Où commence la philosophie ? J.-P. Vernant

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Le vol d’Icare – Photo @dsirmtcom, septembre 2017

Notes philosophiques n° 16

Texte du jour

Où commence la philosophie ? II y a deux façons d’entendre la question. On peut se demander d’abord où situer les frontières de la philosophie, les marges qui la séparent de ce qui n’est pas encore ou pas tout à fait elle. On peut se demander ensuite où elle est apparue pour la première fois, en quel lieu elle a surgi – et pourquoi là plutôt qu’ailleurs. Question d’identité, question d’origine, liées l’une à l’autre, inséparables –, même si en trop bonne, en trop simple logique, la seconde semble supposer déjà résolue la première. On dira : pour établir la date et le lieu de naissance de la philosophie, encore faut-il connaître qui elle est, posséder sa définition afin de la distinguer des formes de pensée non philosophiques. Mais, à l’inverse, qui ne voit qu’on ne saurait définir la philosophie dans l’abstrait comme si elle était une essence éternelle? Pour savoir ce qu’elle est, il faut examiner les conditions de sa venue au monde, suivre le mouvement par lequel elle s’est historiquement constituée, lorsque dans l’horizon de la culture grecque, posant des problèmes neufs et élaborant les outils mentaux qu’exigeait leur solution, elle a ouvert un domaine de réflexion, tracé un espace de savoir qui n’existaient pas auparavant, où elle s’est elle-même établie pour en explorer  systématiquement les dimensions. C’est à travers l’élaboration d’une forme de rationalité et d’un type de discours jusqu’alors inconnus que la pratique philosophique et le personnage du philosophe émergent, acquièrent leur statut propre, se démarquent, sur les plans social et intellectuel, des activités de métier comme des fonctions politiques ou religieuses en place dans la cité, inaugurant une tradition intellectuelle originale qui, en dépit de toutes les transformations qu’elle a connues, n’a jamais cessé de s’enraciner dans ses origines.

Jean-Pierre Vernant, “Les origines de la philosophie”, Mythe et pensée chez les Grecs.

Introduction

Ce deuxième extrait de l’ouvrage de J.-P. Vernant traite, comme le précédent (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’Ecole ionienne). A la question introductive du texte “Où commence la philosophie ?”, l’auteur nous explique qu’elle contient en fait deux questions sous un seul intitulé. La première de cette question est d’ordre sémantique : Dans quel domaine peut-on situer la philosophie, autrement dit qu’est-ce qui la différencie d’autres discours ? La deuxième question est d’ordre géographique : où la philosophie a-t-elle pris naissance ? La thèse qu’expose J.-P. Vernant analyse l’ordre le plus adéquat pour se poser ces deux questions : doit-on rechercher d’abord à définir ce qu’est la philosophie, puis aller à la découverte de sa genèse, ou l’inverse ?

A l’aube de la philosophie

Ceci n’est pas de la philosophie (ni une pipe)

Comme nous l’avions vu dans l’article Philosophie et violence, selon Eric Weil, l’essence de la philosophie est d’être un discours. Cependant, il existe d’autres discours que le discours philosophique.Il faut donc pouvoir caractériser ce qui distingue la philosophie des autres discours, si proches soient-ils d’elle.

Ce qui n’est “pas encore” de la philosophie, c’est par exemple le discours basé sur l’opinion – la doxa grecque, voir l’article Platon, Ménon – L’opinion droite -, qui se fonde non sur la raison, mais sur des croyances ou des préjugés (sur ce terme, voir l’article La « Méthode » selon Descartes). Ce discours peut énoncer quelque chose qui est vrai – comme la vérité que recherche la philosophie -, mais il peut aussi être erroné, car ne pouvant être prouvé : si mon discours énonce que les extraterrestres existent, il est peut-être vrai, mais, à ce jour, il est impossible de prouver leur existence.

Ce qui n’est pas “tout à fait” la philosophie s’apparente au discours des sophistes (voir l’article Platon, Ménon ou de la Vertu). Le discours du sophiste s’attache plus à sa forme – ils pratiquent la rhétorique, art de bien parler -, qu’à son fond. L’essentiel est de persuader et non de convaincre (voir l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze). Le discours a l’apparence de la vérité, mais c’est un raisonnement spécieux, trompeur, et par conséquent faux.

Voilà donc posées les “frontières” qui séparent la philosophie de discours pouvant sembler au premier abord en relever, mais qui ne sont pas de nature philosophique. Il reste à pouvoir situer son lieu d’apparition.

L’origine du monde

La philosophie ayant été identifiée comme ne pouvant être autre qu’un discours philosophique véritable, il faut, pour répondre à la deuxième question sous-tendue par celle de l’introduction, déterminer son origine géographique. En corollaire, il faut examiner les raisons qui font qu’elle a pris corps à cet endroit et non dans un autre.

Ces deux questions envisagées, identité et origine de la philosophie, se montrent étroitement unies l’une à l’autre. Déterminer ce qu’est la philosophie (voir l’article Qu’est-ce que la philosophie ?), c’est pouvoir dire qui elle est, à l’instar de Socrate lorsque, pour pouvoir connaître véritablement une chose, pose la question Ti esti (Qu’est-ce que c’est ?), qui conduit à une définition de cette chose. Identifier où elle apparaît – et pourquoi là -, c’est pouvoir dire comment elle est apparue. Ainsi, nous pourrons la situer dans le temps et dans l’espace.

L’oeuf, la poule et le philosophe

Il pourrait sembler que la connaissance de sa définition doive précéder celle de son lieu d’apparition. De sa définition découlerait l’identification de son origine. En ayant établi les contours de ce qu’est la philosophie et de ce qu’elle n’est pas, il serait bien plus simple alors d’en déterminer “la date et de le lieu de naissance”. Mais, comme le souligne J.-P. Vernant, ces questions d’identité et d’origine sont “inséparables”. Et il détaille plus loin cette notion. Nous sommes ici dans un dilemme similaire à celui de pouvoir dire qui de l’oeuf ou de la poule est venu en premier, ou encore dans un dualisme (voir ce terme dans le Carnet de vocabulaire) quasi cartésien, où il est impossible de séparer corps et esprit, même s’ils sont différents.

L’âme et le corps sont distincts mais pas séparés. Descartes, Les Passions de l’âme, 30.

Vouloir d’abord définir la philosophie revient à la considérer comme une chose détachée de sa réalité concrète, de ses racines – son origine -, et dont la nature serait “éternelle”, autrement ne s’inscrivant pas dans un temps ou dans une histoire. C’est pourtant dans ce temps et dans cette histoire que nous allons pouvoir trouver la philosophie, sémantiquement et géographiquement.

Vers l’inconnu pour trouver du nouveau

Histoire sans paroles (mais avec discours)

Pour savoir qui est la philosophie, il faut donc examiner comment elle est née. C’est se poser la question suivante: quelles sont les “conditions” qui ont permis qu’elle acquiert une existence ? Nous sommes ici comme le scientifique qui cherche à déterminer les conditions nécessaires pour l’apparition de la vie : la présence d’eau, de carbone, la distance du Soleil. Connaître les conditions d’apparition de la philosophie, c’est observer ce qui a permis qu’elle apparaisse, et pourquoi elle est apparue là précisément.

Mais ça c’était avant

Nous avions étudié dans l’article Les Origines de la philosophie – L’École ionienne un autre extrait du texte de J.-P. Vernant, qui décrivait dans la Grèce antique le passage d’une culture de tradition orale vers une transmission écrite du savoir. Alors que l’éducation se fondait sur l’écoute des récits légendaires de la mythologie grecque, des penseurs ont voulu chercher à expliquer le monde à l’aide de la raison, et non plus des dieux du panthéon grec. Ils n’étaient pas encore appelés philosophes, mais “physiciens”. Le “mouvement” historique de la naissance de la philosophie commence avec eux, les Présocratiques, dénommés ainsi parce qu’antérieurs à Socrate. Nous ne possédons d’eux que des fragments d’écrits – notamment ceux retranscrits par Diogène Laërce -, mais qui montrent déjà la volonté de dépasser le mythe, la croyance, pour cheminer vers une vérité fondée sur la raison. Notons aussi que nous ne possédons aucun écrit de Socrate, qu’on dénomme le “père” de la philosophie (voir l’article de D.Guillon-Legeay, Socrate : le père de la philosophie, sur @IPhilo_App). Nous ne connaissons son oeuvre que par les écrits de Platon, son disciple.

Pensée nouvelle et mythe antique

Comme le recommande J.-P. Vernant, suivons le “mouvement” qui a permis la constitution de la philosophie. Avant les Présocratiques, la culture grecque décrivait le monde au moyen d’une théogonie (voir la définition de ce terme dans l’article Les Origines de la philosophie – L’École ionienne). Les dieux, leur naissance, leur généalogie, les liens entre eux, racontaient comment le monde avait été créé et comment il était organisé. Au VIème siècle avant notre ère, Thalès de Milet est le premier penseur à vouloir chercher à comprendre le monde en utilisant une pensée détachée des croyances et fondée sur la raison. Le monde n’est plus envisagé sur le mode de la généalogie des dieux, de leurs liens entre eux. Comme lorsque Descartes rejette toutes ses anciennes opinions basées sur des préjugés ou sur ses sens trompeurs, et pose un doute hyperbolique sur toute choses afin de parvenir à une connaissance scientifique pouvant être démontrée comme claire et distincte et donc vraie (voir l’article La “Méthode” selon Descartes), Thalès et ses disciples font table rase des mythes et posent “des problèmes neufs”. Les Présocratiques élaborent un système composé d’éléments, de principes, qui tendent vers une explication rationnelle du monde, totalement innovante. Les problèmes identifiés se voient résolus à l’aide des “outils mentaux” que sont la pensée, la raison, l’intellect. La transmission de leurs discours se faisant par écrit – même si, comme nous l’avons souligné, il ne nous est parvenu d’eux que des fragments -, permet de constituer une véritable “banque” de discours qui vont être le terreau des réflexions des philosophes à venir. Rappelons que les Sept Sages, dont faisaient partie Thalès, vivaient dans la Grèce antique au Vième siècle avant J.-C., soit il y a près de trois millénaires avant notre XXIème siècle. La possibilité exceptionnelle qui nous est offerte de pouvoir lire de nos jours des parties de leurs discours, nous permet d’assister “en direct” à la naissance de la philosophie grâce, à ce savoir qui s’organise et de voir s’opérer la gestation des futurs discours pleinement philosophiques.

Le statut propre de la philosophie

Cet “espace de savoir”, constitué par les écrits des Présocratiques, va permettre l’avènement de la philosophie, et en poser les fondations. La pensée rationnelle, et le discours spécifique, innovant, qui remet en cause les croyances engendrées par les mythes, vont donner son identité à la philosophie, et, par suite, un statut à celui qui choisit de philosopher plutôt que de s’en remettre à des dieux hypothétiques. Dans son Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Louis-Marie Morfaux cite le sociologue Jean Stoetzel à propos du statut :

Le statut donne à l’individu la définition sociale de lui-même. J. Stoetzel.

Nous voilà revenus à la notion de définition. Le statut qu’acquiert le philosophe va le différencier des autres membres de la Cité. Il se différenciera socialement, comme appartenant à un groupe donné parmi les groupes de la société. Il occupera un rôle intellectuel spécifique, distinct des autres fonctions instituées dans la Cité, “politiques ou religieuses”. Ce statut et ce rôle traceront ainsi les “frontières de la philosophie” déjà évoquées au début de ce texte. Cette recherche historique et culturelle de l’origine de la philosophie, qui veut répondre à la deuxième question exposée dans la première partie de cet article – où et comment la philosophie est apparue -, démontre la thèse de J.-P. Vernant : pour savoir ce qu’est la philosophie, “il faut examiner les conditions de sa venue au monde”. En ayant opté pour cette démarche , qui semble a priori illogique, la connaissance de l’origine de la philosophie va permettre de lui attribuer une véritable définition. Cela va également nous faire prendre conscience que la philosophie d’aujourd’hui prend sa source dans les fondations établies par les premiers penseurs grecs. L’image des racines utilisée en conclusion du texte n’est pas sans rappeler l’arbre des sciences de Descartes :

Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale. Descartes, Principes de la philosophie, Lettre-préface.

La métaphore cartésienne montre que les racines de l’arbre de la philosophie sont constituées par la métaphysique. L’étymologie de ce terme vient de l’expression grecque meta ta physica, qui signifie “après la physique”. Cette expression a été utilisée par Andronicos de Rhodes, philosophe du Ier siècle après J.-C., pour qualifier les livres d’Aristote venant après ceux de la Physique (Morfaux, Op. cit.). Nous pourrions presque l’utiliser au regard  de l’image des racines : les premiers penseurs grecs étaient dénommés les physiciens, ceux qui ont permis à la philosophie de “prendre racine”, et de croître et se développer jusqu’à nos jours.

Conclusion

Nous avons vu que la thèse de J.-P. Vernant démontrait que l’ordre de questionnement n’était pas celui qui, de prime abord, paraissait le plus logique : définir ce qu’est la philosophie, puis trouver où et quand elle est apparue. En se questionnant d’abord sur l’origine de la philosophie, il devient possible de mieux la définir, comme une rationalité qui se construit peu à peu pour devenir enfin la philosophie comme discours fondé sur la raison. En procédant ainsi, J.-P. Vernant suit les pas de Descartes et de son “ordre des raisons” (voir l’article La Méthode, selon Descartes). Chercher à définir d’abord la philosophie pour trouver son lieu d’apparition relève d’un ordre naturel. Partir de l’origine de la philosophie, pour parvenir à sa définition est suivre un ordre des raisons : il faut examiner la première proposition – où est née la philosophie et quelles conditions ont permis son avènement -, rechercher tous les éléments et établir comme vraie cette proposition. En l’occurrence, les premiers penseurs grecs, grâce à leur choix d’expliquer le monde avec la pensée rationnelle, ont fondé la future philosophie. Ses racines se sont nourries du terreau fertile de leur sagesse.

Dsirmtcom, novembre 2017.

Bibliographie

Descartes, Les Passions de l’âme. Texte en accès libre

Descartes, Principes de la philosophie. Texte en accès libre

Jean-Paul Dumont et coll., Les Présocratiques, Bibliothèque de la Pléiade

Daniel Guillon-Legeay, Socrate : le père de la philosophie.

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Librairie Générale française. Texte en accès libre

Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences Humaines, Armand Colin.

Jean-Pierre Vernant, “Les origines de la philosophie”, Mythe et pensée chez les Grecs.

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2 réponses à “Où commence la philosophie ? J.-P. Vernant

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