Fiche de lecture – Platon, Cratyle ou De la Rectitude des Mots

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 21

Eléments contextuels

Platon (427-347 av. J.-C.) premier philosophe dont nous disposons des œuvres considérées comme complètes. Fondateur de l’Académie, dont la devise est “Nul n’entre ici s’il n’est géomètre”. Disciple de Socrate, dont il a retranscrit les dialogues.

Le Cratyle est une oeuvre de la période de transition (390-385 av. J.-C.). Dans la classification présentée par E. Bréhier, il fait partie des “dialogues introduisant une nouvelle conception de la science et de la dialectique”.

(…) l’intention de tout le Cratyle [semble] d’établir que le langage est un système de complexité croissante (système de sons élémentaires ou mot, de mots ou phrase, de phrases ou discours). Note de l’édition de la Pléiade, p. 1345.

Les personnages du dialogue sont Socrate, Hermogène, philosophe disciple de Parménide et de Socrate, et Cratyle, philosophe disciple d’Héraclite.

Dans l’école d’Héraclite, Cratyle a poussé jusqu’au paradoxe la thèse de la mobilité universelle et du flux incessant des choses. Platon passe pour avoir écouté ses leçons avant de s’attacher à Socrate. Note de l’édition de la Pléiade, p. 1336.

Plan du texte, synthèse et extraits

La pagination des citations renvoie à l’édition citée en bibliographie.

Prologue. L’objet du débat

L’objet du débat est la question de l’existence d’une rectitude originelle, naturelle de la dénomination des noms, ou si celle-ci est arbitraire, établie par convention entre les hommes. La rectitude de dénomination est le fait que le nom donné à une chose corresponde bien à la réalité de cette chose.

Cratyle considère que le nom porté par Hermogène n’est pas le sien, même si tout le monde l’appelle ainsi. Hermo-gène signifie “de la race d’Hermès”, Dieu qui fait gagner : chaque fois que Hermogène essaye de s’enrichir, il manque son coup. Il ne porte donc pas un nom ayant une rectitude de dénomination, puisque, s’il était vraiment de la race d’Hermès, il réussirait à faire fortune (note de la Pléiade).

I. Le langage dérive d’une convention et est arbitraire

La thèse d’Hermogène est que la rectitude de dénomination n’existe que par convention et accord.

Le fait est que, par nature et originellement, aucun nom n’appartient à rien en particulier, mais bien en vertu d’un décret et d’une habitude, à la fois de ceux qui ont pris cette habitude et de ceux qui ont décidé l’appellation. 384 d, p. 614.

Discussion. 1. Vrai et faux dans les noms

Il existe un langage vrai et un langage faux. Le langage peut énoncer réalités et non-réalités.

(…) c’est mon droit à moi d’employer pour chaque chose une appellation nominale, établie par moi ; ton droit, à toi, d’en employer une autre, à son tour établie par toi ; de même aussi pour les peuples, que je vois assigner parfois chacun aux mêmes choses des noms qui ne sont qu’à eux, Grecs parallèlement au reste des Grecs, Grecs parallèlement aux Barbares. 385 d-e, p. 616.

2. Vrai et faux :

a) dans les choses ;

Les choses qui existent ont leur réalité pour chaque homme en particulier, au sens où Protagoras affirme : “L’homme est la mesure de toutes choses”. La vérité serait alors la conformité des choses à l’opinion que chacun s’en fait : le problème est qu’il y aurait alors autant de vérités que d’opinions, et pas de “supériorité vraie de la raison”.

Ainsi donc, si ce n’est, ni pour tous que semblablement, simultanément, toujours, existent toutes choses, ni chacune pour chacun en particulier, alors il est manifeste que, en eux-mêmes et pour eux-mêmes, les objets possèdent une certaine constance de leur réalité ; qu’ils ne sont pas, par rapport à nous et par notre moyen, tirés en haut, en bas, avec l’image que nous nous en faisons ; mais que, au contraire, par eux-mêmes et par rapport à eux-mêmes, ils possèdent l’exacte réalité originelle de leur nature. 386 d-e, p. 617.

b) dans leurs façons d’agir et de pâtir ;

Les activités suivent les mêmes lois, en conformité avec leur nature et non avec l’opinion que nous en avons.

3. Application de ce qui précède au cas du langage

“Parler” est une activité. “Nommer” est une espèce du “parler”. Le nom est un instrument d’enseignement. Le législateur est un “artisan des noms” : c’est lui qui crée les noms dont se servira celui qui enseigne.

4. La législation du langage

(…) est-ce que le nom aussi, celui qui, de nature, est fait pour chaque cas, ce législateur dont je parle ne doit pas savoir l’établir en ayant égard aux sons et aux syllabes ? N’est-ce pas, le regard tendu vers l’essence idéale du nom en soi, qu’il doit fabriquer, instituer tous les noms, s’il est lui-même fait pour devenir pour devenir un maître dans l’institution des noms ? 389 d, p. 621.

Le “praticien du dialogue” est est “celui qui qui sait interroger et répondre.

(…) de son côté, le législateur fabrique, selon toute vraisemblance, le nom en prenant pour le diriger le praticien du dialogue, si l’on veut que de la belle manière il institue les noms. 390 d, p. 622.

II. La dénomination naturelle :

La thèse de Cratyle, contraire à celle d’Hermogène (rectitude des mots par convention, arbitraire), est que la rectitude des mots est naturelle. Il n’appartient pas à n’importe quel homme de savoir imposer un nom “de belle manière” sur une chose. Socrate et ses interlocuteurs vont examiner les noms employés par Homère dans ses contes légendaires, et par Hésiode dans sa théogonie [Exposé de la naissance des dieux de la mythologie et de leur généalogie (Morfaux)].

1. dans la légende homérique et dans la tradition ;

Homère donne dans ses poèmes les noms employés par les hommes ou par les dieux. Les Dieux emploient “manifestement” les noms dans leur rectitude naturelle.Chez les humains, il y a plus de rectitude chez ceux qui sont raisonnables : pour Socrate, les hommes sont plus raisonnables que les femmes. Par ailleurs, il distingue les noms des syllabes et des lettres qui les composent. Peu importe qu’il soit fait de telles ou telles syllabes, si le nom garde la puissance de manifester la réalité de l’objet qu’il désigne.

Mais il en est de cela comme des lettres. Nous en disons, tu le sais, les noms, sans que pourtant ces noms soient les lettres mêmes, à l’exception de quatre, qui sont e, u, o bref et ô long. Quant aux autres, voyelles aussi bien que consonnes, c’est, tu le sais, par l’addition de lettres que nous les énonçons, constituant ainsi leurs noms. Mais, tant que nous y incluons, manifeste, la propriété de la lettre, il y a rectitude à désigner celle-ci par le nom qui en sera pour nous la manifestation. Ainsi, b, bêta : l’addition de ê, de t, de a, ne l’a point, tu le vois, assez endommagé pour empêcher que, par l’ensemble de ce nom, se manifestât l’essence de la dite lettre, à l’endroit où s’est exercée la volonté du législateur. Si grand fut son talent à donner de la belle manière aux lettres leurs noms ! 394 b, p. 626.

Comme le médecin sait distinguer les remèdes, le législateur, “celui qui est compétent en matière de noms”, sait scruter la propriété du nom sans se laisser déconcerter par les lettres qui le compose. Socrate analyse ensuite l’étymologie de différents personnages créés par Homère, pour montrer la rectitude de leur nom. Il procède de même pour ce qui suit (les termes mentionnés ne représentent pas l’exhaustivité de tous ceux employés dans le dialogue).

2. dans les noms :

A) du Dieu ;

Après l’étude d’Homère vient celle d’Hésiode et de sa Théogonie. Le nom de “Dieux” vient de la course des astres et des planètes dans le ciel : théonta, course sans fin ; théïn, courir ; théoï, dieux.

B) du Démon ;

Les Démons sont des êtres sages et “habiles” (daêmones).

(…) quand achève de vivre celui qui est homme de bien, grand est son lot d’honneur et il devient Démon, ainsi nommé en raison de sa sagesse. Moi aussi, je me range à cette idée, que quiconque aura été un homme de bien est un être surhumain, “démonique”, durant sa vie comme après avoir fini de vivre, et qu’à juste titre il est appelé “démon”. 398 b-c, p. 632.

Socrate a lui-même son propre démon, qui prend la forme d’une voix divine qui le conseille (voir la fiche de lecture Platon, Apologie de Socrate).

C) du Héros ;

Les Héros sont des demi-dieux qui naissent de l’amour entre un dieu et une mortelle. Leur nom vient de la déformation du nom érôs, amour. Une autre étymologie vient de leurs qualités d’orateurs, de dialecticiens.

D) de l’homme ;

Le sens du mot anthrôpôs, “homme”, est que, les autres animaux étant incapables de réfléchir sur rien de ce qu’ils voient, ni d’en raisonner, ni d’en “faire l’étude”, anathreïn, l’homme au contraire, en même temps qu’il voir, autrement dit qu’“il a vu”, opôpé, “fait l’étude”, aussi, anathreï, de ce qu’“il a vu”, opôpé, et il en raisonne. Delà vient donc que, seul entre les animaux, l’homme a été à bon droit nommé “homme”, anthrôpôs : “faisant l’étude de ce qu’il a vu”, anathrôn-ha-opôpé. 399 c, p. 634.

Cet extrait montre bien la méthode utilisée par Socrate pour affirmer, à partir de l’étymologie, l’origine naturelle de la dénomination des noms : les noms correspondent à la nature propre, à l’essence de ce qu’ils désignent, ici l’homme.

E) de son âme et de son corps ;

L’âme est appelée psychè.

(…) quelque chose de ce genre me paraît avoir été la pensée de ceux qui ont nommé “l’âme”, psychè : c’est, à les entendre, ce qui toutes les fois qu’il est présent dans le corps, est pour celui-ci cause de ce qu’il vit, du fait qu’il lui confère le pouvoir de respirer et qu’il le “rafraîchit”, anapsychon, tandis que, aussitôt le corps délaissé par ce qui le “rafraîchit”, il périt et cesse de vivre. 399 d-e, p. 634.

L’âme est le support du corps, de sa faculté de vivre et de se mouvoir. Le corps est appelé sôma [D’où le terme plus moderne de “psychosomatique”, apparu en 1946 (Larousse étymologique), dérivé de psychè et sôma].

Voilà un nom, sôma, dont je juge grande la diversité, et même considérable, si peu qu’on le déforme. Certains disent en effet du corps qu’il est le “sépulcre”, sèma, de l’âme, attendu que, dans la vie présente, il en est la sépulture. Et encore, puisque c’est au moyen du corps que l’âme “signifie”, semaïneï, ce qu’elle peut avoir à signifier, pour cette nouvelle raison c’est à bon droit que le corps est appelé sèma. Ce sont toutefois, à mon avis, principalement les Orphiques qui ont établi ce nom, dans la pensée que l’âme paie la peine des fautes qui ont précisément motivé cette peine ; que le corps est pour elle une enceinte, image de la prison destinée à “tenir en garde”, sôzètaï ; qu’il est en conséquence cela à l’égard de l’âme, en conformité avec le nom qu’il porte, son soma, jusqu’à ce qu’elle ait achevé de payer sa dette ; ainsi pas même une lettre à changer. 400 b-c, p. 635.

Nous retrouvons ici les métaphores “classiques” attribuées à Platon à propos de l’âme : un tombeau, une prison pour le corps (voir l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). 

F) des noms des divers Dieux ;

Socrate décrit deux méthodes pour l’examen de la rectitude dans la constitution des noms des dieux : 1. nous ne savons rien ni d’eux, ni des noms qu’ils prennent pour se désigner, mais “les noms qu’ils se donnent sont les vrais” ; 2. les dieux aiment être priés et nommés dans les prières. Il examine ensuite différents dieux et leurs noms :

  1. Hestia : ousia, la réalité, et hestia, le foyer ;
  2. Rhéa et Cronos : Socrate rappelle la comparaison d’Héraclite entre la réalité et le cours d’un fleuve : “Deux fois dans le même fleuve tu ne pourras te plonger”, les noms de Rhéa et Cronos viennent des noms de courants ;
  3. Tèthys : idée d’une source ;
  4. Poseïdon : “entrave-aux-pieds”, nommé ainsi par le “premier nomenclateur” dont la marche fut arrêtée par la mer, ne lui permettant plus d’avancer ;
  5. Pluton et Hadès : ploutos, la richesse, et aeïdès, l’invisible, Hadès, tel le philosophe, tient les âmes par le désir de la vertu, le législateur l’a appelé a-ïeidénaï, c’est l’idée de “savoir la totalité” des belles choses ;
  6. Dèmètèr, “celle qui donne en mère ; Hèra, “dame aimable” (aimée par Zeus) ; Perséphone, déesse savante ;
  7. Apollon : Dieu musicien, médecin, qui purifie (libérer, apolyseïs, se laver, apolouseïs) ;
  8. Muses, “rechercher avec passion” ; Lètô”complaisance” ; Artémis, “pureté”, “connaisseuse en vertu” ;
  9. Dionysos, “donateur de vin” ; Aphrodite, née de l’“écume”, aphros ;
  10. Athèna, “divine intelligence’ ; Pallas, “s’agiter vivement” ;
  11. Hèphaïstos, “connaisseur de lumière” ; Arès, “mâle”, vaillant ;
  12. Hermès, “interprète”, hermèneus (voir le terme “herméneutique” dans le Carnet de Vocabulaire), messager, “filou”, fraudeur en paroles, commerçant ; Pan, celui qui exprime “tout”, qui tout “toujours retourne” ; 

G) des astres, des éléments, des divisions du temps ;

  • Soleil, hèlios, “rassemble” les hommes au même endroit à son lever ;
  • Lune, sélènè, “clarté nouvelle et vieille toujours”
  • Mois, “diminution” ;
  • Astre, “éclair” ;
  • Feu, pyr, et eau, hydor, de souche barbare ; air, “toujours s’écoule” [comme le vent] ;
  • Ether, “toujours il court autour de l’air” ;
  • Terre, gaïa, gennèteïra, “génératrice” ;
  • Saisons, déterminent l’hiver et l’été ; année, “une intrinsèque épreuve” ;

H) de diverses notions psychologiques et morales.

  • Pensée, phronèsis, “translation”, “écoulement”, “intellection” ; réflexion, gnômè, “observation” ;
  • Intellection, noèsis, “appétit du nouveau”, fin à laquelle tend l’âme des êtres dont le devenir est incessant ;
  • Tempérance, sôphrosynè, “sauvegarde” de la “pensée” ;
  • Science, épistèmè, idée d’une âme digne qu’on en parle, qui suit les choses dans leur mouvement ;
  • Compréhension, synésis, “savoir”, démarche de l’âme accompagnant les choses, “aller ensemble” 
  • Sagesse, sophia, “s’attache à la translation”, “l’être est mouvement” ;
  • Bien, agathon, “digne d’admiration” ;
  • Justice, “compréhension du juste”, cause (“ce en vertu de quoi”), le concept embarrasse Socrate ;
  • Courage, andreïa, lutte contre un courant contraire du juste ;
  • Art, technè, “possession de l’intelligence” ; mècanè, “artifice” ;
  • Vertu, arétè, “libération perpétuelle de son cours pour l’âme bonne” ;
  • Beau, calon, “c’est (…) le travail du beau de produire de belles choses”, ce qui appartient au domaine du Bon et du Beau : avantageux, profitable, utile, lucratif ;
  • Plaisir, hèdonè, “jouissance” ; peine, lypè, dialysis, “dissolution du corps” ;
  • Impétuosité, thymos, effervescence de l’âme (voir l’article Platon, République IV – La tripartition de l’âme) ;
  • Amour, érôs, “se couler” dans l’âme ;
  • Opinion, doxa, poursuite de la connaissance des choses, “croyance” ;
  • Vérité, alètheïa ; erreur, pseudos ;
  • Nom, onoma, “l’être dont il y a recherche passionnée”.

III. Noms primitifs et noms dérivés

Socrate recherche à présent les éléments alphabétiques qui composent les noms : “quelle doit être la rectitude des noms primitifs”.

1. Le nom, sa fonction d’imitation ;

Il y a une seule rectitude : aucun nom ne se différencie dans “son essence de nom”. Ce qui caractérise la rectitude : l’aptitude à manifester la nature de chaque réalité. C’est le caractère que doivent posséder les noms primitifs ou postérieurs.

Si nous ne possédions ni la voix ni une langue, et que nous voulions nous faire connaître les choses les uns aux autres, n’entreprendrions-nous pas, à la façon actuelle des sourds-muets, de les signifier avec nos mains, notre tête et le reste de notre corps ? (…) De la sorte en effet, par le moyen du corps, se produit un instrument de révélation relativement à quelque chose, en tant que le corps imite, à ce qu’il paraît, la chose qu’on souhaitait révéler. 422 e – 423 a, p. 665.

Un nom, c’est donc, à ce qu’il me semble, une imitation, par le moyen de la voix, de la chose même qu’imite l’imitateur, et cet imitateur vocal dénomme chaque fois qu’il imite. 423 b, p. 665.

La dénomination par les noms diffère de celle par les sons (musique) ou par les couleurs (peinture).

Chaque chose n’a-t-elle pas son essence, comme elle a, et sa couleur, et les autres propriétés que nous mentionnions à l’instant ? Pour commencer, est-ce qu’en elles-mêmes couleurs et voix n’ont pas, à ton avis, chacune des deux, une certaine essence, et de même tout ce qui d’autres encore a des titres, à une telle désignation d’“être” ? (…) Mais quoi, cette propriété même de chaque chose, son essence, si l’on pouvait l’imiter au moyen de caractères d’écritures comme des syllabes articulées, est-ce qu’on ne révélerait pas, pour chaque chose, ce qui en est l’être ? 423 e, p. 666.

Comme le musicien pour la musique ou le peintre pour la peinture, le “nomenclateur” est celui qui peut faire l’imitation de l’essence des choses au moyen des noms.

2. la structure des noms primitifs.

Socrate décrit la méthode correcte pour procéder à cette imitation :

  • Mettre à part les sons élémentaires (voyelles, lettres aphones et aphtongues) ;
  • Diviser les réalités auxquelles des noms doivent être imposer ;
  • Savoir appliquer un ou plusieurs sons élémentaires à une réalité.

Les “Anciens” ont réalisé ces composés constituant les noms.

3. Valeur significative des sons élémentaires

Le “législateur” fabrique un signe, un nom, à partir des lettres, selon leur prononciation et la phonation (exemple de la lettre r utilisée pour le mouvement et le repos).

IV. Nouvel examen du problème

Socrate reprend l’examen de la question de la rectitude de dénomination des noms.

La rectitude d’un nom, déclarons-nous, réside en ceci, qu’elle devra faire connaître quelle est la nature de la chose. 428 e, p. 673.

Le nom doit faire connaître l’essence de la chose, sa nature.

Donner un enseignement est donc ce en vue de quoi on énonce des noms. 428 e, p. 673.

Enseigner est un art : on trouve le meilleur et le pire dans certains arts (peinture, architecture), le législateur peut-il produire aussi des lois “belles” et des lois “laides” ?

1. des rapports entre vérité et langage ;

Pour Cratyle, tous les noms qui sont des noms sont correctement établis. Le nom d’Hermogène n’existe pas pour lui, c’est le nom d’un autre : le nom “Hermogène” signifie de la race d’Hermès, le dieu qui gagne toujours, alors que celui qu’on nomme Hermogène ne réussit pas lui à s’enrichir. La conception de Cratyle implique l’impossibilité radicale d’un discours faux : or s’il n’y a rien de faux dans le langage, ce qu’on déclare peut être faux.

2. de la notion d’imitation ;

Le nom est une imitation de l’objet.

(…) c’est cette sorte de distribution que, dans les deux espèces d’imitation [peintures et noms], celle qui use de figures et celle qui use de noms, j’appelle quant à moi correcte, ajoutant, en outre, “vraie” à “correcte” dans le cas des noms, celle qui consiste en donation et apport de dissemblance, je l’appelle non-correcte et, en outre, fausse quand elle est relative aux noms. 430 d, p. 676.

Il y a possibilité de “dire vrai” et de “se tromper” : le législateur peut-il être un ouvrier de noms bon ou mauvais ? Dans le cas des nombres, la soustraction ou l’addition donne immédiatement un nombre qui existe. Dans le cas où existerait deux Cratyle (Cratyle et une image, un clone parfait de Cratyle), il faudrait chercher une autre rectitude. Une chose peut être exprimée bien ou mal dans le langage. Un nom “établi de la belle manière” contiendra les lettres appropriées à la ressemblance avec les choses. A l’inverse, le nom qui ne sera pas “établi de la belle manière » contiendra du non-approprié, et ne sera pas un beau nom.

3. de la notion de convention ;

Le nom est l’instrument de la révélation d’une chose. Les noms sont composés de noms antérieurs, primitifs.

Le nom, objet de convention, est révélateur pour ceux qui possédaient antérieurement la connaissance des choses, et qui ont fait cette convention : c’est la rectitude des noms par convention. Le nom doit ressembler à la chose : la ressemblance naturelle est obtenue avec les sons élémentaires, comme les couleurs de la chose dans la peinture qui la représente. Il y a compréhension par l’usage, par la convention.

Chaque fois que moi j’énonce ce mot-ci, je pense à cette chose-là, et toi, de ton côté, tu te rends compte que c’est à cette chose-là que je pense (…). Mais si tu t’en rends compte lorsque moi, j’énonce le mot, c’est qu’un signe révélateur s’est, grâce à moi, produit chez toi. 434 e – 435 a, p. 682.

La convention et l’usage concourent à la révélation de notre pensée par le langage.

4. de la relation du langage à la connaissance des choses.

La fonction des noms est d’enseigner.

(…) savoir les noms c’est savoir aussi les choses. (…) qui connaîtra les noms, connaîtra aussi les choses. 435 d-e, p. 683.

Le problème se pose lorsque celui qui a établi les noms a commis “une petite erreur initiale inaperçue”.

Obligation donc, en toute matière et pour tout homme, de faire porter sur le point de départ le plus gros effort de détermination, le plus gros effort d’examen, en vue de savoir si c’est à bon droit, ou non, qu’on se l’est donné pour principe. 436 d, p. 685.

Mais qui décide de la rectitude des noms ? La majorité, comme pour les suffrages ? La thèse de Cratyle est qu’il existe une puissance dépassant les hommes, qui a établi pour les choses les noms primitifs, forcément corrects. 

Socrate indique la possibilité d’acquérir la connaissance du réel sans l’intermédiaire des noms. Il est possible de connaître les choses par leur essence propre. Il y a donc deux moyens de s’instruire : par le moyen des noms ; par le moyen des choses en elles-mêmes.

Encore devons-nous nous féliciter de nous être mis d’accord sur ceci : que ce n’est pas des mots qu’il faut partir, mais que, et pour apprendre, et pour chercher le réel, c’est du réel lui-même qu’il faut partir, bien plutôt que des noms. 439 b, p. 688.

Épilogue

(…) devons-nous dire qu’il existe un Beau, un Bon en soi, et de même pour chacune des réalités individuellement ? 439 c, p. 689.

Ce qui est beau dans un visage, c’est le Beau en lui-même, qui reste toujours ce qu’il est, immuable.

Mais il n’y a même pas de bon sens, Cratyle, à déclarer qu’il existe une connaissance, si toutes choses se transforment et qu’aucune ne demeure ! (…) Mais, si c’est perpétuellement qu’existe le connaissant, qu’existe d’autre part le connu, qu’existe le Beau, qu’existe le Bon, qu’existe individuellement chacune des réalités, je ne vois pas que ce dont présentement nous parlons ressemble en rien, ni à un écoulement, ni à une translation ! Or, en peut-il bien être ainsi, ou bien en est-il de cette autre façon que disent les partisans d’Héraclite et beaucoup d’autres ? 440 b-c, p. 690.

Prétendre que tout s’écoule, que tout change, serait comme si des gens atteints d’un “rhume de cerveau” s’imaginaient que tout est “en proie à l’écoulement et au catarrhe !”. Cratyle reste pourtant sur la thèse d’Héraclite.

Ainsi en sera-t-il, Socrate, mais, toi aussi, tâche dorénavant d’avoir encore ces questions en tête ! 440 e, p. 691.

Bibliographie

Platon, Cratyle, in Oeuvres complètes, tome I, Bibliothèque de la Pléiade.

Émile Bréhier, Histoire de la philosophie, PUF Quadrige.

Voir aussi

Leçons de Philosophie – Bac Philo – Deuxième partie – La Culture.

Dsirmtcom, juillet 2019.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.