Fiche de lecture – Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? “Ose penser”

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 25

Eléments contextuels

Éléments biographiques et historiques

Professeur d’université, né et mort à Königsberg (1724-1804), Kant est le philosophe du devoir moral et de l’autonomie de la raison. Il est l’auteur de “l’impératif catégorique” dont voici une des formulations :

Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs (voir les différentes formulations dans la fiche de lecture ci-dessous).

La philosophie des Lumières est un mouvement littéraire, philosophique et politique apparu en Europe au XVIIIe siècle. Elle se caractérise par un esprit de “libre et public examen”, qui met en cause les croyances, les institutions et les préjugés. Les principaux représentants sont : Locke et Hume en Angleterre ; Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot en France ; Lessing, Mendelssohn en Allemagne (Morfaux).

Le texte

En 1783, la revue de la Société Berlinoise des Amis des Lumières (Berlinische Monatsschrift) sollicite Moses Mendelssohn, philosophe, et Emmanuel Kant, pour répondre à la question : “Qu’est-ce que les Lumières ?”. Kant écrit sa réponse, datée du 30 septembre 1784, dans un texte de quelques pages. La réponse de Mendelssohn porte sur la distinction entre civilisation et Lumières (Aufklärung).

La Culture se décompose en Civilisation et Aufklärung. La première semble plutôt incliner au pratique : à la bonté, la finesse et la beauté dans l’artisanat, aux arts et aux moeurs sociales […]. Aufklärung au contraire semble plus se rapporter au théorique, à la connaissance rationnelle […]. Où l’Aufklärung et la Civilisation progressent à pas égaux, elles sont l’une pour l’autre les meilleurs moyens de défense contre la corruption. Leur manière de périr est de s’opposer sur-le-champ l’une à l’autre. Mendelssohn, Sur la question : que signifie “Aufklären” ? (Cité dans le hors-série de Philosophie magazine – voir bibliographie).

Synthèse globale

Les Lumières sont la sortie de l’homme de la tutelle sur sa raison, pour penser par lui-même. Il faut “oser penser”. Les causes de la tutelle sont la paresse et la peur, entretenues par les tuteurs. Il sera plus facile de s’affranchir de la tutelle pour un public que pour un homme seul. La condition requise pour sortir de la tutelle est la liberté d’user de sa raison. Il faut distinguer l’usage public de la raison par un “savant” et l’usage privé, limité par les missions exercées. Aucune décision à caractère de tutelle ne peut être prise sans violer les droits de l’humanité. L’époque de Kant est celle de la propagation des Lumières. La liberté de conscience, limitée alors aux choses de la religion, doit s’étendre, notamment en politique, et s’accompagner de la liberté d’expression pour la législation. L’homme doit être respecté dans sa dignité par les gouvernements, et dans sa vocation naturelle à la libre pensée.

Plan- Synthèse – Extraits

La pagination renvoie à l’édition citée en bibliographie.

Kant donne l’essentiel de sa réponse à la question “Qu’est-ce que les Lumières” dans le premier paragraphe.

Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. p. 43.

(D’autres éditions traduisent “tutelle” par “minorité”, au sens d’une personne qui n’est considérée comme pleinement responsable de ses actes.)

Avant les Lumières, l’homme est responsable de son maintien sous tutelle (sauf s’il n’a pas les capacités intellectuelles de raisonner par lui-même). Avec les Lumières, l’homme quitte sa tutelle pour devenir pleinement responsable de ses actes et de sa raison. La locution latine “Sapere aude” vient des Épîtres du poète antique Horace, et signifie “Ose savoir”, “Ose penser”.

Une majorité d’hommes préfèrent le confort de la tutelle, par “paresse et lâcheté”. La tâche des tuteurs en est donc facilitée.

Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place mon régime alimentaire, etc., je n’ai pas alors moi-même à fournir d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer […]. p. 43.

Cette crainte de s’affranchir de la tutelle est entretenue par les tuteurs : les hommes n’osent pas “faire un pas sans la roulette d’enfant” du tuteur, qui insiste sur le présumé danger de tenter de marcher seul.

Un homme isolé s’affranchira difficilement de sa tutelle, qu’il considère comme un état naturel. Les “préceptes et formules” l’empêchent mécaniquement de se servir de son raisonnement.

Un public (une assemblée, un peuple) s’affranchira par lui-même si on le laisse libre. Parmi ce public, il y aura toujours des hommes rejetant le joug de la tutelle – et même parmi les tuteurs -, pour penser par eux-mêmes. Ce mouvement sera lent, du fait de la force des préjugés entretenant la tutelle.

Par une révolution on peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée. p. 45.

La condition requise pour sortir de la tutelle est la liberté, et particulier “celle de faire un usage public de sa raison”. Kant différencie l’usage public et l’usage privé de la raison.

[…] je comprends par usage public de sa propre raison celui qu’en fait quelqu’un, en tant que savant, devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’il lui est permis de faire de sa raison dans une charge civile qui lui a été confiée dans ses fonctions. p. 45.

Kant différencie l’usage public de la raison que peut faire un savant devant un public : sa mission est de communiquer ses réflexions personnelles de savant de manière publique, partagée. L’usage privé de la raison ne peut être fait lorsque la mission est autre : un officier doit obéir et non “ratiociner” ; un citoyen doit payer ses impôts sans critique déplacée ; un prêtre doit servir l’église et ses paroissiens sans leur faire part de ses propres convictions. Le savant est libre de faire usage en public de sa raison ; ceux qui ont une charge civile ou religieuse ont un devoir d’obéir qui les prive de la liberté de l’usage privé de leur raison, lorsqu’ils sont en exercice.

Une assemblée officielle, religieuse ou politique, peut-elle obliger à une tutelle éternelle (le respect d’un symbole immuable par exemple) ? Pour Kant, il est impossible d’engager le futur par une décision absolutiste du présent. Un contrat excluant toute “lumière nouvelle” serait “nul et non avenu”.

Une époque ne peut se liguer et jurer de mettre la suivante dans un état où il lui sera nécessairement impossible d’étendre ses connaissances (surtout celles qui lui importent au plus haut point), d’en éliminer les erreurs, et en général de progresser vers les Lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste précisément en cette progression ; et les descendants sont donc parfaitement en droit de rejeter ces décisions au motif qu’elles ont été prises de manière illégitime et scélérate. pp. 47-48.

La décision d’un peuple ne peut être prise que pour une durée courte, dans l’attente d’une loi meilleure. Chaque citoyen serait libre durant ce temps d’exprimer ses remarques sur cette décision. Un homme seul peut ajourner l’usage de sa raison pour lui-même, mais renoncer à cet usage est déjà la violation d’un droit sacré de l’humanité. Même un monarque ne peut décider ainsi pour un peuple d’une “constitution religieuse durable”.

Il porte même préjudice à sa majesté s’il s’en mêle, en faisant les honneurs d’une surveillance gouvernementale aux écrits par lesquels ses sujets tentent de clarifier leurs vues, qu’il le fasse à partir de sa propre vue élevée des choses, ce en quoi il s’expose en reproche : Caesar non est supra grammaticos, ou, pire encore, qu’il abaisse son pouvoir suprême à soutenir dans son État le despotisme spirituel de quelques tyrans contre le reste de ses sujets. p.49.

La locution latine “Caesar non est supra grammaticos” signifie “César n’est pas au-dessus de la grammaire”. Elle fut employée lors d’un concile où un empereur se trompa sur le genre d’un mot, et prétendit disposer du pouvoir de changer le genre des mots. Un cardinal lui fit alors cette réponse.

Kant estime que son époque n’est pas encore “éclairée”, mais qu’il vit dans une époque de propagation des Lumières. Les obstacles à la sortie de la tutelle de la raison sont de moins en moins nombreux. Frédéric II, le souverain qui règne alors en Prusse est considéré comme un “despote éclairé”, un “philosophe couronné”. Il est l’auteur de textes philosophico-politiques et protecteurs de certains théologiens progressistes.

Kant fait l’éloge du prince Frédéric, qui “tient pour un devoir de ne rien prescrire aux hommes dans les choses de la religion”. Kant le considère comme le premier à permettre la liberté de conscience, même pour des religieux.

Cet esprit de liberté s’étend même au dehors, même là où il doit lutter contre les obstacles extérieurs d’un gouvernement qui se méprend sur son propre compte. Qu’il ne soit nullement besoin de veiller à la paix et à l’unité de la communauté lorsque règne la liberté sert en effet d’exemple à ce gouvernement. Ces hommes travaillent d’eux-mêmes à sortir peu à peu de leur grossièreté dès lors qu’on ne s’ingénie pas à les y maintenir. p. 50.

Kant élargit la sortie des hommes de leur état de tutelle, décrite dans ce texte pour les “choses de la religion” à d’autres domaines : les arts et la science n’ont pas à être sous la tutelle d’un souverain. Il élargit les Lumières à la politique.

Mais la manière de penser d’un chef d’État qui favorise les Lumières va encore plus loin et discerne que même au regard de sa législation, il est sans danger d’autoriser ses sujets à faire publiquement usage de leur propre raison et à exposer au monde leurs idées sur une meilleure rédaction de ladite législation, même si elles sont assorties d’une franche critique de celle qui est en vigueur […]. p. 50.

Il ajoute ici à la liberté de conscience la liberté d’expression. Souvenons-nous que Kant affirme, dans ses impératifs catégoriques, que notre volonté peut se considérer comme un législateur universel (voir les Fondements de la métaphysique des moeurs).

Kant conclut sur les rapports entre la liberté civile et la liberté de penser. Paradoxalement, une moindre liberté civile favorisera l’épanouissement de la liberté de l’esprit. La “législation universelle” semble contraindre, mais elle ménage l’espace pour que l’esprit soit libre “autant qu’il est en son pouvoir”. Nous retrouvons enfin la notion de finalité de la nature, qui vise à développer les capacités rationnelles et l’autonomie de la volonté de l’être humain.

Quand la nature a fait sortir de la dure enveloppe le germe dont elle prend soin le plus tendrement, c’est-à-dire le penchant et la vocation à la libre pensée, ce penchant a progressivement des répercussions sur l’état d’esprit du peuple (ce qui le rend peu à peu plus apte à agir librement) et finalement même sur les principes du gouvernement lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’être humain, qui est désormais plus qu’une machine, conformément à sa dignité. p. 51.

Bibliographie

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? (et autres textes), GF Flammarion, 2006. – Texte intégral en ligne

Philosophie magazine, Les Lumières, hors-série n° 32, février-mars 2017.

Voir aussi

Fiche de lecture – Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs.

Dsirmtcom, février 2020.

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