Fiche de lecture – Aristote, Ethique à Nicomaque

Philosophie – Fiches de lecture

Fiche de lecture n° 9

Eléments contextuels

Éléments biographiques et doctrine générale

Aristote (385-322 av. J.-C.), dit aussi “Le Stagirite” (né à Stagire, Grèce, région de Macédoine), fils de Nicomaque, médecin du roi de Macédoine. Il étudie à l’Académie de Platon et fonde son école à Athènes, le Lycée.

Pensée hétéronomique (voir ce terme dans le Carnet de Vocabulaire) : entéléchie, téléologie, finalisme.

(..) l’homme n’est qu’une partie de la Nature. L’essentiel pour l’homme, c’est de connaître cet univers harmonieux et hiérarchisé, le cosmos, qui l’englobe, pour en suivre les lois, et, d’autre part, d’établir des lois justes, c’est-à-dire harmonieuses et hiérarchisées, elles aussi, pour construire une cité politique juste. (…) L’homme est donc, toujours pensé par rapport à autre chose que lui-même, qui le fonde et lui donne sens et finalité : soit le cosmos, qu’il a à connaître, soit la cité politique, qu’il a à construire et laquelle il a à vivre. Nous sommes dans une conception hétéronomique de l’homme. Suzanne Rameix, Fondements philosophiques de l’éthique médicale.

École péripatéticienne (du grec péripatétikos, “qui aime se promener en discutant”) : Aristote” donnait ses leçons en marchant.

Aristote introduit l’observation dans la pensée, chose bien différente de la contemplation : c’est cela que symbolise le geste de la main, la paume tournée vers la terre, dans la fresque de Raphaël, L’École d’Athènes. Christian Godin, La Philosophie pour les nuls.

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Raphaël, L’école d’Athènes – Source : Wikipedia.

Définitions

Entéléchie

Du grec entelecheia, terme créé par Aristote d’après enteles, accompli, de telos, fin.

Chez Aristote, mouvement de l’être en acte qui tend à la perfection, c’est-à-dire à sa pleine réalisation. L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

(Sur le concept d’ “en acte”, voir l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze).

Téléologie

Du grec telos, fin et logos, étude.

Doctrine de la finalité. Explication générale des phénomènes naturels par la considération des fins divines ou humaines. Morfaux, Op. cit.

Finalisme

Doctrine qui affirme l’action ou l’intervention des causes finales, soit dans l’ensemble de l’univers, soit chez les êtres vivants et dans les processus vitaux. Morfaux, Op. cit.

Eléments de doctrine

Domaine de la connaissance

  • Sciences théorétiques, connaissance pure : philosophie première, logique, physique ;
  • Sciences pratiques : action morale et politique ;
  • Sciences poïétiques : production technique, artistique (Godin, Op. cit.).

Catégories de la pensée

Substance ; quantité ; qualité ; relation ; lieu ; temps ; position ; possession ; action ; passion.

Syllogisme

(Voir aussi le terme “inférence” dans le Carnet de Vocabulaire).

Majeure : Tous les hommes sont mortels.

Mineure : Or, Socrate est un homme.

Conclusion : Donc Socrate est mortel.

Les trois âmes

(Voir aussi l’article Platon, République IV – La tripartition de l’âme).

  • Végétative ;
  • Motrice, appétitive ou sensitive :
  • Intellective ou rationnelle.

Les quatre causes

(Voir aussi l’article Descartes, le Corps-machine).

  • Finale ;
  • Matérielle ;
  • Efficiente ;
  • Formelle.

Les régimes politiques

Régime vertueux

Régime corrompu

Monarchie Tyrannie
Aristocratie Oligarchie
Régime constitutionnel ou République Démocratie

👀 Voir aussi les différents régimes politiques selon Platon dans Platon, République IV – La tripartition de l’âme.

Les traités éthiques

Deux traités éthiques : Éthique à Nicomaque (dix livres), Éthique à Eudème.

Sujet principal : la vertu.

La vertu (…) éthique [est] cet état qui nous permet de choisir un juste milieu entre deux excès, par exemple le courage entre la lâcheté et la témérité. in Aristote, Oeuvres complètes, Introduction à la philosophie pratique.

Traité du bien-vivre ensemble.

Plan du texte, synthèse et extraits

Note : les chiffres en fin de citation renvoient à la numérotation du texte (ex. : 1094a) et de la partie du texte dans cette numérotation (ex. : 5= partie du texte contenu dans les phrases 5 à 9).

Le bien suprême : fin de la discipline maîtresse entre toutes (Livre I)

(…) le bien, c’est la visée de tout. 1094a, 1.

La fin à souhaiter pour elle-même est le bien suprême

La connaissance du bien suprême : oeuvre de la politique

La politique est la discipline la plus souveraine.

(…) sa propre fin [de la politique] est à même de contenir celles de toutes les autres disciplines, de sorte que cette fin doit être le bien humain. 1094b, 5.

Remarque sur le mode d’argumentation

Démarche méthodique, politique, argumentée, parfois “à gros traits” selon les matières examinées.

Remarque sur l’auditeur de la politique

Tolérance devant les arguments. Le “bon juge” est celui qui a été “éduqué sous tous rapports”. En politique, l’auditeur “approprié” ne peut pas être jeune, c’est-à-dire sans expérience et enclin à “suivre ses affections”.

I. Le bien suprême

Introduction : un objectif nommé bonheur

Tout connaissance vise le bon, c’est-à-dire le bonheur.

Les opinions touchant le bonheur

Pour l’opinion, le bonheur, c’est le plaisir, la richesse, l’honneur, la santé. Le vrai bonheur est une autre chose “en soi” (voir ce concept dans le Carnet de Vocabulaire).

Questionnement de Platon : partir des principes ou aller vers les principes ? Pour Aristote, il faut “partir de données connues de nous-mêmes”

👀 Différence avec Platon pour qui tout se fonde sur les Idées, le monde intelligible seulement atteignable par la “vision de l’esprit” (voir l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme) ; Aristote part de ce que nous connaissons déjà.

La conception commune du bien et du bonheur est liée au mode d’existence :

  • Le plaisir : existence de jouissances, de luxure ;
  • L’honneur : dépend de ceux qui l’accordent ;
  • La vertu : fin de la vie politique, mais risque d’être inactif ou de subir les malheurs ;
  • La méditation : décrite plus loin ;
  • La richesse : existence vouée au profit

Opinion des philosophes :

Le bien ne peut être une réalité universelle.

👀 Différence avec Platon pour qui le Bien est la vertu suprême, première, dont participent toutes les autres vertus (voir l’allégorie de la Caverne de Platon dans l’article Descartes – La puissance de juger de l’esprit).

Le bien peut s’entendre de diverses façons : essence (Dieu ou intelligence), qualité (vertus), quantité (mesure), relatif (utile), moment (opportunité), localisation (habitat), etc.

👀 Rappel des catégories de la pensée déjà évoquées dans les éléments contextuels.

Les deux sortes de biens :

  • Les biens en eux-mêmes ;
  • Ce qui qui est cause des biens.

Il n’y a pas de “forme idéale” du bien (différence à nouveau avec l’Idée première du Bien de Platon).

Arguments rationnels

(…) le bien parfait, c’est la fin ultime. 1097a, 25.

Cette fin ultime est le bonheur.

(…) le bonheur se suffit à lui-même. 1097b, 5.

Le bonheur “constitue le bien suprême”.

Essence du “bien suprême” : propre à l’homme, être rationnel.

Les différentes formes de vie :

  • Nutritive ou de croissance : les plantes ;
  • Sensitive : les animaux ;
  • Rationnelle (ou intellective) : propre à l’homme, même s’il a en commun les deux premières formes.

La vie rationnelle ne suffit pas si la vertu ne s’y ajoute pas : exemple du cithariste dont l’office est de jouer de son instrument, mais aussi d’en jouer bien.

Le bien humain est l’acte de l’âme “qui traduit la vertu”, c’est l’acte parfait.

Encore faut-il que ce soit dans une existence qui atteint sa fin, car une seule hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu’un seul beau jour. Or de la même façon, la félicité et le bonheur ne sont pas donnés non plus en un seul jour, ni même en peu de temps. 1098a, 15-20.

Confirmation : retour aux opinions

Répartition des biens en trois catégories : biens extérieurs, biens de l’âme, biens du corps.

Opinion des philosophes : les biens de l’âme sont le bien, et non les biens extérieurs.

Composantes du bonheur :

  • La vertu : cet état n’est rien si l’on n’agit pas avec succès ;
  • Le plaisir : l’action vertueuse “contient le plaisir en elle-même” ;
  • Le beau : “les actions vertueuses sont plaisantes, mais aussi bonnes et belles” ;
  • Les biens extérieurs : difficulté d’agir sans moyens extérieurs.

On ne peut en effet tout à fait prétendre au bonheur si l’on a l’apparence vraiment disgracieuse ou une famille douteuse ou qu’on est solitaire et sans enfants ; et peut-être moins encore, si l’on a des enfants ou des amis franchement mauvais ou que la mort les a ravis alors qu’ils étaient bons. 1099b, 1-5.

Le bonheur dépend de nous

Le bonheur est un bien divin ou faisant partie des biens les plus divins, c’est le plus grand des biens humains. Il est indépendant de la fortune.

Nul animal, nul enfant ne peuvent être heureux, car ils sont incapables d’agir vertueusement.

Le bonheur est définitif

Le bonheur est une activité. Ce n’est pas une fois mort que l’on est heureux. Le bonheur est stable parce qu’il tient à l’activité vertueuse et non à la fortune (au sens de destinée, de chance).

Par conséquent, la stabilité recherchée appartiendra à l’homme heureux. Et il traversera l’existence dans ce bonheur car, toujours ou avant tout, il exécutera et aura en vue ce qui est vertueux. 1100b, 15-20.

Les infortunes graves n’assombrissent pas le bonheur de l’homme vertueux, car “il possède noblesse et grandeur d’âme”, ni ne le rendent misérable par des “actions odieuses”.

II. La vertu

Le bonheur est au-dessus des vertus louables

Les qualités louables : l’homme juste, courageux, bon, vertueux, fort. Le bonheur appelle “quelque chose de plus et de mieux” que la louange.

Nul, en effet, ne loue le bonheur comme on loue ce qui est juste ; au contraire, on le tient pour un bien plus divin et meilleur, qu’on célèbre en termes de félicité. (…) La louange, en effet, s’adresse à la vertu, puisque l’aptitude à exécuter les belles actions vient de celle -ci, et les éloges vont aux oeuvres, tant celles du corps que celles de l’âme. 1101b, 25-30.

Le bonheur est principe, cause des biens : il “tient de l’honorable”.

Introduction : raison d’examiner la vertu

Le bonheur est une activité de l’âme qui exprime la vertu finale.

Préliminaires : l’âme humaine

La vertu humaine est une vertu de l’âme, non du corps. Le politique, pour rendre bons ses concitoyens par les lois, a besoin de connaître ce qu’est l’âme, comme le médecin doit connaître le corps pour le soigner.

L’âme a “une part irrationnelle et une part qui détient la raison” :

  • L’irrationnel est commun aux vivants, relève de la vie végétative, c’est une vertu non humaine ;
  • L’appétitif est distinct de la raison et s’y oppose (exemple de l’incontinent dont le corps cède aux impulsions) ;

L’irrationnel, dans le cas de l’appétitif (ou désidératif) peut obéir à la raison : c’est l’irrationnel rationnel.

Mais s’il faut soutenir que cette partie de l’âme [l’irrationnel rationnel] est, elle aussi rationnelle, il y aura dès lors deux parties rationnelles : l’une, au sens fort, qui possède la raison en elle-même, et l’autre qui est susceptible de l’écouter d’une certain façon, comme on écoute son père. 1103a, 1.

👀 A comparer avec la tripartition de l’âme chez Platon (l’âme irascible qui obéit à la raison – Cf. Platon, République IV – La tripartition de l’âme), et au Surmoi de Freud (instance psychique correspondant à une conscience morale qui observe, juge, condamne le Moi (Morfaux)).

Vertus morales et vertus intellectuelles :

  • Intellectuelles : sagesse, compréhension, sagacité.
  • Morales : générosité, tempérance ;

Les vertus sont des états louables.

D’où viennent les vertus ? (Livre II)

La vertu morale est le fruit de l’habitude, non de l’enseignement. 1103a, 10.

Rappel, les deux formes de la morale :

  • Intellectuelles : fruit de l’enseignement, nécessité d’expérience et de temps pour qu’elle croisse ;
  • Morales : fruit de l’habitude, du grec êthikê, morale, issu de ethos, habitude.

Aucune vertu morale n’est donnée naturellement : ce qui est naturel ne se modifie pas par l’habitude Les vertus sont tirées “d’actes préalables”.

Ainsi, c’est en bâtissant qu’on devient bâtisseur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste. De la même façon, c’est donc aussi en exécutant des actes justes que nous devenons justes, des actes tempérants qu’on devient tempérant et des actes courageux qu’on devient courageux. 1103a, 30 – 1103b, 1.

Similitude entre actes et états qui en procèdent : selon le comportement, l’état sera vertueux ou non (ex. des réactions à la stimulation des appétits et à ce qui peut provoquer la colère : les uns seront tempérants et doux, les autres intempérants et colériques).

Il faut contracter les habitudes “dès la prime jeunesse”.

Comment agir vertueusement ?

Telle étant donc la question, “agir selon la raison correcte” est la réponse commune et c’est l’hypothèse qu’il faut retenir. 1103b, 30.

Favoriser et préserver la vertu par l’équilibre entre excès et défaut : ex. de la gymnastique, du boire et manger ; l’excès ou le défaut de sport ou de nourriture ruinent la santé, l’équilibre la favorise et la préserve.

Même chose pour les vertus :

  • Courage : équilibre entre la lâcheté (défaut) et la témérité (excès) ;
  • Tempérance : équilibre entre l’insensibilité (défaut) et la jouissance de tout (excès).

L’habitude de l’équilibre renforce la capacité d’être vertueux.

La vertu morale met en jeu plaisir et chagrin

Plaisirs et chagrins sont en effet en jeu lorsqu’il s’agit de la vertu morale, car c’est le plaisir qui nous fait commettre les mauvaises actions et c’est la peine qu’elles nous causent qui nous fait nous abstenir des belles. – Aussi doit-on avoir été guidé, d’une certaine façon, dès la prime jeunesse comme dit Platon, de manière à se réjouir et à se chagriner à bon escient. L’éducation correcte, en effet, consiste en cela. 1104b, 5-10.

👀 Aristote fait référence à un passage des Lois de Platon :

Donc, mon désir est, quant à moi, de vous remettre en mémoire ce que peut bien être selon nous une éducation bien comprise (…). Voici donc ce que je prétends : c’est que les premiers sentiments enfantins sont, chez l’enfant, le plaisir et la peine, et que c’est dans le domaine de ces sentiments que commencent à être présents à une âme la vertu et le vice. Quant à la sagesse et aux opinions vraies qui ont de la stabilité, elles sont une heureuse chance pour celui à qui elles ont échu, même aux environs de la vieillesse ; en tout cas, il est un être accompli, l’homme qui les possède, ainsi que tous les biens qui en dépendent. Dès lors, ce que j’appelle éducation, c’est l’éclosion initiale d’un mérite moral chez l’enfant : que donc le plaisir et l’amour, la douleur et la haine viennent à exister au-dedans de son âme avec leur juste objet, alors qu’il est incapable de s’en faire une conception réfléchie ; que, d’autre part, une fois celui-ci parvenu à cette conception, les affections dont il s’agit soient en concordance avec elle, je dis que c’est en cela que consiste une juste formation des habitudes individuelles sous l’actions des habitudes qui conviennent, et que c’est cet accord, dans son ensemble, qui constitue la vertu. Platon, Les Lois, 653a-b.

Ce qui compte dans nos choix et nos refus :

Choix

Refus

Beau Laid
Utile Nuisible
Agréable Désagréable

Conditions des actes vertueux

Distinction entre technique (belle action) et vertus (acte vertueux) :

Technique

Vertu (condition des actes vertueux)

Savoir produire

Les oeuvres contiennent en elles-mêmes leur perfection

Savoir ce qu’on exécute

Le décider et vouloir les actes accomplis pour eux-mêmes

Agir “dans une disposition ferme et inébranlable”

La plupart n’agissent pas ainsi et cherchent refuge dans l’argumentation, croyant se consacrer à la philosophie et ainsi pouvoir être vertueux. Ils font un peu comme les personnes souffrantes qui écoutent attentivement parler leurs médecins, mais ne font rien de ce qu’ils prescrivent. Pas plus donc que ceux-là n’auront la santé du corps en se soignant de la sorte, ils n’auront, eux non plus, celle de l’âme en se consacrant à la philosophie de cette façon. 1105b, 10-15.

Nature de la vertu

L’âme donne lieu à trois choses :

  • Les affections : appétit, colère, crainte, intrépidité, envie, joie, amour, haine, tristesse, jalousie, pitié – ce qui entraîne plaisir et chagrin ;
  • Les capacités : être capable de colère, de chagrin, de pitié ;
  • Les états : être dans de bonnes ou de mauvaises dispositions selon ces affections.

La vertu n’est ni une affection, ni une capacité : c’est un état :

  • Vertu de l’oeil : nous voyons bien ;
  • Vertu du cheval : “parfait pour courir, porter son cavalier et tenir devant les ennemis” ;
  • Vertu de l’homme : état qui fait de lui un homme bon.

La vertu vise le milieu, la vertu morale est donc une moyenne (notion de médiété).

(…) la vertu est un état décisionnel qui consiste en une moyenne fixée relativement à nous. C’est sa définition formelle et c’est ainsi que la définirait l’homme sagace. D’autre part, elle est une moyenne entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut ; et cela tient encore au fait que les vices, ou bien restent en-deçà, ou bien vont au-delà de ce qui est demandé dans les affections et les actions, alors que la vertu découvre le milieu et le choisit. 1106b, 35 – 1107a, 1-5.

Si la vertu est une moyenne, elle est une extrémité “dans l’ordre de la perfection et du bien”.

Aperçu des dispositions particulières

Moyenne

Excès/Défaut

Courage N’avoir peur de rien, confiance excessive : témérité

Peur excessive et manque d’intrépidité : lâcheté

Tempérance (plaisirs et peines) Intempérance

Insensibilité

Générosité (questions d’argent, petites sommes) Prodigalité (dépenses excessives)

Avarice

Magnificence (questions d’argent, grandes sommes) Ostentation, vulgarité

Mesquinerie

Magnanimité (honneurs considérables) Vanité

Pusillanimité

Aspiration aux honneurs ordinaires Ambitieux

Modeste (manque d’ambition)

Douceur (rapport à la colère) Colérique, irascible

Incapacité de s’irriter

Franchise (relations sociales) Vantardise

Dénigrement, raillerie

Enjouement (relations sociales) Bouffonnerie

Rusticité

Amabilité (relations sociales) Complaisance, flatterie

Fâcheux, bilieux

Pudeur Manque de réserve

Pudibond

Indignation Envieux

Jubilation maligne

Comment s’opposent les dispositions ?

Trois dispositions : vices (extrêmes : excès, défaut), vertu (moyenne) :

  • Relativité du moyen par rapport aux extrêmes : “le généreux, comparé à l’avare, paraît prodigue, mais comparé au prodigue, il semble avare” ;
  • Distances des extrêmes entre eux : les extrêmes sont plus distants entre eux que par rapport à la moyenne ;
  • Comparaison des extrêmes au moyen : opposition plus ou moins nette (l’opposé du courage est plus la lâcheté que la témérité).

Conclusions

(…) se mettre en colère est à la portée de tout le monde et chose facile, comme de donner de l’argent et en dépenser, en revanche, le faire en faveur de la personne qu’il faut, dans la mesure, au moment, dans le but et de la manière qu’il faut, ce n’est plus à la portée de tout le monde ni chose facile. Voilà précisément pourquoi le bien est chose rare, louable et belle. 1109a, 25-30.

Prendre ses distances par rapport au plus contraire lorsqu’on vise le milieu. Choisir le moindre des maux si atteindre le milieu est difficile. Prendre garde “à l’agréable et au plaisir” qui nous font manquer d’impartialité dans notre jugement.

Cela suffit donc à faire voir que l’état moyen appelle partout la louange, mais qu’on doit pencher, tantôt vers l’excès, tantôt vers le défaut, parce que c’est ainsi qu’il nous sera plus facile d’atteindre le milieu et le bien. 1109b, 20-25.

III. Le consentement, la décision et la responsabilité (Livre III)

Nécessité et utilité de la définition du consentement

Les actes non consentis s’accomplissent par violence ou par ignorance. L’acte accompli par violence vient de l’extérieur, sauf dans le cas des choix contraints (consentement en échange de quelque chose d’autre).L’acte accompli par ignorance l’est par ignorance de circonstances particulières : paroles dites “en l’air”, trahison d’un secret sans le savoir, tuer quelqu’un en lui administrant une boisson qui devait le sauver, etc.

(…) l’acte consenti [est] celui dont le principe réside dans l’agent qui connaît chacune des circonstances particulières que suppose son action. 111a, 20.

Les actes accomplis par ardeur (colère) ou appétit sont consentis.

La décision

La décision est “une chose à laquelle on consent”, mais ne se résume pas au simple consentement.

Ce que la décision n’est pas :

  • L’appétit : la décision peut aller contre l’appétit ou être prise sans appétit (ex. du continent) ;
  • L’ardeur : “ce qu’on fait sous l’impulsion de l’ardeur est ce qui semble le moins décidé” ;
  • Le souhait : on peut souhaiter des choses impossibles mais on ne peut pas en décider. “(…) le souhait porte plutôt sur la fin, alors que la décision port sur ce qui conduit à cette fin” (ex. souhaiter la santé, décider d’agir pour l’avoir ou la préserver) ;
  • L’opinion : l’opinion est de l’ordre du vrai et du faux, la décision de celui du mauvais et du bon.

Trait distinctif de la décision : elle est “préalablement délibérée”, par la raison et la pensée. On ne délibère que sur ce qui dépend de nous (les choses à notre portée, que nous pouvons exécuter par nous-mêmes). Il y a délibération quand les choses “comportent de l’indéterminé (comment arriver à un résultat ?).

La délibération est la recherche des moyens d’atteindre une fin :

  • Poser la fin, le but à atteindre ;
  • Chercher comment l’atteindre, par quels moyens ;
  • Si plusieurs moyens sont possibles, examiner lequel est “le plus facile et le plus beau”.

Il semble donc bien (…) que l’homme soit le point de départ de ses actions. Du reste, sa délibération porte sur les actes qu’il peut exécuter lui-même. Or ses actions ont pour but d’autres choses. Donc, ce ne peut être la fin qui est objet de délibération, mais les actes qui permettent de l’atteindre. 1112b, 30.

👀 A rapprocher de l’existentialisme sartrien : “l’homme (…) n’est rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.” (Voir la fiche de lecture Sartre, L’existentialisme est un humanisme).

Définition de la décision :

(…) s’il est vrai que l’objet de la décision est ce que la délibération a retenu comme désirable parmi les actes à notre portée, alors la décision doit être le désir délibératif de ce qui est à notre portée. 1113a, 5-10.

La fin souhaitable : ce qui est bien ou ce qui est bon ?

  • Le bien : si le choix n’est pas correct, c’est un mal ;
  • Le bon : apparence du bien, variable de l’un à l’autre, pas d’objet naturellement souhaitable.

Le vertueux souhaite le bien véritable, “ce qui est véritablement bon, tandis que le vilain trouve souhaitable n’import quoi”.

(…) ce qui distingue sans doute le plus vertueux, c’est de voir la vérité en toutes choses, comme s’il en était la règle et la mesure. 1113a, 30.

La responsabilité

Vertu et vice dépendent de nous.

Car là où est notre pouvoir d’agir, il est aussi en notre pouvoir de ne pas agir, et là où il y a place pour le “non”, il y a place aussi pour le “oui”. De sorte qu’il tient à nous d’agir quand c’est beau, il tiendra également à nous de ne pas agir quand c’est laid. Et s’il tient à nous de ne pas agir quand c’est beau, il tiendra également à nous d’agir quand c’est laid. 1113b, 5-10.

👀 Voir encore ici Sartre : “l’homme est responsable de ce qu’il est”.

La méchanceté, effet d’actes méchants :

Car si nul n’est bienheureux contre son gré, en revanche, la méchanceté, elle, est quelque chose à quoi l’on consent. 1113b, 15.

👀 Pensée en opposition avec celle de Platon : “Nul n’est méchant volontairement” (voir l’article Platon, Timée ou De la Nature – Les maladies de l’âme).

L’ignorance punissable : être responsable de son ignorance (ex. de l’ivrogne, maître de ne pas s’enivrer mais le faisant quand même ; ex. de celui qui ignore un article de loi qu’on doit savoir).

👀 A comparer avec l’ignorance absolue selon Platon : ignorer que nous ignorons et penser savoir (id. article sur le Timée).

Les hommes sont responsables de ce qu’ils sont devenus (id. Sartre). Les vices de l’âme (habitudes mauvaises) et du corps (habitudes corporelles) sont contractés de plein gré, lorsqu’ils sont de notre responsabilité.

Si donc (…) les vertus relèvent du consentement parce que nous sommes personnellement responsables en un sens de nos états et parce qu c’est en fonction de nos qualités distinctives que nous posons tel genre de fin, alors les vices aussi relèveront du consentement, car ces cas sont semblables. 1114b, 20-25.

IV. Les vertus morales particulières

Introduction

Les vertus (…) sont des moyennes et des états ; elles ont pour origine les mêmes actions qu’elles engagent d’elles-mêmes à exécuter ; elles sont à notre portée, et elles relèvent du consentement. 1115a, 1.  

Le courage

La crainte, “appréhension d’un mal” :

  • Craintes sans rapport avec le courage : infamie, pauvreté, maladie, absence de proches, mort, etc. ;
  • La peur des dangers de la guerre : sera courageux celui qui ne craint pas la mort à la guerre ;

La crainte du courageux est humaine. 1115b, 5.

Le courageux affronte la crainte “parce qu’il est beau de le faire, car c’est la fin que lui assigne sa vertu”.

Le téméraire peut feindre le courage en apparence : “la plupart des téméraires sont des lâches déguisés”, il affronte des dangers non redoutables en donnant l’apparence du courage. Le lâche craint “ce qu’il ne doit pas”, c’est un pessimiste qui craint tout.

Le vrai courage est une moyenne.

En revanche, mourir pour fuir la pauvreté, un chagrin d’amour ou quelque chose de désagréable n’est pas le fait d’un courageux, mais plutôt d’un lâche. C’est mollesse en effet que vouloir échapper aux choses pénibles et on affronte alors le trépas, non parce que c’est beau, mais pour fuir un mal. 1116a, 10-15.

(Allusion au suicide, critique qui sera reprise plus loin).

Cinq formes impropres de courage :

  • Courage civique : né de la honte, désir de l’honneur et désir d’échapper à l’opprobre, courage par contrainte ;
  • Expérience professionnelle : apparence du courage devant des situations déjà connues, lâcheté de ces soldats devant un danger qui les dépasse ;
  • Ardeur : le mobile n’est pas ce qui est beau, c’est l’affection qui guide le comportement, pas la décision et la fin ;
  • Optimisme : s’imaginer être le plus fort, l’optimisme de l’état d’ivresse ;
  • Ignorance : apparence du courage, gens bercés d’illusion, qui fuient quand ils comprennent la situation.

(…) le courage [est] chose pénible et à juste titre objet de louanges, puisque c’est plus difficile d’affronter les choses pénibles que se garder des choses agréables. 1117a, 30-35.

Le courageux vise une fin agréable, même si affronte des choses pénibles.

Toutes les vertus n’impliquent donc pas une activité agréable, sauf dans la mesure où l’on touche à sa fin. 1117b, 15.

La tempérance

La dernière des quatre vertus cardinales : modération des désirs, soumission des instincts à la raison. Depuis Aristote, elle concerne surtout les plaisirs physiques (nourriture, boisson, sexualité). Morfaux, Op. cit.

Plaisirs en jeu :

  • Pas les plaisirs de l’âme : goût des honneurs, d’apprendre, cas des bavards ;
  • Pas tous les plaisirs corporels : vue ouïe, odorat ;
  • Les plaisirs du toucher et du goût : jouissance chez l’intempérant avec ce qu’ils mangent, boivent, avec les “plaisirs dits vénériens” (qui a rapport au commerce charnel entre hommes et femmes – cnrtl.fr).

Car ce n’est pas la sensibilité tactile de tout le corps qui est en jeu avec l’intempérant, mais celle de certaines de ses parties. 1118b, 5.

Les appétits :

  • Appétits naturels : boire, manger ;
  • Excès d’appétits naturels : manger ou boire “jusqu’à dépasser la saturation” ;
  • Excès d’appétits particuliers : plaisir à des choses indues, excès ou vulgarité ;
  • Excès de plaisirs et de chagrins : s’affliger “plus qu’on ne doit de rater les occasions d’agrément”.

L’intempérant va jusqu’à tout sacrifier pour satisfaire ses appétits, jusqu’à en souffrir :

C’est précisément pourquoi il éprouve de la peine et lorsque son objet se dérobe et lorsqu’il en a l’appétit. Car l’appétit s’accompagne d’affliction, bien que cela ait l’air absurde d’avoir du chagrin pour cause de plaisir. 1119a, 1-5.

👀 Voir sur le concept de plaisir, l’article Le Plaisir est-il raisonnable ?

Le tempérant tient le milieu dans le domaine du plaisir. Il aspire aux plaisirs qui “ne s’écartent pas de ce qui est beau ou [qui] n’excèdent pas l’état de sa fortune”.

L’intempérance est plus consentie que la lâcheté. 1119a, 20.

L’intempérance a pour cause le plaisir, objet d’attrait ; la lâcheté a pour cause le chagrin, objet de répulsion.

(…) il faut éduquer l’appétit. 1119a, 30.

La vie appétitive des petits enfants, aspirant à l’agréable, doit soumise à l’autorité, pour les rendre dociles et tempérés.

Tout comme l’enfant doit vivre aux ordre de son instructeur, exactement de la même façon, l’appétitif doit en effet respecter la raison. (…) l’appétitif du tempérant a pour objet ce qu’il doit, comme il le doit, quand il le doit, et, de son côté, la raison dispose aussi de la sorte. 1119b, 10-15.

La générosité (Livre IV)

Générosité : moyenne où sont en jeu les biens d’usage courant, le don de ses biens, l’acte de donner. Les biens d’usage courant sont ce dont la valeur se mesure en monnaie.

Excès : prodigalité (détruire son avoir) ; défaut : avarice.

Le bon usage des richesses :

  • Savoir donner plutôt que recevoir ;
  • Supériorité du don : acte de bien faire, d’accomplir ce qui est beau, reconnaissance envers le donneur.

Exigences de l’action généreuse :

  • Relative au don : motivé par le beau, agir correctement ;
  • Relative au profit : pas de profit de ce qu’on ne doit pas, par de culte des richesses.

Le généreux dépense en fonction de son avoir. Il donnera ce qu’il doit tout en en tirant le profit qu’il doit.

Le don honnête s’accompagne en effet du profit honnête, alors que le profit qui ne l’est pas y fait obstacle. 1120b, 30.

La prodigalité (excès) :

  • Vaut mieux que l’avarice : donne sans en tirer de profit, rend service ;
  • Confine à l’avarice : tirer profit de ce qu’on ne doit pas, puiser sans scrupules à toutes les sources ;
  • Confine à l’intempérance : les dons ne sont pas généreux, rien de beau dans les actes, offres aux flatteurs, gaspillage, moyen de débauche.

L’avarice (défaut) :

  • Est incurable ;
  • Réticence à donner : ne pas s’accaparer les richesses d’autrui, ne pas donner ;
  • Profit sordide : tire profit en puisant à toutes les sources (loueurs de prostituées, prêteurs, pilleurs, joueur, détrousseur, brigand).

La magnificence

Dépenser “en grand, comme il convient”.

(…) si le magnifique est un généreux, celui-ci en revanche n’est pas pour autant un magnifique. 1122a, 25.

Excès : vulgarité ; défaut : mesquinerie.

Le magnifique (…) a l’air d’un connaisseur puisqu’il est capable de voir ce qui convient et d’engager de grandes dépenses avec tous les soins requis. 1122a, 30.

(…) l’oeuvre du magnifique suscite l’admiration et la vertu qui en est responsable, savoir la magnificence, réside dans la grandeur. 1122b, 15.

Les dépenses magnifiques :

  • Concernent des offrandes aux dieux, à la religion ;
  • Excluent la pauvreté : un homme pauvre ne peut être magnifique, il ne peut pas dépenser beaucoup ;
  • Exigent grandeur et dignité ;
  • Dépenses privées : mariage, événement, réceptions, etc. servent l’intérêt commun

La vulgarité (excès) :

  • Débourser sans égards pour ce qu’il faut ;
  • Souci d’étaler sa richesse pour susciter l’admiration.

La mesquinerie (défaut) :

  • Hésite à débourser ;
  • Se lamente et croit faire plus qu’il ne doit.

Pas de blâme pour l’excès et le défaut : ni nuisible, ni trop disgracieux.

La magnanimité

(…) semble être magnanime celui qui estime mériter de grandes faveurs et qui en est digne. Celui qui le fait sans avoir de mérite, en effet, n’est qu’un sot. Or aucun homme vertueux n’est sot ni insensé. 1123b, 1.

Excès : vaniteux ; défaut : pusillanime.

Les marques d’honneur sont la matière de la magnanimité.

L’homme véritablement magnanime doit donc être un homme de bien. 1123b, 25.

(…) la magnanimité est quelque chose comme la parure des vertus, puisqu’elle les grandit et ne va pas sans elles. C’est pou cela qu’il est difficile d’être véritablement magnanime, car on ne le peut sans l’excellence qui unit le beau et le bien. 1124a, 1.

La magnanimité face aux biens extérieurs :

  • Marques d’honneur : en jeu dans le jugement du magnanime ;
  • Autres biens extérieurs :richesse, pouvoir

Traits du magnanime :

  • Courage ;
  • Bienfaisance ;
  • Réserve ;
  • Franchise ;
  • Distance à l’égard d’autrui et à l’égard du nécessaire.

Travers correspondants :

  • Pusillanime : plutôt timide ;
  • Vaniteux : idiot se méconnaissant lui-même.

La vertu qui paraît ambition

Goût des honneurs analogue à la générosité face à la magnificence.

L’ambitieux (excès) peut être blâmé parce qu’il vise à l’honneur plus qu’il ne doit et cherche à tirer honneur de ce qu’il ne doit pas. Celui qui n’a pas d’ambition (défaut) peut être blâmé pour ne pas chercher les honneurs. La moyenne n’a pas de nom.

La douceur

Moyenne des mouvements de colère. Excès : irritabilité ; défaut : absence d’irritabilité, insensibilité.

S’irriter pour les bons motifs, contre les personnes qu’il faut, de la façon qu’il faut, au moment qu’il faut et tout le temps qu’il faut : objet de louanges.

L’amabilité

Deux excès contraires en société : gens complaisants, flatteurs ; grincheux et querelleurs.

Moyenne : comparable à l’amitié, mais sans sentiment ou affection.

(…) c’est en référence à ce qui est beau et utile qu’il [l’homme aimable] cherchera à ne pas faire de peine, ou faire plaisir autour de lui. 1126b, 25-30.

La franchise

Excès : vantardise ; défaut : autodénigrement.

Quand à celui qui tient le milieu, c’est quelqu’un qui reste en quelque sorte lui-même, porté à la vérité tant dans l’existence que dans son discours, reconnaissant les avantages qui sont les siens sans les majorer ni les diminuer. 1127a, 20-25.

Formes :

  • Vantardise :être vil, menteur ;
  • Autodénigrement : se défendent d’avoir des titres qui font la célébrité “comme le faisait Socrate”, méprisables.

L’enjouement

Sa matière : la conversation de détente. 1127b, 30.

Excès : bouffonnerie ; défaut : rustres. Moyenne : “ceux qui s’amusent en gardant le bon ton”.

L’enjouement implique le tact, respecte la bienséance. Le bouffon veut ridiculiser, le rustre “n’a que faire de ce genre de réunion”.

La pudeur

C’est plutôt une affection qu’un état. C’est la crainte de l’infamie, la honte. Elle convient plutôt à la jeunesse. Elle est incompatible avec l’honnêteté : un honnête homme “ne peut éprouver de la honte, puisque aussi bien celle-ci est inspirée par les mauvaises actions”.

V. La justice (Livre V)

Préliminaires

La justice est un état qui pousse “à agir justement et à souhaiter tout ce qui est juste”. L’injustice est l’état “qui entraîne à être injuste et à souhaiter ce qui est injuste”. Ce sont des états contraires.  

Le légal et l’inégal

[Est injuste celui] qui transgresse la loi et celui qui se montre cupide et inéquitable. (…) [Est juste celui] qui respecte la loi et celui qui se montre équitable. 1129a, 30.

Juste : légal et équitable ; injuste : illégal et inéquitable.

La justice légale ou vertu globale

Est juste ce qui assure le bonheur des citoyens. 1129b, 10.

La loi se prononce sur tout et vise l’intérêt commun. Elle prescrit ce que doit faire le courageux (ne pas fuir), le tempérant (ne pas commettre de viol), le doux (ne pas donner de coup ou calomnier). Elle “commande ceci, mais interdit cela”. La justice est la vertu finale – suprême – “relativement à autrui”, elle est la vertu “dans sa totalité ; l’injustice est “le vice intégral”. .

(…) celui qui est au pouvoir se trouve d’emblée confronté à autrui et placé en société. 1130a, 1.

La justice comme équité ou vertu partielle

Les deux formes de la justice partielle :

  • Actes qui consistent à répartir honneur, richesses, avantages partagés entre les membres d’une communauté politique : risque d’inégalité ;
  • Acte correctif, transaction avec consentement mutuel (vente, achat, prêt, etc.) ou non consenti (vol, adultère, empoisonnement, prostitution ; actes violents (assassinat, outrage, etc.)).

La justice distributive

(…) dès lors que l’équitable est un milieu, le juste doit être un milieu. 1131a, 10.

Caractéristiques de l’équitable :

  • Comparaison de deux choses, répartition juste entre deux personnes ;
  • Double égalité : “si les personnes ne sont pas égales, elles ne peuvent obtenir des parts égales” ;
  • La justice distributive tient à l’égalité proportionnelle .

La justice corrective

(…) l’égalité ne traduit pas la proportionnalité exigée dans le premier cas [exigence de proportionnalité de la justice distributive] : elle traduit au contraire la proportion arithmétique. 1132a, 1.

Ce qui importe, c’est le dommage causé, seule chose considérée par la justice corrective. Elle tend à rétablir l’égalité “sans perte ni profit”. La justice corrective est un milieu “entre perte et profit”.

La justice dans les transactions

La justice n’est pas la réciprocité, mais la réciprocité proportionnelle.

Exemple du cordonnier et du bâtisseur :

  • Le cordonnier donne la chaussure au bâtisseur ; le bâtisseur donne en retour la maison ;
  • Echange proportionnel : “combien de chaussures équivalent à une maison ou à de la nourriture” : la mesure de tout est la monnaie.

La monnaie est devenue une sorte de substitution du besoin, à titre conventionnel. Et c’est pour cela qu’elle porte ce nom de “monnaie” [en grec : nomisma], parce qu’elle tient, non pas à la nature, mais à la loi [en grec : nomos] et qu’il ne tient qu’à nous d’en changer et de la retirer de l’usage. 1133a, 25-30.

L’échange doit être précédé d’une égalisation des choses.

La monnaie donc constitue une sorte d’étalon qui rend les choses commensurables et les met à égalité. Sans échange en effet, il n’y aurait pas d’association, ni d’échange sans égalisation, ni d’égalisation sans mesure commune. 1133b, 15.

La vertu et le vice

(…) la justice est la vertu qui vaut à l’homme d’être dit capable d’exécuter, comme il l’a décidé, ce qui est juste et capable de partager entre lui et quelqu’un d’autre ou entre un autre et ses semblables, non pas de manière à s’attribuer la plus grande part de ce qui est préférable, tout en laissant la plus petite à son voisin, ni en procédant à l’inverse quand il faut s’attribuer une part de ce qui est dommageable, mais de manière à prendre une part égale proportionnellement et en procédant encore de la même façon quand il s’agit de partager entre deux autres seulement. 1134a, 1-5.

La justice est une moyenne particulière, l’injustice étant à la fois excès (recherche excessive de l’utile) et défaut (fuite de ce qui est nuisible).

Commettre une injustice n’est pas être injuste

Celui qui commet l’adultère ou un vol n’est pas injuste car il agit en cédant à ses affections, et non en décidant d’agir.

La justice entre concitoyens

La justice dans le rapport à soi-même (parents, enfants, esclaves, “tenue d’une maison”) est différente de la justice entre concitoyens.

Formes de justice :

  • Naturelle : présente partout la même puissance, juste “indépendamment du fait que l’opinion l’approuve ou non” ;
  • Légale ou légitime : indifférent à instituer au départ, mais important une fois établi (paiement d’une rançon, sacrifice, décrets).

Actes justes et actes de justice

Acte juste = acte particulier ; acte de justice = correctif apporté à un acte injuste.

Conditions de l’acte juste :

  • Consentement : acte exécuté de son plein gré ;
  • L’acte exécuté contre son gré, par peur, sous la contrainte est juste ou injuste par coïncidence.

Classifications

Les actes consentis sont exécutés soit après délibération et décision préalable, soit sans celles-ci :

  • Actes accomplis par ignorance : faute (responsabilité en soi-même : résultat raisonnablement prévisible) ; malchance (responsabilité venant du dehors : blesser quelqu’un sans le viser) ;
  • Injustices non délibérées : “actes imputables à l’ardeur et à l’ensemble des autres affections” ;
  • Injustices délibérées : suite à une décision, acte injuste causant du tort ;
  • Injustice pardonnable : faute susceptible d’indulgence (ignorance).

Questions embarrassantes

Peut-on être victime d’injustice de son plein gré ?

(…) être victime d’injustice et recevoir justice devraient impliquer le consentement et le non-consentement. 1136a, 20.

Il est possible de recevoir la justice sans consentir.

Il est “impossible de subir une injustice sans quelqu’un qui la commette ou de recevoir justice sans quelqu’un qui la rende”.

Peut-on être injuste envers soi-même ? Ex. de l’incontinent qui se fait du tort à lui-même de son plein gré.

[Définition d’agir injustement :] ce n’est pas seulement faire du tort sachant à quelle personne on nuit, par quel moyen et de quelle manière ; il faut ajouter que c’est le faire contrairement au souhait de cette personne-là. (…) Voilà donc pour ce qui est de subir l’injustice : la victime n’est pas consentante. 1136b, 1-10.

Réfutations de certaines croyances

Justice et injustice ne sont pas à la portée de tous.

Connaître ce qui est juste n’est pas simple.

L’injustice n’est pas à la portée du juste.

L’expression de la justice est le fait de personnes ayant accès à des biens purs et simples : “ce qui est juste est humain”.

L’honnêteté

Distinction de l’honnête et du juste :

  • Honnête : “vaut mieux qu’une certaine forme de juste tout en étant juste” ;
  • Honnête et juste reviennent au même, mais “la supériorité revient à ce qui est honnête” ;
  • La nature de l’honnête est “un correctif de la loi dans les limites où elle est en défaut en raison de son universalité” (cas particulier faisant exception à la règle générale de la loi).

Peut-on être injuste envers soi-même ?

Cas du suicide :

  • Interdit par la loi ;
  • Injustice contre la Cité

Sur la question du suicide, voir la fiche de lecture Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.

Mieux vaut subir que commettre l’injustice

(…) le pire, c’est de commettre l’injustice. Agir injustement s’accompagne en effet du vice et peut être blâmé (…). Chez la victime de l’injustice, en revanche, on ne trouve ni vice ni injustice. En soi donc, subir l’injustice est le moindre des deux maux. 1138a, 30-35.

La justice envers soi-même : un métaphore

Justice avec certaines composantes de soi-même : justice dans le rapport d’un chef à son subordonné.

VI. Les vertus intellectuelles (Livre VI)

Le milieu et la raison droite

L’âme comprend deux parties : rationnelle, irrationnelle. La partie rationnelle se divise aussi en deux parties :

  • Scientifique : choses qui ne peuvent être autrement qu’elles sont ;
  • Calculatrice : choses qui peuvent être autrement, donc sujettes à délibération.

Trois choses dans l’âme commandent action et vérité : le sens, l’intelligence, le désir.

Vertu de l’âme calculatrice :

  • Vérité de la raison, désir correctement orienté ;
  • La décision est soit “une intelligence désidérative, soit un désir intellectif” ;
  • L’objet de la décision est ce qui est possible, pas ce qui s’est déjà produit.

Les vertus qui servent l’expression de la vérité

Les deux parties de l’âme rationnelle ont pour fonction la vérité.

Moyens d’énoncer la vérité sous forme d’affirmation ou de négation : technique, science, sagacité, sagesse, intelligence. Croyance et opinion admettent l’erreur.

La science

Objet : les choses nécessaires, éternelles.

La science peut être enseignée. Elle est “un état qui permet de démontrer”.

Les deux savoir-faire

Deux états : l’action, la production.

Le savoir-faire technique : état qui porte rationnellement à la production.

La sagacité  : “capacité de parfaitement délibérer quand est en jeu [l’]utile. (…) savoir ce qui permet de vivre bien”. Elle n’est pas une science ni une technique.

[Définition de la sagacité] état vrai, accompagné de raison, qui porte à l’action quand sont en jeu les choses bonnes ou mauvaises pour l’homme. 1140b, 5.

La sagacité est liée à la tempérance. Elle est la vertu de l’âme opinative, mais pas uniquement de l’âme rationnelle.

L’intelligence

Elle saisit les principes.

La sagesse

Elle est intelligence et science :

(…) le sage doit non seulement savoir ce qui résulte des principes, mais quand les principes sont en jeu, atteindre encore à la vérité. 1141a, 15.

Supériorité de la sagesse par rapport à la sagacité :

  • Objet supérieur : réalité suprême dans l’Univers ;
  • Objet toujours identique : l’objet du jugement sagace varie (choses particulières) ;
  • La politique (intérêts propres des hommes) n’est pas la sagesse ;
  • La sagesse ne cherche pas le bien humain, mais “des choses exceptionnelles”, “les plus  honorables par nature” (ex. de Thalès – voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne).

Analyse de la sagacité

La sagacité a pour sujet les biens humains, qui peuvent être objet de délibérations. Elle doit avoir une connaissance du particulier., elle est exécutive. Politique et sagacité sont un même état : “le décret est un exécutable qui joue le rôle de terme ultime de la délibération”.La sagacité se distingue des mathématiques, elle nécessite de l’expérience. La sagacité n’est pas une science et s’oppose à l’intelligence, elle considère le particulier et non le général.

Les capacités liées à la sagacité

Le bon conseil :

  • N’est pas une science ;
  • N’est pas l’intuition juste ;
  • N’est pas une opinion ;
  • Ne va pas sans raisonnement : c’est la rectitude de la pensée.

La compréhension :

  • Compréhension et sagacité mettent en jeu les mêmes matières ;
  • La sagacité est prescriptive (ce qu’on doit exécuter)
  • La compréhension est judicative (acte de juger) ;
  • Comprendre : saisir ce qu’on dit lorsqu’on exerce sa science.

Le bon sens indulgent : “discernement correct de ce qui est honnête”.

Point commun de ces états : connaissance du particulier. 1143a, 20.

(…) c’est à partir des particuliers qu’est atteint l’universel. Il faut donc en avoir la perception ; or cette perception est intelligence (…). C’est précisément la raison pour laquelle ces qualités semblent naturelles et que, si personne ne semble naturellement sage, en revanche, tout le monde paraît avoir naturellement bon sens, compréhension et intelligence. 1143b, 5.

Utilités des vertus intellectuelles

La sagesse produit le bonheur “car elle fait partie de la vertu dans son ensemble, de sorte que sa simple possession et son exercice rendent l’homme heureux ipso facto”.

La sagacité et la vertu morale sont nécessaires à l’homme : le but est correct, les actions sont correctes.

Sagacité et action vertueuse :

  • Sagacité et habileté : capacité d’exécuter ce qui contribue au beau ;
  • “La vertu au sens fort ne peut naître sans sagacité” ;
  • “Toutes les vertus sont des formes de sagacité” : raison correcte ;
  • Les vertus morales ne sont pas “séparables les unes des autres” ;
  • “La sagacité commande en vue de la sagesse”, mais n’a pas autorité sur elle.

VII. Les travers moraux (Livre VII)

Les formes de travers moraux

Trois formes de travers : vice, incontinence, bestialité. Leurs contraires : vertu, continence,perfection héroïque et divine.

L’état bestial est rare parmi les hommes, comme l’état divin.

Apparences et difficultés à exposer [L’incontinence]

Opinions sur l‘incontinence :

  • Maîtrise de soi : vertu et éloges, tient au raisonnement ; incontinence : objet de blâme, oublie le raisonnement ;
  • Incontinent : poussé par l’affection ;
  • Intempérant et incontinent se confondent.

Apories sur l’incontinence :

  1. Possibilité d’un savoir inopérant :”l’intempérant, lorsqu’il est dominé par ses plaisirs, n’est pas en possession d’une science, mais d’une simple opinion” ; Pas de sagacité inopérante.
  2. La maîtrise de soi implique-t-elle des appétits mauvais : le tempérant domine ses appétits ;
  3. La continence peut-elle être mauvaise et l’incontinence bonne :la maîtrise de soi peut être mauvais si elle s’en tient à n’importe quelle opinion ;
  4. L’insensé incontinent est-il vertueux : “l’insensé (…) s’il est incontinent; agit à l’encontre de ce qu’il croit par incontinence, mais il croit, l’insensé, que ce qui est bon est mauvais et qu’il ne doit pas l’exécuter, de sorte qu’il va exécuter ce qui est bon et pas ce qui est mal”.
  5. Le vicieux vaut-il mieux que l’incontinent : le vicieux est plus facilement curable que l’incontinent (il agit par persuasion et pas par incontinence) ;
  6. L’incontinence pure et simple existe-t-elle : personne ne présente toutes les formes d’incontinence.

L’attitude de l’incontinent dans le domaine de l’intempérance

(…) l’intempérant décide de sa conduite, estimant qu’on doit toujours poursuivre ce qui est agréable sur le moment, tandis que l’incontinent, bien qu’il ne partage pas cette croyance, poursuit néanmoins la même chose. 1146b, 20.

Les connaissances de l’incontinent (Cf. première aporie)

Pas de différence entre science et opinion chez ceux qui croient posséder un savoir rigoureux, nourri d’opinions.

(…) la raison pour laquelle les bêtes ne sont pas incontinentes, c’est aussi qu’elles n’ont pas de croyance universelle, mais la représentation et la mémoire de choses particulières. 1147b, 1-5.

Incontinence et travers analogues

Agréments nécessaires et non nécessaires :

  • Nécessaires : nourriture, relations sexuelles, domaine de l’incontinence et de l’intempérance ;
  • Non nécessaires mais dignes de choix : victoire, honneur, richesse, etc., domaine de l’incontinence par analogie.

Même domaine des plaisirs et des peines pour l’incontinent/Intempérant et le continent/tempérant, différence dans leur attitude.

Analogues non humains de l’incontinence :

  • Bestialité : états qui tiennent de la bête (cannibalisme) ;
  • Travers morbides : folie, “s’arracher les cheveux, se ronger les ongles (…) relations sexuelles entre mâles (…) violences sexuelles depuis l’enfance”.

(…) il n’y a incontinence ou continence que dans le domaine de l’intempérance ou de la tempérance. 1149a, 20.

Comparaisons

Ne pas maîtriser ses appétits est plus grave que ne pas maîtriser son ardeur. 1149a, 20.

L’ardeur est plus raisonnable, plus naturelle, plus franche, moins irritante.

Le vice est plus grave que la bestialité, qui n’est pas délibérée.

Un homme vicieux peut en effet faire mille fois plus de maux qu’une bête. 1150a, 5.

L’incontinence est guérissable (Cf. cinquième aporie)

Contrairement à l’intempérance (qui décide), l’incontinence (prêt à regretter) est accessible au repentir. L’incontinence est consciente, elle ne présuppose pas de décision, et exclut la conviction.

A quelle résolution reste fidèle le continent (Cf. troisième aporie)

Le continent est en effet celui que, seuls, l’affection et l’appétit ne font pas changer, car il est notoire qu’on facilement le convaincre à l’occasion, tandis que les autres, c’est à la raison qu’ils sont incapables de se rendre car, pour ce qui est des appétits, il est notoire qu’ils y sont ouverts et beaucoup se laissent guider par leurs plaisirs. 1151b, 5-10.

Lorsqu’on exécute quelque chose par plaisir, on n’est pas en effet toujours intempérant, mauvais ou incontinent ; on ne l’est que si l’on succombe à un plaisir malsain. 1151b, 20.

La continence est un milieu entre deux extrêmes

Les extrêmes : le trop jouisseur et le trop peu jouisseur.

L’incontinence exclut la sagacité (Cf. première aporie)

On ne peut être à la fois sagace et incontinent.

L’incontinent ressemble donc à une Cité qui décrète tout ce qu’il faut et possède de bonnes lolis, mais n’en fait aucun usage, comme celle qu’a moquée Anaxandride : “La Cité le voulait, mais n’a cure de ses lois”. 1152a, 20.

VIII. Le plaisir (I)

Le plaisir. Nécessité de son étude

(…) une étude du plaisir et de la peine revient à celui qui aborde la politique en philosophe, car c’est lui le maître artisan de la fin par référence à laquelle nous disons chaque chose ou mauvaise ou bonne tout simplement. 1152b, 1.

Trois opinions réfractaires au plaisir

  • Aucun plaisir n’est un bien ;
  • Certains plaisirs sont bons, mais la plupart mauvais ;
  • Le bien suprême est le plaisir.

Réponses aux opinions

  • Deux sortes de biens : le bien dans l’absolue ; le bien relatif à quelqu’un ;
  • Le plaisir est “tantôt une activité, tantôt un état” : il y a plaisir par accident et activité plaisante ;
  • Le plaisir est une activité, si elle conduit à l’achèvement de notre nature, c’est éventuellement la forme supérieure du bien.

Le plaisir est un bien, car la peine est un mal

Le plaisir est nécessairement un bien, puisque la peine est un mal que tout le monde veut éviter.

Le plaisir peut être le bien suprême

Dès lors que chaque état se traduit par des activités sans entraves, peu import l’activité en quoi consiste le bonheur (…) pourvu qu’elle soit sans entraves, c’est la plus digne de choix. Or cette condition est remplie par le plaisir. Par conséquent, un certain plaisir peut être le bien suprême, quand même la plupart des plaisirs seraient mauvais, et cela, le cas échéant, de façon pure et simple. 1153b, 10.

Il y a une tendance universelle au plaisir.

Les plaisirs corporels

Ils ne sont pas mauvais, mais bons jusqu’à un certain point : “le plaisir expulse la peine”

Ainsi donc, lorsque ces jouissances ne sont pas nuisibles, il n’y a pas lieu de les dénoncer. C’est seulement lorsqu’elles le sont que c’est vil. 1154b, 1-5.

L’imperfection de la nature humaine pousse à varier les plaisirs

Et si “le changement est si agréable”, comme dit le poète [Euripide], c’est qu’il remédie à notre misère d’une certaine façon ; car s’il est un homme volontiers versatile, c’est le misérable ; misérable est donc aussi, de la même façon, notre nature si elle a besoin de changement, car elle n’est ni simple, ni honnête. 1154b, 25-30.

IX. L’amitié (Livre VIII)

Introduction

L’amitié est la chose “la plus nécessaire à l’existence”, que l’on soit riche (en capacité de faire du bien) ou pauvre (seul refuge).

Elle est utile à tout âge : elle permet d’éviter la faute pour les jeunes, de rendre service aux vieillards.

“A deux, allant de pair”, on est en effet plus capable de penser et d’agir. 1155a, 15.

L’amitié a un caractère naturel. Elle a une importance politique : cohésion de la Cité, sous la forme de la concorde. C’est “une belle chose”.

Les formes d’amitié

(…) chacun trouve aimable ce qui est bon pour lui. – Il aime pourtant, non ce qui est réellement bon pour lui, mais ce qui lui apparaît tel ! 1155b, 25.

(…) la bienveillance doit être réciproque pour faire une amitié. 1155b, 30.

Différences spécifiques :

  • Amitié “accidentelle” par intérêt : l’amitié se dissipe quand l’intérêt varie ;
  • Amitié “accidentelle” par plaisir : l’amitié évolue en fonction du plaisir, “portée par l’affection et motivée par le plaisir” ;
  • Amitié achevée :celle des “personnes de bien”, vertueuses, stable, mais rare.

Exigences de l’amitié véritable

  • Existence partagée ;
  • Partenaires agréables et bons ;
  • Est un état si elle est réciproque ;
  • Retour égal de bienfaits et de plaisirs ;
  • Joie d’être en compagnie ;
  • Un seul partenaire.

L’amitié implique une égalité.

Egalité et inégalité dans l’amitié

Suppose la supériorité d’un partenaire (père/fils ; vieillard/jeune ; homme/femme ; gouvernant/gouverné). Les avantages et les sentiments sont proportionnés.

Aimer compte plus qu’être aimé. 1159a, 10.

Indice : la joie d’aimer des mères.

L’amitié au sein des communautés

Toute association implique une forme d’amitié. 1159b, 20.

La communauté politique inclut toutes les associations, dans l’intérêt commun.

Formes de régimes politiques (et formes similaires de communautés familiales) :

  • Royauté, la meilleure, sa déviation est la tyrannie ;
  • Aristocratie et sa déviation, l’oligarchie ;
  • République (ou “timocratie), sa déviation, la moins mauvaise, la démocratie.

La forme d’amitié correspond aux différents régimes : royauté/roi bienfaiteur ; aristocratie/relation mari et femme ; timocratie/amitié entre frères ou compagnons ; tyrannie/pas d’amitié ; démocratie/intérêts communs entre égaux.

Autres formes d’amitié :

  • Amitié paternelle ;
  • Amitié fraternelle ;
  • Piété filiale ;
  • Amitié entre compagnons ;
  • Amitié conjugale.

Questions disputées (Livre IX)

Trois formes d’amitié : intérêt, plaisir, véritable, à égalité ou dans une situation de supériorité. Les entorses à l’égalité se retrouvent dans l’amitié utilitaire (par intérêt) :

  • Amitié légale : par contrat ;
  • Amitié morale : don ou service, sans clauses explicites.

Quand les partenaires ont des buts différents :

  • Echange proportionnel ;
  • Problème des relations amoureuses, instables : “aimer à l’excès sans être aimé en retour” ;

Les amitiés conflictuelles :

  • Ne pas tout céder à la même personne ;
  • Cas du remboursement non prioritaire ;
  • Ne pas rendre à tout le monde les mêmes devoirs.

Motifs de dissolution des amitiés :

  • Disparition du plaisir ou de l’intérêt ;
  • Malentendu et hypocrisie ;
  • Dépravation d’un partenaire ;
  • Elévation d’un partenaire.

Les attitudes amicales

L’amitié pour autrui vient de l’attitude envers soi-même.

(…) l’ami est un autre soi-même. 1166a, 30.

Autres attitudes amicales :

  • Bienveillance : “point de départ de l’amitié” ;
  • Concorde :  amitié politique entre gens honnêtes.

L’action bienfaisante :

  • Amour du bienfaiteur de par son métier, sa production d’oeuvres ;
  • Amour de l’existence : “l’artiste en puissance est manifeste en acte par cette oeuvre” ;
  • Beauté de l’action et joie de celui qui en bénéficie.

L’amour de soi :

  • Vulgaire : cède aux appétits irrationnels (richesses, honneurs, plaisirs corporels) ;
  • Vertueux : cède aux exigences de la raison ;
  • “L’amour de soi véritable va jusqu’au sacrifice”.

Nécessité de l’amitié pour le bonheur

L’homme est en effet un être fait pour la Cité et pour la vie en commun. 1169b, 15.

L’amitié vertueuse est un spectacle agréable et nécessaire.

(..) vivre, c’est fondamentalement sentir ou penser. 1170a, 15.

L’amitié est nécessairement limitée

(…) il ne faut ni être dépourvu d’amis, ni cependant les multiplier à l’excès. 1170b, 20.

Il faut “en avoir le nombre qui permet une vie en commun”.

Le besoin d’amis en toutes circonstances

Plaisir d’une présence :

  • Auprès des défavorisés : soulager des souffrances ;
  • Auprès des favorisés : temps agréable, plaisirs aux biens.

Conclusion générale : la vie en commun

L’amitié est communauté.

La vie en commun est une aspiration entre amis. 1171b, 30.

“Des gens de bien s’apprennent de bonnes manières”. 1172a, 10.

X. Le plaisir (II) (Livre X)

Introduction : nécessité d’un examen

Et après c’est au plaisir sans doute que la suite doit être consacrée. Car il passe pour être lié de manière on ne peut plus intime au genre d’animal que nous sommes. C’est pourquoi l’éducation des jeunes est comme le pilotage d’un navire qu’on orienterait par le plaisir et la peine. 1172a, 15-20.

Pour les uns, le plaisir est un bien, pour d’autres c’est une chose vile qui rend esclave de ses attraits. Il faut le conduire pour arriver au milieu.

Opinions sur le plaisir

L’hédonisme d’Eudoxe

Eudoxe croyait que le plaisir était le bien : tous les êtres y aspirent, avec ou sans la raison. Eudoxe était exceptionnellement tempérant. Nous fuyons le chagrin, donc “c’est par soi que son contraire [le plaisir] est appréciable”.

L’antihédonisme

Platon réfute la thèse selon laquelle le bien est le plaisir : “la vie d’agrément est plus appréciable avec la sagacité que sans elle”.

Arguments irrecevables

Si le plaisir ne fait pas partie des qualités, il n’est pas un bien : faux, les actes vertueux ne sont pas non plus des qualités, ni le bonheur.

Le bien est défini, le plaisir est indéfini, car “susceptible de plus ou de moins” : faux, on peut pratiquer aussi la justice, la tempérance, ou avoir la santé, plus ou moins.

Le plaisir et mouvement (vitesse et lenteur) et génération : faux, l’acte de jouir n’a pas de vitesse ; il est “exclu que n’importe quoi vienne de n’importe quoi”.

Le chagrin est indigence et le plaisir comble ce vide : il n’y a pas de peine liée au plaisir d’apprendre ou au plaisir des sens ou des souvenirs, donc pas de vide à combler.

Les plaisirs répréhensibles : “il n’y a pas là de quoi tirer un vrai plaisir” ; “les plaisirs sont toujours appréciables ; il y a différentes formes de plaisir.

Conclusion

Ainsi donc, le plaisir n’est i le bien, ni une chose toujours appréciable (…). Et c’est aussi un fait évident que certains plaisirs sont appréciables par eux-mêmes : ils se distinguent par leur forme ou les sources dont ils viennent. 1174a, 5-10.

Nature du plaisir

Le plaisir est “une sorte de tout”, un “acte achevé, car il ne lui manque rien qui viendrait par la suite achever sa forme”. Le plaisir n’est pas un mouvement se déroulant dans le temps.

Le plaisir qu’on éprouve dans l’instant est en effet une sorte de tout. 1174b, 5.

Le plaisir, complément de l’acte parfait :

  • “[L]’activité la plus parfaite est celle du sujet le mieux disposé en présence du meilleur des objets qui lui soient accessibles” ;
  • L’activité achevée est la plus agréable, “A chaque sens correspond un plaisir” ;
  • Le plaisir est une fin qui vient s’ajouter ;
  • “Le plaisir dure aussi longtemps que l’acte parfait” ;
  • “Le plaisir s’émousse comme l’acte parfait” : on ne peut avoir continuellement du plaisir ni être continuellement en activité ;
  • “Le plaisir est une aspiration aussi universelle que la vie”.

Les différentes sortes de plaisirs :

  • “Des activités différentes produisent des plaisirs différents” : réalités naturelles, produits de l’art ; activités de la pensée ou des sens ;
  • “Le plaisir favorise l’activité qu’il accompagne” ;
  • “Le plaisir tiré d’une activité empêche d’autres activités” ;
  • “Le plaisir propre à une activité vertueuse est honnête et le plaisir lié à une vilaine activité est mauvais” ;
  • Les plaisirs purs : la différence entre activités noétiques (qui concerne l’acte de connaissance) et sensitives se retrouve entre les plaisirs ;
  • Plaisirs humains : différent de celui de l’animal, “des ânes vont préférer la paille à l’or” (Héraclite).

XI. Le bonheur

Le bonheur est l’une des activités recherchées en elles-mêmes. 1176a, 30.

Le bonheur ne manque de rien et se suffit à lui-même.

Les activités ludiques, comme les actions vertueuses, sont appréciables par elles-mêmes, mais elles sont plus nuisibles qu’utiles. Le jeu n’est pas le bonheur : pas de vertu ni d’intelligence ; porte sur les plaisirs corporels plutôt que raffiné ; “la détente n’est pas une fin.

(…) l’existence heureuse (…) est l’expression de la vertu. 0r cette existence se prend avec sérieux et ne se déroule certainement pas dans le jeu. 1177a, 1.

Le bonheur achevé

Le bonheur traduit la vertu et est la vertu suprême. Le bonheur est une “activité méditative”, la plus haute et la plus continue. Le plaisir est “inextricablement mêlé au bonheur”. La plus agréable activité traduit la vertu de la sagesse. L’activité méditative est caractérisée par son autosuffisance.

Bonheur humain et bonheur divin

Une telle existence dépasse peut-être l’humain.

Il ne faut cependant pas suivre ceux qui conseillent de “penser humain”, puisqu’on est homme et de “penser mortel”, puisqu’on est mortel ; il faut au contraire, dans toute la mesure du possible, se comporter en immortel et tout faire pour vivre de la vie supérieure que possède ce qu’il y a de plus élevé en soi, car, bien que peu imposante, cette chose l’emporte de beaucoup en puissance et en valeur sur toutes les autres. 1177b, 30 – 1178a, 1.

Le bonheur divin, de l’intelligence, de la méditation, est supérieur et indépendant.

Jusqu’où peut aller le bonheur ?

Le bonheur est une forme de méditation.

(…) plus loin s’étend la méditation, plus loin s’étend le bonheur et plus les êtres sont à méditer, plus ils ont de bonheur. Ce n’est pas une coïncidence, c’est au contraire que le bonheur marche au pas de la méditation. 1178b, 25-30.

Il faut un “confort extérieur” (corps sain, nourriture) car “la nature humaine ne suffit pas à méditer”. Des ressources limitées suffisent.

(…) celui qui a une activité intellectuelle et cultive son intelligence tout en état parfaitement disposé semble bien être aussi le plus cher aux dieux. (…) le sage plus que tout autre, doit être l’homme heureux. 1179a, 20-25.

Appendice : l’éducation au bien et le politique

Rappel du but final : devenir bon

La fin est d’exécuter ce qui est bon. Il ne suffit pas de savoir ce qu’est la vertu, mais tâcher de l’avoir et de l’exercer.

L’insuffisance des arguments dans la plupart des cas

Le grand nombre en effet, de par sa nature, n’obéit pas à la honte, mais à la peur ; il ne se garde pas non plus des vilaines choses parce qu’elles sont laides, mais parce qu’elles entraînent des punitions. 1179b, 10.

Nécessité de bonnes habitudes préalables

Il faut (…) préalablement travailler, par les habitudes, l’âme de celui qui écoute, pour bien l’orienter dans ce qu’elle aime et déteste, comme une terre qui doit nourrir la semence. 1179b, 20-25.

Nécessité des lois pour créer de bonnes habitudes

(…) les lois doivent avoir établi la manière d’être élevé et dont il faut se conduire, car les jeunes alors ne trouveront pas pénible ce qui est devenu une habitude familière. 1179b, 30-35.

Les lois possèdent une force contraignante que n’a pas l’autorité paternelle. 1180a, 10.

L’obligation faite à chacun d’avoir la capacité de législateur

(…) le mieux est que voit le jour une préoccupation commune de l’éducation et qu’elle soit correcte. Mais quand l’autorité publique s’en désintéresse, on peut penser qu’il revient à chaque particulier d’aider ses propres enfants et ses amis à devenir vertueux et d’avoir la capacité de le faire ou du moins d’en prendre la résolution. 1180a, 25-30.

Chacun doit être capable d’être législateur.

👀 A comparer avec le concept de Kant de “législation universelle” dans la fiche de lecture Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs.

Son implication : une connaissance générale de niveau scientifique

(…) le meilleur traitement individuel, que ce soit en médecine ou en gymnastique ou en n’importe quel autre domaine, sera administré par celui qui possède une connaissance générale et sait ce qui convient à tous ou à tels genre de personnes. C’est en effet ce qui est commun qui fait l’objet des sciences (…). (…) celui qui souhaite par ses soins améliorer les autres en grand ou petit nombre [doit] s’efforcer d’acquérir une capacité de législateur, puisque c’est par le moyen de lois que nous pouvons devenir bons. 1180b, 10-25.

Comment devenir législateur ?

Ce ne sont pas les politiques qui l’enseignent, ils n’en ont que l’expérience. Les sophistes prétendent l’enseigner mais n’en ont pas l’expérience. “Sans expérience, l’étude des lois est sans profit”.

Introduction à l’étude des question politiques

Par conséquent, dès lors que ceux qui précèdent ont négligé d’explorer à fond le problème de la législation, il vaut plutôt mieux sans doute l’examiner personnellement et donc, en général, traiter du régime politique, afin que, dans la mesure du possible, soit achevée la philosophie qui concerne les affaires humaines. 1181b, 10-15.

Suivent après l’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème, Les Politiques et la Constitution des Athéniens.

Bibliographie

Aristote, Oeuvres complètes, Flammarion.

Christian Godin, La Philosophie pour les nuls.

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Platon, Les Lois.

Suzanne Rameix, Fondements philosophiques de l’éthique médicale.

Voir aussi

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Descartes – La puissance de juger de l’esprit.

Descartes, le Corps-machine.

En soi/Pour soi.

Hétéronomie/Autonomie.

Inférence.

Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs

Le Plaisir est-il raisonnable ?

Les origines de la Philosophie – L’École ionienne

Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze.

Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme.

Platon, République IV – La tripartition de l’âme.

Platon, Timée ou De la Nature – Les maladies de l’âme

Sartre, L’existentialisme est un humanisme

Dsirmtcom, septembre 2018.

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2 réponses à “Fiche de lecture – Aristote, Ethique à Nicomaque

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