Bac Philo – Chapitre II.3. Le Travail et la Technique – Fiche n° 3. En quoi consiste l’aliénation du travail ?

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Les leçons de Philosophie – Bac Philo – Partie II. La Culture – Chapitre 3. Le Travail et la Technique – Fiche n° 3. En quoi consiste l’aliénation du travail ?

Fiche n° 3. En quoi consiste l’aliénation du travail ?

Karl Marx, Manuscrits de 1844

En quoi consiste l’aliénation du travail ?

D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail, et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint ; c’est du travail forcé. Il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas lui-même mais appartient à un autre… L’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même.

Karl Marx, Manuscrits de 1844.

Introduction

Si le rire est le propre de l’homme selon Rabelais, Pour Marx c’est le travail qui est le propre de l’homme. Marx, penseur du XIXe siècle, mort en 1883, ne connaîtra pas le travail à la chaîne qui apparaîtra au début du XXe siècle, avec notamment les usines de production d’automobiles de Ford en 1910. C’est la mise en oeuvre de l’organisation scientifique du travail, sur les principes établis par Frederick Winslow Taylor, appelée aussi Taylorisme, exposée dans son ouvrage The Principles of Scientific Management, publié en 1911, soit une trentaine d’années après la disparition de Marx. Pourtant, ce dernier pressent ce qu’est en train de devenir le travail, avec la révolution industrielle et l’invention de la machine à vapeur. Ce travail qui est le propre de l’homme va se transformer peu à peu, et transformer dans le même temps l’homme lui-même, le travailleur devenu l’ouvrier. “En quoi consiste l’aliénation du travail ?”. Cette question fondamentale sur la nature de la nouvelle forme prise par le travail va conduire Marx à caractériser le travail par les effets qu’il entraîne chez l’homme. Quelle évolution subit alors l’ouvrier dans cette nouvelle conception du travail ? Là où le travail modifiait la nature à son avantage, comment l’ouvrier peut-il encore satisfaire ses besoins ? Enfin, quelle part reste-t-il dans l’activité qu’est le travail qui soit encore celle de l’homme en propre, et que reste-t-il de l’homme lui-même ?

La négation de l’être générique

Ce texte de Marx débute par une question qu’aurait pu poser Aristote, sur la forme et sur le fond.  Aristote distingue le fait qu’une chose est (Oti esti) et ce qu’elle est (Ti esti). Le fait que l’aliénation du travail soit, autrement dit que le travail aliéné existe, est postulé. La question se porte sur la nature de l’aliénation du travail, sur ce qu’elle est. Voici pour la forme. Aristote examine de son côté la question de l’esclavage dans Les Politiques. Le travail est servile par nature, il est accompli par les esclaves, pour satisfaire les besoins du maître. Le stagirite pose donc la question de savoir si l’esclave – le travailleur dans la Grèce antique – est esclave par nature : la question se porte sur la nature de l’esclavage, donc du travail. Voici pour le fond. Marx va explorer la nature du travail aliéné et en présenter plusieurs caractéristiques majeures. Notons l’utilisation du verbe “consister”, qui vient du latin con-sistere, se tenir ensemble. L’examen se porte donc sur l’essence de ce qu’est l’union des termes “aliénation” et “travail”. C’est le thème exploré par Marx, qui va émettre plusieurs thèses complémentaires.

La première thèse est que “le travail est extérieur à l’ouvrier”. L’activité qu’est le travail se situerait donc en dehors, ou hors du travailleur, ou plus précisément hors de ce qu’est le travailleur. Voici de nouveau le Ti esti. Marx précise sa thèse en expliquant que le travail n’est plus partie intégrante de “l’essence” du travailleur. C’est donc bien du côté de ce qu’est le travailleur que nous devons nous diriger pour bien comprendre ce que signifie ce travail “extérieur à l’ouvrier”. Marx conçoit l’homme comme un “être générique”, “universel, donc libre”.

La vie générique, aussi bien chez l’homme que chez l’animal, consiste d’abord, au point de vue physique, dans le fait que l’homme (comme l’animal) vit de la nature non organique ; et plus l’homme est universel comparé à l’animal, plus est universel le champ de la nature non organique dont il vit. Les plantes, les animaux, les pierres, l’air, la lumière, etc., constituent du point de vue théorique une partie de la conscience humaine soit en tant qu’objets de la science de la nature, soit en tant qu’objets de l’art : ils constituent sa nature spirituelle non organique et sont les moyens spirituels de substance que l’homme doit d’abord préparer pour en jouir et les assimiler. De même, au point de vue pratique, ils constituent une part de la vie et de l’activité humaines. Marx, Manuscrits de 1844.

Le genre humain, dont l’homme est “l’être générique” vit de la nature comme l’animal. Mais, parce que son champ d’action est plus large, plus “universel” que celui des animaux, la nature fournit à l’homme de quoi vivre “pratiquement” et spirituellement. Son activité, qu’elle soit physique ou intellectuelle, transforme la nature pour pouvoir en vivre en tant qu’être appartenant au genre humain. Nous retrouvons ici les différents éléments de la définition que donne Marx du travail comme essence de l’ouvrier, en formulation négative dans le texte, puisqu’il parle du travail aliéné. Le travail fait partie de l’essence de l’homme : la nature de l’homme est de s’accomplir dans le travail, et que le travail l’accomplisse en tant qu’être générique. En s’accomplissant par le travail, l’homme s’affirme dans son essence, comme “être générique”. Le travail, lorsqu’il n’est pas aliéné, rend heureux : le souverain bien qu’est le bonheur pour Aristote, atteint par une vie selon la vertu, serait donc ici atteint grâce au travail selon Marx. La différence entre ces penseurs si distants par le temps n’est peut-être pas si grande.

(…) ce qui est propre à chaque chose est par nature ce qu’il y a de plus excellent et de plus agréable pour cette chose. Et pour l’homme, par suite, ce sera la vie selon l’intellect, s’il est vrai que l’intellect est au plus haut degré l’homme même. Cette vie-là est donc la plus heureuse. Aristote, Éthique à Nicomaque.

Pour Aristote, l’intellect est de l’ordre du divin, et la vie selon l’intellect est donc celle qui correspond parfaitement à l’essence de l’homme. La vie selon l’intellect, vie selon la raison, rend heureux. Le souverain bien qu’est le bonheur est atteint par l’homme par la vie selon l’intellect parce qu’en menant cette vie, l’homme réalise ce pour quoi il est fait : il accomplit sa fonction propre. Le “métier” de l’homme est de vivre selon l’intellect.

L’activité distinguant l’homme de la plante et de l’animal étant l’activité de la raison, tant dans sa dimension théorique que dans sa dimension pratique, faire son métier d’homme consiste dans une vie raisonnable en acte. S. Manon, Aristote. Le souverain bien est une activité de l’âme selon la vertu dans une vie achevée.

L’essence de l’homme étant, pour Aristote, d’être un animal doué de raison, c’est en faisant son “métier d’homme” qu’il s’accomplira, tant en théorie qu’en pratique, par ses actes. L’essence de l’homme étant, pour Marx, de vivre de la nature en tant qu’elle constitue une partie de la conscience humaine, c’est par son travail et son activité qu’il en tire une jouissance spirituelle et pratique. L’un exerce son métier, l’autre son travail ; l’un s’accomplit par ses actes, l’autre par son activité. Aristote et Marx, même combat. Mais il y a une condition nécessaire et indispensable pour que l’un et l’autre soit heureux : la liberté. Chez Aristote, l’homme mène librement sa vie en philosophant, parce qu’il n’est pas l’esclave qui satisfait aux besoins du maître. Chez Marx, l’homme exerce librement son activité parce que le travail fait partie de lui, il appartient à son essence d’être générique. Reprenons les formulations négatives du travail, liées à son aliénation. L’homme ne peut accomplir son essence, puisque ce travail aliéné n’en fait pas partie. Ce même travail aliéné est la négation de “ce qu’il est” (le Ti esti), un “être générique”. Ce travail extérieur à lui-même dans son essence ne peut pas le rendre heureux : il n’exerce pas ce pour quoi il est fait par essence. Il perd ainsi la condition de son bonheur : la liberté. L’ouvrier dont le travail est aliéné n’est pas libre de ses actes, ni physiques, ni intellectuels. Mais son corps et son esprit ne sont pas seulement privés de liberté. Leux deux parties de son être subissent des dommages, dus à l’aliénation du travail. Le travail aliéné “mortifie” le corps. Examinons la définition du terme “mortification” :

Pratique ascétique par laquelle, en s’infligeant des souffrances corporelles, on cherche à se préserver du péché ou à s’en purifier. Larousse.

Ce terme a une connotation religieuse, qui évoque la notion de péché, autrement dit de faute. La mortification serait ici un moyen de se protéger de la faute ou d’en être délivré par la souffrance. Dans le cas de l’ascète, du croyant en une religion, il s’agit d’une pratique volontaire : le croyant se punit d’avoir été coupable d’un péché, ou de simplement risquer de commettre une faute. Dans cette dernière situation, c’est une sorte d’application du principe de précaution : mieux vaut se punir au cas où, on ne sait jamais. Dans le texte de Marx, il s’agit, non d’une pratique volontaire, mais de souffrances du corps liées aux caractéristiques du travail aliéné, notamment la privation de liberté. Le terme “mortifier” avait par ailleurs en 1120 le sens religieux de “faire sortir de la vie” (Larousse étymologique). Comme l’affirme Marx, le travail aliéné n’appartient pas à l’essence de l’ouvrier, autrement dit de l’être humain. La “vie générique” est donc incompatible avec l’aliénation du travail. Ce travail “extérieur à l’ouvrier” le fait sortir de sa vie générique, en causant des souffrances à son corps. Mais, à ces souffrances corporelles de l’ouvrier s’ajoute la “ruine de son esprit”. Le terme “ruine” vient du latin ruina, qui signifie écroulement. La privation de liberté intellectuelle provoque ainsi l’écroulement de l’esprit. La raison et la conscience, qui constituent l’esprit, sont déchues de leurs droits d’agir librement. Les effets de l’aliénation sont donc multiples.

Le travailleur n’est plus maître en son travail

Le travail aliéné dénie à l’ouvrier ce qu’il est, sa nature profonde son essence. Il le prive également de sa liberté et retentit sur son corps par la souffrance et sur son esprit par la ruine. Ces multiples effets du travail aliéné que nous venons de voir dans la première partie du texte induisent un sentiment de dissociation chez le travailleur : le travail qui était son essence le sépare de lui-même, parce qu’il lui est extérieur. Le travail aliéné est extérieur à lui en tant qu’être générique, mais aussi en tant qu’être conscient de lui-même. Le travail aliéné est la négation du genre humain, l’homme au sens d’une espèce, d’un collectif, et de l’être humain, l’individu libre et conscient. Une frontière sépare le travailleur aliéné de ce qu’il est par essence. Tout se passe comme si l’ouvrier laissait son être générique au vestiaire lorsqu’il se rend sur son lieu de travail, et qu’il le reprenne lorsqu’il quitte ce travail. Il laisse également sa conscience et sa liberté à la porte de son travail, pour n’être plus qu’un corps “mortifié”, un corps qui souffre. il existe comme ouvrier, mais il n’existe plus comme être humain. Il ne le redevient que lorsqu’il repose ses habits de travailleur et retrouve sa conscience et sa liberté, hors du travail.

Le travail aliéné nie ainsi l’essence et l’existence de l’ouvrier. La demeure de cette essence et de cette existence , son “chez lui” réside dans ce temps où il ne travaille pas. Notons ici que la formulation de Marx désigne à la fois le temps – celui où l’ouvrier ne travaille pas et celui où il travaille -, et l’espace – “comme chez lui”, “pas chez lui”. La frontière que nous évoquions plus haut délimite donc l’essence – “ce qui est” -, l’existence – où cela est -, et le temps – quand cela est. Mais elle présente encore d’autres caractères.

Le travail aliéné est aussi extérieur à la volonté de l’ouvrier. Examinons la définition du terme “volonté” :

Pouvoir de se déterminer soi-même et d’agir en conséquence (…). La description commune de l’acte volontaire suppose une conscience douée de raison et de liberté. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

L’ouvrier ne peut pas, dans le travail aliéné, se déterminer lui-même, puisqu’il n’est pas libre de son activité physique et intellectuelle. Quelque chose d’autre détermine ses actions. Étant ainsi privé de sa liberté de corps et d’esprit, il n’est pas en mesure de pouvoir effectuer un acte volontaire. La “conscience douée de raison” est donc bien contrainte par le travail aliéné.  Et nous retrouvons bien cette notion dans la définition du terme “contrainte” :

Pression exercée par un individu ou un groupe sur d’autres individus pour leur faire adopter un comportement déterminé. Elle suppose l’usage de la force, de la menace ou du moins de l’intimidation. Morfaux, Op. cit.

Le “quelque chose” qui détermine les actes de l’ouvrier serait donc un individu ou un groupe, en synthèse un “autre”. La contrainte pèse sur la volonté en l’empêchant de s’exercer librement : il s’agit donc bien d’un “travail forcé”. L’ouvrier n’a donc pas la volonté de travailler tel que cet “autre” le force à le faire, en le privant de sa liberté et en niant son essence. Marx va préciser quelle est la nature de la contrainte exercée sur l’ouvrier, pour qui le travail ainsi mis en oeuvre n’est pas un but volontaire.

Le travail, hors aliénation, peut être défini comme “l’ensemble des activités effectuées par l’être humain pour satisfaire ses besoins et transformer la réalité” (Godin, Dictionnaire de philosophie pour les nuls). Nous retrouvons ici la “vie générique” décrite par Marx, où l’homme doit préparer les produits de la nature “pour en jouir et les assimiler”. Dans le travail aliéné, l’ouvrier transforme la réalité, mais ce n’est pas pour en jouir directement. La finalité du travail, hors aliénation, est de satisfaire ses besoins” : l’homme vit des produits de son travail en transformant les plantes, les animaux, etc. afin de pouvoir en vivre en satisfaisant ainsi ses besoins comme ceux de manger et de boire, ou de se chauffer et de se protéger par des vêtements ou une habitation. Dans le travail aliéné, il ne s’agit pas de satisfaire directement ses besoins. La finalité du travail aliéné devient une finalité accessoire, transitoire : le travail est “un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail”. La finalité globale reste de satisfaire ses besoins, mais les produits du travail aliéné, comme le travail lui-même, ne sont pas déterminés par la volonté de l’ouvrier. La finalité du travail aliéné vise certainement à satisfaire des besoins, mais en aucun cas ces besoins ne sont ceux par lesquels l’ouvrier déterminera les produits du travail, puisqu’il s’agit des besoins d’un autre ou d’autres que lui-même, et que ce n’est pas l’ouvrier qui détermine les produits du travail. Comme l’indique précédemment Marx, l’ouvrier “ne se sent pas chez lui”. Il ne peut donc pas faire “comme chez lui”, selon son bon vouloir, selon sa propre finalité de satisfaire ses propres besoins. Le travail ici n’est pas une fin pour l’ouvrier mais bien un moyen, qui lui permettra de satisfaire ses besoins quand il sera “chez lui”, dans un autre temps, dans un autre espace, dans une autre façon d’être et d’exister.

Etranger à soi-même

Après avoir présenté ce qu’était l’aliénation du travail comme en dehors de l’essence de l’ouvrier, mais aussi en dehors de ce qu’il est lui-même, Marx la caractérise aussi comme extérieure à la volonté du travailleur : c’est un “travail forcé”, devenu un moyen de satisfaire des besoins et non la finalité qui permet de satisfaire directement ses besoins. Ce travail extérieur à l’ouvrier sous toutes ces diverses formes est un travail “étranger” à l’ouvrier. Nous retrouvons dans l’étymologie du terme “aliénation” cette notion de rendre autre, de rendre étranger. Notons également que le terme anglais “alien” signifie étranger. C’est aussi la notion évoquée plus haut dans le texte de ne pas se sentir chez soi dans le temps du travail. Marx explique ce caractère étranger du travail aliéné dans une autre partie des Manuscrits de 1844 :

Le travail aliéné conduit donc aux résultats suivants :

L’être générique de l’homme, sa nature, aussi bien que ses facultés intellectuelles génériques, sont transformés en un être qui lui est étranger, en moyen de son existence individuelle. Le travail aliéné rend l’homme étranger à son propre corps, au monde extérieur aussi bien qu’à son essence spirituelle, à son essence humaine. Marx, Op. cit.

Le travail aliéné possède donc un caractère étranger en lui-même, mais aussi dans le fait qu’il rend l’homme étranger à lui-même et au monde qui l’entoure. Il va même jusqu’à rendre l’homme étranger à sa propre essence. Cette transformation totale fait que, même si le travail n’est une contrainte absolue, un “travail forcé”, l’homme va le fuir “comme la peste”. Tout, plutôt que de subir ce travail qui annihile ce qu’est la nature profonde de l’être humain. Le travail est ainsi considéré comme un fléau mortel, qui n’apporte que ruine – ici de l’esprit – ou destruction et souffrance du corps. Le seul salut réside dans la fuite, lorsqu’elle est rendue possible par l’absence de contrainte majeure.

Marx reprend ensuite l’association qu’il a déjà opérée entre le travail extérieur “dans lequel l’homme s’aliène” et la notion de mortification. Mais il va plus loin : le corps est mortifié, l’esprit est ruiné, et tout cela aboutit au “sacrifice de soi”. Voici la définition du terme “sacrifice” :

Action sacrée par laquelle une personne, une communauté offre à la divinité, selon un certain rite, et pour se la concilier, une victime mise à mort (réellement ou symboliquement) ou des objets qu’elle abandonne ou brûle sur un autel. Cnrtl.fr.

La “divinité” pourrait ici représentée par le travail, mais sans doute est-ce plutôt ce à quoi est destiné le travail, puisque le sacrifice est justement de “s’offrir” au rite du travail.  La “mise à mort” est bien entendu symbolique : l’ouvrier devient autre que lui-même, il devient étranger à sa propre nature, en s’abandonnant au travail, durant le temps qui lui correspond. Il devient paradoxalement une sorte de Prométhée, ce titan qui vola le feu et la technique pour la donner aux hommes, et qui, fût puni par Zeus à être enchaîné à un rocher du Caucase, où chaque jour un aigle lui dévorait le foie. La nuit son foie se reconstituait, et son supplice recommençait chaque jour. Chaque jour où l’ouvrier donne sa personne au travail aliéné, il se perd lui-même, pour se retrouver lorsque cesse le temps du travail. Et chaque jour le “sacrifice de soi” recommence. La technique volée et offerte aux hommes pour les libérer de leur fragilité devient l’instrument de la contrainte et du supplice. Notons ici un parallèle possible avec le destin de l’homme décrit dans la Genèse. Dans le jardin d’Eden, Adam travaille en cultivant sans peine les arbres que Dieu fait germer pour lui. C’est la vie générique, le premier homme vit de la nature, en la préparant pour en jouir et l’assimiler. Puis Adam mange du fruit interdit de l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais. Il est alors chassé de “chez lui” – le jardin d’Eden – et devient mortel. Il devra cultiver avec peine le sol devenu maudit, avec ses mauvaises herbes qui rendent la culture difficile. Son corps souffre, se mortifie pour se purifier du péché originel. Il a sacrifié ce qu’il était à l’origine. Le parallèle s’arrête ici, puisque, même si Adam prétend que c’est Eve qui lui a fait manger le fruit interdit, il l’a fait volontairement, autrement dit, il avait le choix. Le travailleur ne choisit pas forcément d’être ouvrier.

Dans la dernière partie de ce texte, Marx évoque la notion de propriété, à propos du travail de l’ouvrier. Dans la vie générique, ce que l’homme produit par son travail lui appartient. Il s’agit d’un droit naturel tel que Locke, philosophe anglais empiriste du XVIIe siècle, l’envisage. Voici comment il décrit l’homme, en tant que travailleur :

Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, son bien propre. Tout ce qu’il a tiré de l’état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui seul : car cette peine et cette industrie étant sa peine et son industrie propre et seule, personne ne saurait avoir droit à ce qui a été acquis par cette peine et cette industrie, surtout, s’il reste aux autres assez de semblables et d’aussi bonnes choses communes. Locke, Traité du gouvernement civil.

Pour Locke, ce que le travailleur produit par ses mains, par son corps, lui appartient. Puisque c’est par son travail, par la peine qu’il y a mise, qu’il a obtenu la transformation de la nature en un produit, ce dernier est “son bien propre”. Son travail et son produit lui appartiennent. Mais, le travail aliéné rend le travail “autre” : il est extérieur à l’ouvrier, il ne lui appartient plus, pas plus d’ailleurs que les produits de son travail. L’ouvrier a perdu son essence d’être générique, son être propre en tant qu’il est lui-même, sa volonté, sa liberté. Rien ne lui appartient plus. Le travail est le bien de quelqu’un d’autre. Prenons l’exemple de Charlot dans Les Temps modernes : Charlie Chaplin joue le rôle d’un ouvrier qui serre des boulons dans une usine. Les produits de son travail ne lui appartiennent pas, ils appartiennent à l’usine. Les moyens de production ne lui appartiennent pas non plus, les machines appartiennent à l’usine. Ce que produit l’usine ne lui appartient pas plus. Au final, le travail que réalise Charlot ne lui appartient pas, il appartient à l’usine. Charlot vend son temps au travail de l’usine, contre rémunération. Son travail est “un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail”. Le véritable propriétaire est celui qui détient les moyens de production – l’usine et ses machines -, et donc les postes de travail qui assurent la production de l’usine.

Ni le travail, ni même son activité n’appartiennent à l’ouvrier. Il est étranger à ce qu’il fait dans son travail, à son activité.

L’aliénation de l’homme par rapport à l’homme apparaît comme une conséquence immédiate du fait que l’homme est rendu étranger au produit de son travail, à son activité vitale, à son être générique. L’homme s’oppose à lui-même (…). Marx, Op. cit.

En donnant, en sacrifiant son activité, l’homme se perd. Il perd ce qu’il est, sa nature profonde d’être générique. Il n’est plus le travailleur qui vit de la nature et est propriétaire de ce qu’il produit. Il aliène son essence, son temps, son corps, son esprit, sa liberté. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, propriété d’un autre. Il quitte l’Homo faber de Bergson, l’homme qui fabrique ses outils et vit de son activité, pour devenir l’animal laborans de Hannah Arendt, “une bête de labeur vouée à produire des biens destinés à disparaître à mesure qu’ils sont consommés” (A. Renaut, Leçons de la philosophie). C’est la “perte de soi-même”. L’aliénation du travail a eu ainsi raison de tout ce qui faisait l’homme jusqu’à son propre être, aliéné lui aussi. Souvenons-nous qu’un des sens du terme “aliénation” est de perdre la raison. L’aliénation du travail serait ainsi la folie de l’homme.  

Conclusion

L’exposition par Marx de ce en quoi consiste le travail aliéné montre des effets considéra bles sur le travailleur et sur l’homme lui-même. Le travail aliéné est “extérieur à l’ouvrier”. Il se situe en dehors de l’essence même de l’homme en tant qu’être générique, dont la nature propre est de travailler ce monde qui l’entoure pour en jouir librement. L’aliénation du travail est la négation même de l’essence de l’homme, de celui qui représente le genre humain, qui s’affirme dans le travail et en tire son bonheur physique et spirituel. Le travail aliéné est souffrance du corps et ruine de l’esprit, négation de la conscience libre et de la raison. L’espace et le temps où se déroule le travail ne sont plus le lieu et le moment où demeure et existe l’homme : il n’est plus “chez lui”. Il est devenu un forçat qui tire de son labeur les moyens de subsister, et non plus sa raison d’être. Il devient étranger à ce travail où il n’est qu’un objet sacrificiel. Parce que ce travail n’est plus sa propre activité, parce que cette activité n’est plus libre, parce que ce qu’il produit de ses mains, de son corps ne lui appartient plus mais “appartient à un autre”, l’ouvrier ne s’appartient plus lui-même. Il a perdu son essence, il a perdu son existence et sa raison d’être : il se perd lui-même, dépossédé de tout ce qui faisait de lui un homme, un représentant du genre humain, un être conscient et libre. 

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3. Le Travail et la Technique – En quoi consiste l’aliénation du travail ?

4. Le Travail et la Technique – Bibliographie

Voir aussi

Les différents articles du site.

Les Fiches de lecture.

Le Carnet de Vocabulaire Philosophique.

Les Citations.

La Grande Bibliothèque Virtuelle de la Philosophie.

Dsirmtcom, septembre 2019.

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