« On est allé trop loin avec les restrictions d’accès aux proches dans les résidences [pour personnes âgées] » (El País)

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Article original en espagnol : “Se fue demasiado lejos con las restricciones de acceso a los familiares en las residencias”, María Sosa Troya, El País, 8 novembre 2021.

Source : https://elpais.com/sociedad/2021-11-08/se-fue-demasiado-lejos-con-las-restricciones-de-acceso-a-los-familiares-en-las-residencias.html

Comptes Twitter : @el_pais, @mstroya, @AdelinaCoHe

Traduction : Patrick Moulin, alias @dsirmtcom


Adelina Comas-Herrera a suivi la mortalité dans les résidences pendant la pandémie.

Adelina Comas-Herrera a surveillé en continu les données de mortalité pendant la pandémie et conclut que quatre décès sur 10 concernaient des résidents. Signe d’alerte sur un modèle obsolète et sur un manque de financement

Adelina Comas-Herrera (49 ans, Gérone) a dirigé une équipe qui a suivi en continu la mortalité dans les résidences pour personnes âgées dans plus de 20 pays pendant toute la pandémie. Elle est spécialiste des politiques de soins et vit au Royaume-Uni depuis 26 ans, où elle travaille à la London School of Economics and Political Science. Elle s’est battue avec la qualité des données, mais avec des chiffres jusqu’en janvier, elle a conclu que 4 décès sur 10 concernaient des personnes qui vivaient dans ces centres, comme elle l’a récemment expliqué lors d’un congrès de la Fundación Edad y Vidad [Fondation Âge et Vie]. Selon son opinion, le financement est défaillant, les conditions de travail et les modèles résidentiels sont obsolètes.

Question. Pourquoi a-t-il été si difficile de tenir un décompte des décès dans les résidences?

Réponse. Dans la plupart des pays, les systèmes d’information ne collectent pas beaucoup de données sur les personnes qui sont dans des résidences. L’un des rares aspects positifs de la pandémie est que bon nombre d’entre eux disposent désormais de meilleurs systèmes de surveillance. Beaucoup ne savaient même pas combien de personnes vivaient dans les centres ou combien de personnel ils avaient.

Q. L’Espagne est l’un de ces pays.

R. Ceci est dû au fait que le système, et y compris toute la gouvernance du système, est très fragmenté. Il y a de nombreux niveaux de gouvernement : ministères, communautés autonomes, conseils, entités locales… Ce que nous avons, c’est le chaos, tous recueillent des données, mais ces systèmes d’information ne communiquent pas entre eux. Nous devons l’améliorer. De nombreux pays sont dans cette situation. Cette fragmentation est, en partie, ce qui fait que ce secteur n’a pas été modernisé jusqu’à maintenant.

Q. Les données sont-elles fiables ?

R. Il y a un problème, surtout dans la première vague, quand il y avait peu de capacité à faire des tests dans les résidences. Nous y allons avec prudence lorsque nous comparons des données internationales parce que la qualité n’est pas très robuste. Si 8% des résidents sont décédés dans un pays et 1% dans un autre, nous savons qu’il y a une grande différence, mais on ne peut pas comparer entre un 4%, un 5% ou un 6%, ce sont des chiffres très semblables entre eux.

Q. Qu’est-ce qui a failli pour qu’il y ait autant de mortalité dans les résidences ?

R. On a beaucoup parlé de la tourmente parfaite parce que de nombreux facteurs se sont conjugués. C’est une population à risque face au coronavirus : très âgée, généralement avec d’autres maladies et une santé fragile. De plus, lorsqu’on habite dans un lieu avec beaucoup de personnes, il est très difficile d’éviter que le virus se transmette, et ici la distanciation avec les soignants est impossible. Surtout au début de la pandémie, dans de nombreux pays, on n’a pas priorisé l’accès aux équipements de protection individuelle, ni aux tests, et ils se sont retrouvés avec trop peu de personnel pour affronter la situation, parce qu’ils tombaient malades. Ça a été difficile. Cela s’est amélioré et dans de nombreux endroits, au cours des vagues suivantes, il y a eu une moindre proportion de décès parmi ceux qui vivaient en résidence que lors de la première vague. Dans un grand nombre de pays, on a tardé à comprendre l’importance de fixer le plus haut standard de protection dans les résidences.

Q. Quels défauts structurels la pandémie a-t-elle révélés dans les résidences ?

R. Le plus gros problème, ce sont les conditions dans lesquelles travaille le personnel. La seconde, l’infrastructure des centres. Et le troisième serait le manque de mécanismes non seulement de suivi, mais aussi de communication. Quant au personnel, vous êtes moins payé si vous êtes infirmier dans une résidence que dans un hôpital, avec le même niveau de qualification, et c’est la même chose pour les personnels auxiliaires [aides-soignants et autres personnels]. Dans presque tous les pays, il y a des pénuries et des difficultés pour recruter et pour retenir le personnel. Dans les pays nordiques c’est différent, mais dans presque tous les autres, le niveau de formation et de progression professionnelle est très bas. Cela fait que c’est très peu attrayant. En Angleterre, les maisons de retraite préviennent qu’elles ne peuvent pas garantir la qualité des soins parce qu’elles sont à un niveau trop bas de personnel.

Q. Quel rôle joue le financement public ?

R. Une grande partie du financement dans ce secteur est public, et on paye un prix très bas pour le service aux prestataires, qui ne peuvent pas payer plus que ce qu’ils reçoivent par contrat. Nous sommes piégés dans des salaires très bas.

Q. Est-ce l’une des défaillances structurelles ?

R. Les systèmes de financement ne sont pas soutenables pour le niveau de demande et de qualité auquel nous voulons aspirer. Nous sommes passés à un modèle dans lequel nous avons des résidences très vétustes, dans la plupart des pays, il existe des centres conçus pour de nombreuses personnes, avec peu d’espace privé, et cela a rendu très difficile la maîtrise du virus. Bien que dans les pays nordiques, ce soit différent. Au Danemark, vous disposez de votre propre mini-appartement au sein de la résidence, avec votre salon, votre cuisine et votre chambre.

Q. L’Espagne est l’un des pays dans lesquels la plus forte proportion de résidents sont décédés, avec ses données jusqu’en janvier. Ce chiffre de presque 8% multiplie par quatre le chiffre de l’Allemagne. A quoi cela est-il dû ?

R. L’Espagne a connu une attaque très forte de covid pendant la première vague et cela se reflète à la fois dans la communauté et dans les résidences, avec de nombreux décès. Et en Allemagne, la pandémie, surtout pendant la première vague, a pu être mieux contenue, peut-être en raison de son énorme effort pour localiser les contacts des cas positifs depuis le début.

Q. Y a-t-il des pays qui n’ont pas eu de problème dans les résidences ?

R. S’ils ont eu un problème à l’extérieur des résidences, ils l’ont également eu à l’intérieur, et cela reflète que certains endroits étaient mieux préparés à une pandémie, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des centres. C’est le cas de la Corée, de Singapour ou de Hong Kong, qui ont eu des expériences préalables avec ce type de virus. Je ne connais aucun pays qui ait très bien contenu le virus dans les résidences mais qui aurait eu une incidence élevée à l’extérieur.

Q. A-t-on omis de prioriser les résidences au début?

R. Il faut être prudent au moment d’interpréter les données, mais dans les pays avec le plus grand impact pendant la première vague, durant la seconde, ils ont mis en place des mesures plus fortes et la proportion de décès dans les résidences a diminué. Au printemps 2020, cinq décès sur dix concernaient des personnes âgées vivant en résidence. Nous n’avons pas revu cette proportion ensuite. Si nous avions pu appliquer des mesures ou prioriser les résidences plus tôt, il y aurait peut-être eu moins de décès. Il est également possible que si davantage de personnes avaient eu accès aux soins hospitaliers, elles auraient survécu, bien que cela soit difficile à vérifier avec les données. Au travers de la presse, on sait que dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne il y a eu un effondrement et dans certains endroits des personnes se sont vu refuser l’hospitalisation parce qu’elles vivaient dans des résidences, sans se demander si elles pouvaient bénéficier d’un traitement.

Q. La cause de la mortalité plus faible dans certains pays réside-t-elle dans la qualité des services ?

R. Nous n’avons pas de bons mécanismes pour comparer la qualité des services entre les pays. Ce que nous avons vu, c’est que la taille des résidences influe sur le nombre de décès : plus elles étaient grandes, plus proportionnellement il y avait de morts. Une autre chose claire est les ratios d’infirmières : moins il y en a, plus la résidence est à risque. Et l’autre facteur est les chambres et les salles de bain partagées. Une étude au Canada démontre que si tout le monde avait été dans des chambres individuelles avec sa propre salle de bain, il y aurait eu moins de décès. Ce sont des leçons à prendre en compte car ce ne sera pas le dernier virus à nous rendre visite.

Q. Ceux qui vivent dans des résidences ont souffert de fortes restrictions. Quel impact cela a-t-il eu ?

R. Il existe de plus en plus de preuves qu’un déclin cognitif s’est produit, en particulier chez les personnes atteintes de démence. Les sentiments de solitude, d’abandon et y compris les effets sur la santé ont augmenté en raison du confinement dans de petits espaces. Ils ont payé un prix très élevé. Les restrictions d’accès aux membres de la famille sont allées trop loin, surtout lorsque beaucoup ont été les premiers à se faire vacciner et ont tenu un rôle très important dans la santé émotionnelle des résidents. On ne leur faisait pas assez confiance, c’était un échec de ne pas leur donner un rôle au quotidien. J’espère que l’une des choses que nous apprendrons de cela est que lorsqu’une personne se rend dans une résidence, elle continue d’avoir le droit à une vie de famille et de décider de son quotidien. Dans la plupart des pays, il n’y a pas de mécanisme pour s’assurer que cela est respecté.

Q. En quoi cette crise a-t-elle changé le secteur ?

R. Si nous essayons de chercher quelque chose de positif, nous n’avons jamais autant entendu parler de ce secteur. Cela a été pour des raisons très négatives, mais je pense que nous pouvons le changer en une opportunité, résoudre certains de ces échecs structurels, de gouvernance et de financement. S’ils ne sont pas réparés, il sera très difficile de résoudre le reste des problèmes. Et la population doit penser que son vote compte à l’heure de changer le système. Au Danemark, avoir un bon plan pour les services sociaux est important pour les politiciens. En Espagne, nous sommes entrés dans une espèce de cercle vicieux, dans lequel c’est un problème insoluble et dont il vaut mieux ne pas trop en parler. Il nous a explosé au visage lorsqu’est arrivée la pandémie.


Traduction : Patrick Moulin, alias @dsirmtcom, 9 novembre 2021.

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