Fiche de lecture – La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 23

Eléments contextuels

Étienne de La Boétie (1530-1563) écrit le Discours de la servitude volontaire entre 1546 et 1548, autour de ses dix-huit ans. Son amitié légendaire avec Montaigne débute en 1558 et ne s’achèvera qu’avec la mort de La Boétie en 1563.

L’époque est marquée par les troubles religieux, avec la persécution des huguenots par les catholiques. Anne du Bourg, ancien professeur de droit de La Boétie, est pendu et brûlé en 1559 pour avoir critiqué ces persécutions devant Henri II. La Boétie prône un « catholicisme réformé » visant la réconciliation entre catholiques et protestants (S. Auffret).

Synthèse globale

La domination d’un seul maître est déraisonnable, celle où tous commandent encore plus.

La Boétie veut comprendre ce qui pousse les hommes à endurer un tyran “qui n’a que la puissance qu’ils lui donnent”. Le peuple choisit de s’asservir lui-même alors qu’il suffirait seulement de vouloir se délivrer.

Les hommes a l’état de nature sont nés libres, et égaux. Ils ont perdu le désir de la liberté.

Il y a trois sortes de tyrans : élu par le peuple, conquérant par la force, successeur par hérédité.

L’habitude est la première raison de la servitude volontaire : les hommes naissent esclaves ou sujets et son éduqués comme tels. L’habitude rend lâche.

Le tyran abêtit le peuple avec les plaisirs vains (la sexualité, le vin, les jeux,etc.). Il leurre le peuple en lui redonnant une partie de ce qu’il lui a pris.

Le “ressort et le secret de la domination” des tyrans est qu’ils sont entourés de quelques complices, qui installent partout la corruption. Ils déploient d’autres complices corrompus dans le pays à des postes de gouvernement, et les tiennent sous leur dépendance.

Le complice ou favori du tyran, le “tyranneau” vit en croyant amasser des richesses, mais reste totalement dépendants du tyran, devant continuellement répondre à ses volontés et deviner ses désirs. Les favoris des tyrans, tout comme les “gens de bien” qui l’entourent, finissent toujours tragiquement. Les hommes n’ont que mépris pour ces “mange-peuple”.

Il faut donc apprendre “à bien faire”, dans l’honneur et la vertu. Le “Dieu bon et libéral” punira les tyrans et leurs complices.

Plan- Synthèse – Extraits

Note : la pagination et la numérotation des paragraphes ci-dessous renvoie à l’édition du Discours [abréviation du titre utilisée dans cette fiche] citée en bibliographie.

“Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul ; Qu’un seul soit le roi”

La Boétie commence son Discours par une citation du deuxième livre de l’Iliade, poème d’Homère. Ce livre raconte le songe envoyé par Jupiter à Agamemnon pour qu’il aille avec son armée grecque combattre les Troyens. Une fois réveillé, Agamemnon raconte son rêve à son conseil de chefs. Il veut d’abord mettre les Grecs à l’épreuve en les faisant quitter le siège de Troie. En entendant le discours d’Agamemnon leur conseillant de rentrer dans leur patrie, les guerriers grecs poussent des cris de joie et commencent à partir. Junon charge alors Minerve d’aller convaincre Ulysse de les retenir pour qu’ils aillent combattre Troie. En chemin, lorsque Ulysse rencontre un roi ou un héros, il le retient en expliquant qu’il faut aller combattre. Quand il rencontre un homme du peuple qui se révolte et veut n’en faire qu’à sa tête, il lui ordonne de se taire et de n’obéir qu’au seul roi, Agamemnon.

Misérable ! garde le silence, et écoute la voix de tes supérieurs, toi, faible et lâche, qui ne comptes jamais ni dans les combats ni au conseil. Tous les Grecs ne peuvent commander ici; il est dangereux même qu’il y ait tant de chefs. N’ayons donc qu’un seul prince, qu’un seul roi, celui à qui le fils du prudent Saturne confia le sceptre et les lois pour nous gouverner.  Homère, Iliade, Livre II, 200-206.

Aristote cite également ce passage dans son traité Les Politiques :

Là où les lois ne dominent pas, alors apparaissent les démagogues ; le peuple, en effet, devient monarque, unité composée d’une multitude, car ce sont les gens de la multitude qui sont souverains, non pas chacun en particulier, mais tous ensemble. De quel gouvernement parle Homère en disant que “le commandement de plusieurs n’est pas bon”, de celui-ci [la démocratie selon la loi] ou de celui [la démocratie des démagogues] où beaucoup de gens exercent le pouvoir individuellement, cela n’est pas clair. Aristote, Les Politiques, 1292 a.

Ulysse aurait dû s’arrêter à la critique d’avoir plusieurs maîtres. Le roi d’Ithaque a adapté son discours aux circonstances : “apaiser la révolte de l’armée”. La domination d’un seul est déraisonnable, celle de plusieurs encore plus.

Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux. p. 7, § 3.

Le Discours ne traite pas la question du meilleur régime politique (républiques ou monarchie).

La Boétie expose la thèse du discours [§ 5] : comprendre la faiblesse des hommes qui supportent la tyrannie d’un seul “qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent”.

Aimer la vertu est raisonnable : nous avons une bonté naturelle pour celui qui nous fait du bien. Quel est alors ce vice qui pousse à se soumettre à la tyrannie d’un seul ? La lâcheté ? 

Dans les récits de bataille, la vaillance des hommes apporte “la victoire de la liberté sur la domination” [§ 9]. Pourtant, on ne croirait pas le récit où, tous les jours, “un homme seul en opprime cent mille et les prive de liberté” [§ 10].

Le tyran n’a pas besoin d’être combattu : si le peuple ne consent pas à la servitude, “il est défait de lui-même” [§ 11], C’est le peuple qui choisit de s’asservir lui-même. Il n’y a qu’une chose que les hommes n’ont pas la force de désirer : la liberté.

Le malheur du peuple ne vient pas de ses ennemis, mais d’un seul ennemi.

Ce maître n’a pourtant rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. p. 14, § 13.

Il suffirait seulement de vouloir se délivrer.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. p. 15, § 14.

Il faut chercher à comprendre les racines de ce mal, la “volonté de servir”, qui fait croire qu’il n’est naturel d’aimer être libre. La nature nous a fait doués de raison, et tous égaux et frères. La communication par la parole nous permet d’échanger nos pensées, d’unir nos volontés. La liberté est naturelle : rien n’est plus contraire à la nature que l’injustice. Nous sommes nés libres, et “avec la passion” de défendre cette liberté [§ 17]. Même les animaux luttent pour être libres.

Les bêtes, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur crient : “Vive la liberté !” Plusieurs d’entre elles meurent aussitôt prises. Tel le poisson qui perd la vie sitôt tiré de l’eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. Si les animaux avaient des prééminences, ils feraient de cette liberté leur noblesse. pp. 17-18, § 18.

Les boeufs geignent sous le joug ; les oiseaux se plaignent en cage.

Qu’est-ce qui a pu faire perdre à l’homme le souvenir de son état de nature, “né pour vivre libre” et le désir de cette liberté ? [§ 21]

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. p. 19, § 22-23].

Le tyran, une fois élu par le peuple, considère que sa puissance devient transmissible à sa descendance. Il y a des différences entre ces trois sortes, mais aucun choix pour le peuple.

Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature. p. 20, § 23.

La servitude volontaire vient de la contrainte ou de la tromperie. Les hommes vont jusqu’à se tromper eux-mêmes : ils “gagnent” leur servitude. Ils considèrent comme un état de nature d’être “nés sous le joug”.

L’habitude nous apprend “à avaler le venin de la servitude” comme Mithridate s’était habitué au poison [ce qu’on nomme la “mithridatisation”]. La comparaison entre un peuple comme les Vénitiens, qui vivent “si librement que le plus misérable d’entre eux ne voudrait pas être roi” avec un peuple né pour servir montrerait une “cité d’hommes” face à “un parc de bêtes” [§ 28].

On raconte que Lycurgue, le législateur de Sparte, avait nourri deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités au même lait. L’un était engraissé à la cuisine, l’autre habitué à courir les champs au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux Lacédémoniens que les hommes sont tels que la culture les a faits, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre. L’un courut au plat, l’autre au lièvre. Et pourtant, dit-il, ils sont frères ! p. 23, § 29.

La Boétie donne l’exemple d’un favori de Xerxès et de deux spartiates, éduqués différemment, l’un ne pouvant regretter la liberté qu’il ne connaissait pas et les deux autres éduqués dans la liberté et ne pouvant endurer l’esclavage. Il évoque aussi Caton, libre car né à Rome, ville libre. Il compare l’absence de désir de liberté aux Cimériens, peuple vivant dans un pays où six mois d’obscurité alternent avec six mois de soleil, qui s’accoutument aux ténèbres et naissent sans désirer la lumière.

On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu. Le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne. p. 26, § 34.

L’habitude est la première raison de la servitude volontaire : être persuadé d’être né et d’avoir été toujours sujet. Mais certains, comme Ulysse, refusent la servitude et cherchent leur état premier de liberté.

Ceux-là, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants, de voir ce qui est à leurs pieds sans regarder ni derrière ni devant. Ils se remémorent les choses passées pour juger le présent et prévoir l’avenir. Ce sont eux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore affinée par l’étude et le savoir. p. 27, § 37.

Le tyran retire aux hommes la “liberté de faire, de parler et presque de penser” [§ 38]. Certains, comme Brutus et Cassius pour délivrer Rome, périssent en tentant de ramener la liberté ; d’autres utilisent la liberté pour comploter et chasser le tyran pour prendre sa place.

La première raison de la servitude volontaire est donc de naître serfs et d’être éduqués comme tels. La conséquence en est que les hommes deviennent lâches. La perte de la liberté entraîne la celle de la vaillance. Les hommes soumis perdent l’envie de gagner honneur et gloire.

Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le coeur bas et mou et sont incapables de toute grandes actions. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir. p. 29, § 41.

Un traité de Xénophon [le dialogue Hiéron] parle des misères des tyrans “qui, faisant du mal à tous, sont obligés de craindre tout le monde” [§ 42].

Mais ce qui est certain, c’est que le tyran ne croit jamais sa puissance assurée s’il n’est pas parvenu au point de n’avoir pour sujets que des hommes sans valeur. p. 30, § 42.

Dans la pratique de l’abêtissement des peuples, La Boétie donne l’exemple de Cyrus, fondateur de l’empire perse, qui s’assura de l’obéissance des Lydiens, après avoir capturé leur roi Crésus, sans user de la force militaire. Il installa “des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre” [§ 43]. La Boétie va même jusqu’à attribuer l’origine étymologique du terme “ludique”, au peuple lydien ainsi soumis par le jeu.

Ces misérables [les Lydiens] s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi. p. 31, § 43.

Le peuple ignorant est par nature “soupçonneux  envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe” [§ 44]. La Boétie décrit comment ce peuple ignorant succombe si facilement à la tentation des plaisirs vains.

C’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. pp. 31-32, § 44.

Les tyrans de Rome usaient du “plaisir de la bouche” pour endormir ceux qui auraient pu vouloir “recouvrer la liberté de la République de Platon” [§ 45]. Après leur avoir dérobé leurs biens, le tyran en redonnait une partie au peuple pour l’abêtir.

Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du septier de vin, du sesterce, et c’était pitié alors d’entendre crier : “Vive le roi !” Ces lourdeaux ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une part de leur bien, et que cette part même qu’ils en recouvraient, le tyran n’aurait pu la leur donner si, auparavant, il ne la leur avait enlevée. p. 32, § 45.

Le peuple romain faillit porter le deuil de Néron, “ce vilain monstre”, au souvenir de ses jeux et festins. On éleva une colonne à la mort de César avec l’inscription “Père du peuple”. Les empereurs romains s’attribuaient le titre de Tribun du peuple, comme un nom sacré.

Les tyrans contemporains de La Boétie font précéder leurs crimes “de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux” [§ 48].

Les rois d’Assyrie et les rois Mèdes cultivaient le mystère en se montrant le moins possible en public. Les nations vivaient ainsi “dans la crainte d’un être que personne n’avait jamais vu” [§ 49]. Les rois d’Egypte portaient des masques étranges pour inspirer le respect de leurs sujets. La crédulité du peuple était exploitée : l’orteil du roi Pyrrhus opérait des guérisons miraculeuses, il fut même retrouvé intact dans les cendres de son cadavre brûlé ; Vespasien “redressait les boiteux, rendait clairvoyants les aveugles” [§ 51], etc. Certains se “couvraient volontiers du manteau de la religion” pour cautionner leurs méfaits [§ 52].

En France, les “tyrans” ont utilisé des objets de culte : “des crapauds [sur leurs armoiries], des fleurs de lys, la Sainte Ampoule et l’oriflamme” [§ 54]. La Boétie reste prudent sur ces tyrans “nés par succession de race” [voir § 23], en déclarant qu’il ne veut pas croire que ce sont là des “balivernes”. Il s’en remet à l’arbitrage divin.

Car nous avons eu quelques rois si bons à la paix, si vaillants à la guerre que, bien qu’ils fussent nés rois, il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que le dieu tout-puissant les ait choisis avant leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde ce ce royaume. pp. 36-37, § 54.

Il laisse Ronsard et d’autres poètes en parler mieux que lui. Il fait une première conclusion en résumant les moyens employés par les tyrans pour asservir “le petit peuple ignorant” : l’habituer à obéir, à servir et à être dévoué.

La Boétie aborde maintenant ce qui est pour lui “le ressort et le secret de la domination” : ce ne sont pas les armées qui sont la garantie du tyran, mais une garde rapprochée de complices “qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays” [§ 57]. Ces cinq ou six compagnons du tyran déploient partout la corruption.

Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement de deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’il s’exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui […]. p. 39, § 57.

Comme une tumeur qui ramène vers elle toutes les humeurs, les “tyranneaux” se groupent autour du tyran “pour avoir part au butin” [§ 59].

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il devrait se garder, s’ils valaient quelque chose. p. 40, § 60.

Ceux qui s’approchent ainsi du tyran sont plus sots que méchants : il s’éloignent de leur liberté et serrent à deux mains leur servitude. Les paysans qu’ils malmènent sont plus heureux et plus libres qu’eux.

Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il [le tyran] ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut encore lui complaire […]. p. 41, § 61.

Les tyranneaux doivent continuellement épier les volontés du tyran et deviner ses pensées.

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme de coeur, mais encore pour celui qui n’a que le simple bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ? p. 42, § 62.

Après avoir acquis des richesses qu’ils ne sont pas certains de conserver, les “favoris” du tyran finissent écrasés par lui, l’ayant enrichi de “leur propre dépouille” [§ 64].

Le tyran s’entoure parfois de “gens de bien”, tel Sénèque qui fut le précepteur de Néron. Mais ces “gens de bien” ne connaissent pas une fin meilleure que les autres.

En vérité, quelle amitié attendre de celui qui a le coeur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui, ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre empire ? p. 43, § 65.

La Boétie cite les exemples de Poppée, d’Agrippine, de Claude, de Messaline, tous tyranniques et cruels.

Les tyrans bêtes restent bêtes au point de ne jamais savoir faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, le peu qu’ils ont d’esprit se réveille en eux pour user de cruauté même envers leurs proches. On connaît assez le mot de celui-là qui, voyant découverte la gorge de sa femme, de celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il ne pût vivre, lui adressa ce joli compliment : “Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne.” p. 44, § 67.

Les tyrans sont ainsi presque toujours tués par leurs favoris : “le tyran n’aime jamais, et n’est jamais aimé” [§ 68]. Il n’y a donc pas d’amitié autour du tyran, mais seulement une complicité craintive.

L’amitié est un nom  sacré, une chose sainte. Elle n’existe qu’entre gens de bien. Elle naît d’une mutuelle estime et s’entretient moins par les bienfaits que par l’honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. Il en a pour garants son bon naturel, sa fidélité, sa constance. p. 45, § 68. 

Notons que La Boétie ne rencontrera Montaigne – celui qui dira de leur amitié “parce que c’était lui ; parce que c’était moi” – qu’en 1558, soit dix ans après la rédaction présumée du Discours.

S’approcher d’un tyran présente des risques majeurs. La Boétie l’illustre en citant une fable d’Esope que nous connaissons sous le titre de Le Lion vieilli et le Renard.

Qu’il ne s’en trouve pas un pour avoir la prudence et le courage de leur dire, comme le renard de la fable au lion qui faisait le malade : “J’irais volontiers te rendre visite dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui y entrent ; quant à celles qui en sortent, je n’en vois aucune.” p. 46, § 70.

Ceux qui s’approchent, attirés par les “trésors du tyran”, finissent comme le satyre brûlé par le feu de Prométhée, ou comme le papillon qui “se jette au feu parce qu’il le voit briller” [§ 71]. Et s’il arrive que les favoris échappent à leur ancien maître, c’est pour périr par celui qui lui succède.

Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’oeil aux aguets, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses concurrents, pour deviner le traître. Sourire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi ouvert ni assuré, montrer toujours un visage riant quand le coeur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux, ni oser être triste. p. 47, § 73.

Ce paragraphe sur la servitude de celui qui veut être favori d’un “protecteur puissant” est à comparer utilement – et avec un bonheur toujours renouvelé – à la tirade du “Non merci !” dans la scène VIII de l’acte II du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, à voir notamment ici.

Le peuple n’accable pas le tyran pour le mal qu’il leur cause, mais il accuse “ceux qui le gouvernent”, autrement dit ses complices.

Même après leur mort, les survivants n’ont de cesse que le nom de ces mange-peuple ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres. pp. 47-48, § 75.

La Boétie termine son Discours par ce qui est plus un enseignement à méditer qu’une morale.

Apprenons donc ; apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel pour notre honneur ou pour l’amour de la vertu, mieux encore pour ceux du Dieu tout-puissant, fidèle témoin de nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense – et ne crois pas me tromper -, puisque rien n’est plus contraire à un Dieu bon et libéral que la tyrannie, qu’il réserve là-bas tout exprès, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière. p. 48, § 76.

Bibliographie

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Éditions Mille et une nuits, 1995.

Aristote, Les Politiques.

Homère, Iliade. Texte du livre II sur remacle.org

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac. Tirade du “Non merci !”

Xénophon, Hiéron. Texte intégral en ligne

 

Dsirmtcom,  février 2020.

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