’éternel, car l’homme ne peut trouver son unité et son identité véritable qu’en s’étendant vers la Vérité divine. L. Jaffro, M. Labrune, Gradus philosophique.

L’esprit s’étend donc vers les différentes dimensions du temps pour trouver au terme de cette recherche l’unité de son existence. Ainsi Augustin veut cesser de s’éparpiller dans un temps dont il ignore l’ordre, afin de trouver dans l’éternité, “là où il n’y a pas de temps”, son unité existentielle avec celui qu’il considère comme créateur de l’Univers.

Le petit plus : le paradoxe d’Achille et de la tortue

Pour illustrer la notion du temps, voici le paradoxe d’Achille et de la tortue, attribué à Zénon d’Élée, présocratique élève de Parménide. Zénon voulait montrer que le mouvement n’est pas dans la nature de l’être (Godin). Achille “aux pieds légers”, héros grec d’Homère, était réputé courir le plus rapidement parmi tous les guerriers. Lors d’une course, il est confronté à une tortue, connue pour la lenteur de son mouvement. Pour compenser cette lenteur, la tortue est placée en tête, devant Achille.

Achille et la tortue Villemin.jpg

Source : http://villemin.gerard.free.fr/LogForm/Achille.htm

Lorsque Achille parvient au point d’où la tortue est partie, celle-ci a déjà parcouru la moitié de sa course. A nouveau, lorsqu’il atteint le point où la tortue était parvenue, celle-ci a encore accompli la moitié de l’intervalle qui la sépare de l’arrivée, et ainsi de suite. A chaque nouvel intervalle, la tortue a avancé de moitié lorsque Achille parvient au dernier point où elle était parvenue. En répétant la division de ces intervalles à l’infini, Achille ne pourra donc jamais rattraper la tortue. Jamais ? C’était compter sans la sagacité d’Aristote, qui va résoudre le paradoxe de Zénon.

Aristote réfute les arguments de Zénon, au livre VI de la Physique, notant l’équivoque utilisée par ce dernier entre deux sens différentes de l’infini : “c’est en un double sens qu’on dit infinis le temps et le mouvement : c’est soit selon la division, soit du fait de l’absence de bornes”. Zénon utilise le premier sens à propos de la distance parcourue, la division en une multiplicité infinie de points, et considère fini selon le deuxième sens (c’est-à-dire borné) le temps mis à la parcourir. Là est le sophisme. Alban Gonord, Le Temps.

Il est impossible de diviser réellement le temps et l’espace à l’infini. La division ne peut être que virtuelle. Et comme le montrera Bergson, les pas faits par Achille ne sont pas les mêmes que les pas faits par la tortue. Dans un temps identique, Achille parcourt une distance supérieure à celle de la tortue. La tortue sera donc inexorablement rattrapée par Achille “au bout d’un certain temps” (Gonord).

En bref/L’essentiel

Platon :

  • Le monde véritable – et donc la vérité de l’existence – est le monde intelligible, celui des réalités éternelles, immuables, que sont les Idées, comme le Bien, essence souveraine, décrite comme finalité de l’ascension vers la vérité dans l’allégorie de la Caverne ;
  • L’âme immortelle vit dans le monde intelligible, et se réincarne dans un corps dans le monde sensible, elle va ainsi acquérir des connaissances dont elle pourra se souvenir dans ses réincarnations par le moyen de la réminiscence : “Connaître, c’est se souvenir”.

Aristote :

  • Nous percevons le temps comme “le nombre d’un mouvement”, antérieur et postérieur au maintenant ;
  • Sans l’instant présent qui existe maintenant, le temps n’existerait pas, et si le temps n’existait pas il n’y aurait pas de maintenant.

Sénèque :

  • Notre existence est mortelle, notre temps est donc compté, nous devons essayer de vivre au mieux le présent, sans “remettre à plus tard” ce que nous pouvons vivre maintenant, et en tirant les leçons de notre passé ;
  • Il faut vivre en apprenant à mourir, car “philosopher c’est apprendre à mourir”, comme les sages qui “savent ce qu’ils ont à être” et non comme ceux qui s’affairent en croyant “qu’ils ont à faire”.

Augustin :

  • Le temps possède trois dimensions : le passé, le présent et le futur, mais le temps n’existe que parce qu’il tend toujours à cesser d’exister comme le passé ainsi que le présent, ou à ne pas exister encore comme le futur.

Thème et notions connexes

Thème Notions connexes Fiches “L’Existence et le Temps”
Le Sujet La Conscience

La Perception

L’Inconscient

Autrui

Le Désir

L’Existence et le Temps

1. L’Existence et le Temps – De quoi parlons-nous ?

2.a. L’Existence, le Temps et des hommes – De Platon à Augustin

2.b. L’Existence, le Temps et des hommes – De Pascal à Sartre

3. L’Existence et le Temps – Pascal, le Divertissement

4. L’Existence et le Temps – Bibliographie

Voir aussi

Les différents articles du site.

Les Fiches de lecture.

Le Carnet de Vocabulaire Philosophique.

Les Citations.

La Grande Bibliothèque Virtuelle de la Philosophie.

Dsirmtcom, juin 2019.

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