Philosophie et violence, selon Eric Weil

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L’érable rouge fête l’été indien en #Bretagne – Photo @dsirmtcom, novembre 2017

Notes philosophiques n° 15

Texte du jour

L’homme est un être parlant, un être pensant, qui agit raisonnablement c’est-à-dire selon le discours ou du moins selon un discours. Pour le philosophe le discours est essentiel, mais l’homme peut repousser le discours en connaissance de cause : il est difficile de dire en vue de quoi il le repousse car dès qu’on attribue à cet acte un sens on revient à la raison et au discours. L’homme vit et dans cette vie peut faire de la philosophie mais ce n’est qu’une de ses possibilités et les autres possibilités sont aussi importantes et peuvent pour l’homme être infiniment plus importantes que cette première qui est la seule véritable pour la philosophie mais dont la philosophie ne saurait démontrer la vérité à l’homme parce que le philosophe fait son choix avant de démontrer quoique ce soit.
L’opposition n’est donc pas seulement entre les discours – s’il en était ainsi le discours absolument cohérent aurait raison absolument et l’homme le réaliserait toujours soit totalement soit en partie. L’opposition est entre le discours et la violence. L’homme choisit, et son choix est libre, c’est-à-dire absurde et irréductible à n’importe quel discours. L’homme n’est pas essentiellement raisonnable au fond de son être, l’homme est autre chose que discours. Il peut se tourner vers le discours, il peut se comprendre dans son discours mais il n’est pas discours. La raison est une possibilité de l’homme non une nécessité, c’est-à-dire une possibilité qui possède au moins une autre possibilité, et cette autre possibilité est la violence.
Violence de l’homme qui n’accepte pas le discours de tel autre homme et qui cherche le contentement en luttant pour son propre discours qu’il veut unique non seulement pour lui mais pour tout le monde et qu’il tente de rendre réellement unique par la suppression réelle de tous ceux qui tiennent d’autres discours.
Violence de l’homme qui s’affirme dans son être tel qu’il est pour lui-même, qui ne veut que s’exprimer tel qu’il se sent, dans un langage qui lui permette de se comprendre, de s’exprimer, de se saisir, mais langage qui ne s’expose pas à la contradiction et contre lequel nulle contradiction n’est imaginable puisqu’il ne connaît pas de principes communs : ce qui est commun à tous ou seulement à plusieurs n’est plus l’être de cet homme pour cet homme même.
Violence subie, reconnue comme l’essentiel de la vie, que celle qui ne vient pas de l’homme et qui lui arrive d’une nature, d’un être supérieur ou suprême : c’est elle qui compte pour cet homme, non le discours, et l’homme peut la vivre en la subissant librement ou en se dressant, violent, contre elle, s’éprouvant comme vie dans une lutte qu’il sait perdue à l’avance, mais qui est tout ce qui lui donne contenu, valeur et dignité.
Violence au fond de l’existence de celui qui, travaillant, cherchant, se dominant, ne pense pas pouvoir se débarrasser du donné en tant que tel et en sa totalité, et qui, acceptant son sort de force mineure en face d’une force immense, sans emphase et sans pathos, s’affirme dans des succès temporaires, passagers, vains et qu’il connaît comme tels.

Eric Weil, Logique de la philosophie.

Introduction

Philosophie et discours sont les deux mamelles de la pensée rationnelle. Cette phrase paraphrasant Sully, le ministre d’Henri IV, se veut un essai de résumé du thème abordé par Eric Weil : l’homme et le discours. Il y développe la thèse suivante : l’homme est libre de choisir ou non de philosopher, et donc de s’exprimer ou non par un discours. La philosophie n’est pas le seul choix que peut faire l’homme. L’alternative à la philosophie est, selon Eric Weil, la violence. Quelles conséquences peut avoir cette possibilité de choisir, notamment sur la pensée rationnelle ? L’opposition est-elle entre le ou les discours, et une ou des violences ?

Structure du texte étudié

La philosophie n’est qu’un parmi les possibles

Parole, pensée, raison et discours

Paroles, paroles, paroles…

Dès le début de ce texte, Eric Weil donne une définition de ce qu’est l’homme : il a la faculté de parler, de penser, d’agir avec raison. Examinons en premier lieu cette question insoluble : à l’instar de la poule et de l’oeuf, qui du langage ou de la pensée est venu le premier ? Simone Manon, professeur de philosophie nous éclaire, une fois de plus, sur ce thème.

(…) pour penser il faut parler mais pour parler il faut penser. Simone Manon, Comment concevoir les rapports de la pensée et du langage ?.

D’une part, la pensée dépend du langage. Notre pensée naît en même temps que nous apprenons à parler. Les deux se forment simultanément : la pensée apprend le langage, et celui-ci construit la pensée. D’autre part, même si, comme Descartes, nous pouvons exercer notre faculté d’imaginer (Cf. L’article Imaginer et concevoir – Descartes) en nous représentant mentalement un triangle, voire un chiliogone (figure géométrique de mille côtés), ou un myriogone (polygone de dix mille côtés), il reste que nous leur associerons toujours un mot – leur dénomination -, et qu’il nous sera impossible de dissocier l’image dans notre pensée du mot qui lui correspond. Comme le dit Hegel, cité par Simone Manon (Ibid.) :

(…) vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Hegel, Encyclopédie, III, Philosophie de l’esprit.

Parler et penser ne sont qu’une même chose. A la genèse de la pensée, à sa réalité, Simone Manon indique enfin la spécificité du contenu du langage. Selon la langue parlée, l’expérience de la réalité sera différente. En Inuktitut, la langue des Inuits, le terme “glace de mer” est décrit avec 93 appellations différentes (source : Historica Canada), là où le Français compte moins d’une dizaine de synonymes pour le terme “glace”, au sens d’eau congelée (source : cnrtl.fr). Comme l’écrit Georges Mounin, linguiste (cité encore une fois par Simone Manon) :

Chaque langue reflète et véhicule une vision du monde.

Notre pensée sera donc à la fois inséparable des mots et de la langue que nous utiliserons. La représentation que nous nous ferons de la réalité qui nous entoure sera fondée sur notre langage (voir aussi la notion de “Représentation” dans Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?). Roger-Pol Droit donne un exemple qui permet de percevoir finement quelle est l’influence du fait de pouvoir  nommer les choses, en évoquant la situation où nous mangeons quelque chose dont nous ne connaissons pas le nom :

Il serait excessif de dire que connaître le nom change le goût. Mais cela altère à coup sûr notre attitude envers le goût, notre manière de le considérer. Nous goûtons sans doute de façon plus interrogative, plus attentive et tâtonnante, l’aliment dont nous ignorons le nom. Au contraire, une fois que nous l’avons appris, nous mangeons du nom, nous ingérons des nappes de langage, nous digérons des tranches de vocable. Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne.

L’incapacité à pouvoir nommer les choses génère un inconfort, un moment où l’inconnu s’empare de notre pensée, modifiant notre rapport au monde qui nous entoure, parfois même bloquant la pensée. Nous pouvons expérimenter ce quasi-blocage lors d’un un séjour dans un pays où la langue nous est inconnue. L’absence totale des mots nous oblige alors à développer d’autres stratégies de communication : mimer le mot par des signes, dessiner, etc.

Ainsi, nous sommes des êtres parlants et pensants, sans que nous puissions dissocier pensée et langage, à l’instar de l’union du corps et de l’esprit, étudiée par Descartes dans ses Méditations métaphysiques. Nous allons explorer avec lui et avec Pascal la notion de “pensée”.

Cogito et le roseau pensant

Dans la deuxième Méditation, après avoir révoqué en doute ce que les sens et l’éducation lui avaient appris, Descartes parvient à une première certitude, claire et distincte : il existe, il est une “chose qui pense”. C’est le Cogito, exprimée de deux façons complémentaires :

Je pense, donc je suis. Descartes, Discours de la méthode, IV.

Je suis, j’existe. Descartes, Méditations métaphysiques, II.

Pour mémoire, le Discours de la méthode est paru en 1637, et les Méditations en 1641. Pour établir cette certitude, Descartes met en pratique sa méthode (voir l’article La “Méthode” selon Descartes) : il ne veut considérer comme vrai que ce qui se clairement et distinctement à son esprit. Et la première chose qu’il peut ainsi considérer comme vraie est son existence, ce qui lui permettra de déterminer ce qu’il est, son essence : “une chose qui pense” (Méditations, II). L’homme est donc essentiellement un être qui pense, et comme nous l’avons précédemment, un être doué de parole.

Pascal rejoint Descartes en décrivant l’homme comme un “roseau pensant”. Il ajoute ceci :

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale. Pascal, Pensées, fragment 347.

Pour exercer sa pensée, il nous faut un langage ; pour “bien penser”, il nous faut user de raison, comme nous allons l’examiner maintenant.

La Raison

Après avoir présenté l’homme comme un être parlant et pensant, Eric Weil apporte cette précision : l’homme agit avec raison. La pensée rationnelle, l’action rationnelle ont été le thème majeur de plusieurs philosophes.

Les Présocratiques (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne) ont les premiers voulu apporter une explication rationnelle au monde qui les environnaient, afin de passer d’une explication de l’univers fondée sur les mythes – autrement dit sur des croyances -, à un monde appréhendé au moyen d’une pensée usant de la raison.

Pour Platon, la raison est une des vertus que doit posséder l’homme qui veut être heureux. Pour lui, la raison est d’ailleurs synonyme de sagesse. En tant que vertu, elle prend d’ailleurs ces deux dénominations (voir l’article Platon, Gorgias ou De la Rhétorique). Agir raisonnablement, c’est donc agir vertueusement pour le créateur de l’Académie, son école de philosophie.

Aristote considère que la raison est le propre de l’homme. Il distingue ainsi trois sortes de vies. La vie végétative – appelée aussi vie de nutrition et vie de croissance – est celle que l’homme a en commun les plantes. La vie sensitive concerne les animaux et est commune avec l’homme. La vie rationnelle – ou vie pratique – est la vie qui est caractéristique de l’homme.

Reste donc une certaine vie pratique de la partie rationnelle de l’âme, partie qui peut être envisagée d’une part au sens où elle est soumise à la raison, et, d’autre part, au sens où elle possède la raison et l’exercice de la pensée. Aristote, Éthique à Nicomaque, 1098a.

Nous voyons ici le lien qu’établit Aristote entre la raison et la pensée. Pour lui, l’homme est un “être pensant” – comme le décrit Eric Weil -, et sa spécificité, son essence, est d’avoir une pensée rationnelle. La notion de vie pratique, de sagesse pratique est en lien avec le fait d’agir raisonnablement. L’homme atteint le “souverain bien”, autrement dit le bonheur, par une vie vertueuse guidée par la raison.

Dans la première partie du Discours de la méthode, Descartes nous indique que le “bon sens” (synonyme ici de “raison”) est ce que nous avons tous en commun. Nous sommes donc tous des êtres raisonnables, nous disposons tous de la raison. Pourtant il ne suffit pas d’avoir à disposition la raison pour être doué de raison dans son usage :

Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Descartes, Discours de la méthode.

Pour agir raisonnablement, il faudra disposer à la fois de la raison et d’une méthode pour la mettre en pratique. C’est cette méthode qui est décrite dans son célèbre Discours, mais aussi dans d’autres ouvrages comme les Règles pour la direction de l’esprit (voir l’article La “Méthode” selon Descartes).

Nous voyons grâce à ces philosophes que la raison est l’essence de l’homme, et nous voyons aussi avec Descartes que la seule possession de la faculté de raison ne peut suffire. Quittant son discours méthodique, examinons à présent ce que signifie le terme “discours”.

Le discours

Cours, Forrest !

Les actes qu’accomplit l’homme sont donc guidés par la raison. Selon Eric Weil, celle-ci s’exprime sous la forme d’un discours. La définition de ce terme est la suivante :

(…) mouvement de la pensée qui va d’un jugement à un autre en parcourant (…) un ou plusieurs intermédiaires pour atteindre à la connaissance. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

L’étymologie du terme “discours” vient du latin discursus qui signifie “action de courir ça et là” (Morfaux, Op. cit.). Cette course de la pensée, à la recherche de la vérité, implique l’examen de différents jugements ou affirmations. Nous retrouvons ici la notion de méthode chère à Descartes.

La méthode du discours

Les deuxième et troisième préceptes de la Méthode, sont respectivement la règle de l’analyse et celle de la synthèse. La règle de l’analyse consiste, devant un problème à résoudre, à le décomposer en éléments de moins en moins complexes. L’examen par le discours des différents jugements va donc passer par ces “intermédiaires” qui permettront de mieux comprendre l’essence du problème. Une fois cette analyse réalisée, la règle de de la synthèse va reconstruire les données du problème, mais cette fois en établissant des liens entre elles selon la raison et non selon un ordre “naturel” ou même l’absence d’ordre véritable.

Evolution vs Création

Prenons un exemple pour mieux éclairer cette notion d’”ordre des raisons”. Lorsque Darwin élabore sa théorie de l’évolution biologique des espèces, il cherche à expliquer le phénomène des changements qui se produisent chez les êtres vivants. Son analyse le conduira à expliquer l’évolution par la sélection naturelle et la concurrence vitale. Il n’a pas observé le défilement naturel, chronologique, des changements des espèces, mais a recherché des liens entre certains animaux, autrement dit un ordre des raisons de ces changements. Il a notamment ainsi pu montrer que les premiers vertébrés terrestres ont évolué à partir de poissons, comme l’avait pressenti bien longtemps avant lui le philosophe présocratique Anaximandre (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne). Il s’est à l’époque attiré les foudres des créationnistes, qui croyaient que le monde avait été créé par Dieu à partir du néant. Ces derniers suivaient quant à eux un ordre sans lien de raison entre les choses : la création de la lumière suivie de celle du ciel, des végétaux, des animaux, etc. Nous avons ici deux discours qui s’opposent : celui de Darwin, basé sur la raison ; et celui des créationnistes, basé sur la croyance. Ceux-ci ont “repoussé” le discours de Darwin. Voyons maintenant cette notion telle que la présente Éric Weil.

Où le discours se mord la queue

Plein d’essence

L’essence de la philosophie réside dans le discours philosophique. La raison, la pensée rationnelle, s’expriment dans le langage au moyen des mots, dans un discours.  Sans mots, sans pensée rationnelle, il est impossible de philosopher. L’exemple le plus célèbre est celui de Socrate lorsqu’il pratique la dialectique, l’art du dialogue qui permet de cheminer vers la véritable connaissance (art évoqué notamment dans l’article Une “Vie accomplie” – Aider à mourir quand la vie n’a plus de sens ?). , Sans mots, l’oeuvre de Platon, le premier philosophe à avoir transmis une oeuvre sous forme écrite, ne nous serait jamais parvenue – ou sous forme de fragments à l’instar des Présocratiques.

Le rejet

Si donc le philosophe ne peut “repousser le discours”, sous peine d’être dans l’incapacité de pouvoir philosopher, il n’en est pas de même pour l’homme non-philosophe, qui peut rejeter le discours en toute conscience. Notons que ce rejet induit qu’il existe une alternative au discours, ce qu’Eric Weil développera plus loin. Ce dernier souligne la difficulté d’analyser les motifs de ce rejet sans, dans un mouvement circulaire, recourir à un nouveau discours rationnel. Se poser la question “Pourquoi ?”, ou “Pour quoi ?”, expose à devoir se servir des mots pour répondre, de la raison et donc d’un discours. Est-il donc impossible de se soustraire au discours, ou y a-t-il une autre voie ?

La philosophie n’est qu’une des possibilités pour l’homme

I am free

L’homme, être parlant et pensant, être vivant, est aussi un être en capacité de faire des choix. Philosopher fait partie des choix possibles, mais ce n’est pas le seul, et pas forcément ce qui va importer le plus à l’homme. Cette notion de choix est en lien avec celle de liberté.

Avoir le choix est être libre, et choisir est se déterminer entre deux ou plusieurs possibles. Morfaux, Op. Cit.

Perdre la possibilité de choisir, c’est perdre sa liberté. Il est difficile d’imaginer de philosopher sous la contrainte : imposer de philosopher, c’est imposer une pensée unique, dont nous verrons plus loin que nous là en présence d’une des formes de violences décrites par Eric Weil.

L’homme, être de choix, a donc devant lui plusieurs possibilités – dont celle de philosopher. Mais il peut considérer qu’une autre possibilité est bien plus importante que de philosopher.

Les choix sont faits

Avant de se tourner vers la philosophie, l’homme qui fait ce choix n’est pas encore philosophe. Il ne peut donc commencer à utiliser le discours, la pensée rationnelle, l’argumentation que lorsque son choix est fait. Selon Eric Weil, il lui est alors impossible de pouvoir démontrer à celui qui n’a pas encore fait de choix que le discours est la vérité qu’il faut choisir. Sans doute y a-t-il ici une impossibilité, pour celui qui a “restreint” sa liberté en optant pour la philosophie, de convaincre un homme encore totalement libre de ses choix. Leurs deux discours diffèrent au risque de devenir incompatibles.

Discours versus violence

Mais pas que

Droit dans mes opinions

Il est possible pour l’homme de choisir ou de rejeter le discours. Nous venons de voir qu’il y avait conflit entre le discours du philosophe et celui qui n’a pas encore effectué ce choix. Mais s’il n’y avait un choix qu’entre deux discours, celui des deux qui aurait la meilleure argumentation, qui aurait raison dans l’absolu, ferait pencher inexorablement le choix vers lui, même sans y adhérer en totalité. Or, le choix subsiste, car, même si les discours s’affrontent, ils ne peuvent être une possibilité de choix réellement différente. Quand Platon évoque l’”opinion droite” (voir l’article Platon, Ménon – L’opinion droite), il admet que celle-ci peut être vraie, là où l’opinion ne se base que sur une connaissance subjective et non sur un examen d’une question au moyen de la raison. Le terme “opinion droite” dérive du grec orthodoxein qui signifie penser juste, avoir une pensée saine (Morfaux, Op. cit.).

Le choix illusoire

Il peut donc y avoir cohabitation d’un discours philosophique fondé sur la raison, et d’un autre discours basé sur une opinion droite, tous deux pouvant revendiquer leur part de vérité. Cela relève presque d’un choix illusoire, où un sophiste, amoureux de la persuasion plutôt que de la conviction (pour mieux appréhender la différence entre ces deux notions, voir l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze), tentera de nous faire choisir entre un discours rationnel et un discours doxique, basé sur une opinion. Dans les deux cas, il s’agit de choisir un discours : il n’y a donc pas de véritable choix. Il ne s’agit pas alors d’une véritable alternative. C’est là que la thèse d’Eric Weil va se révéler.

Discours et violence

L’impossible dialogue

Même si les discours semblent s’opposer, ils restent fondamentalement des discours. Pour Eric Weil, l’alternative est ailleurs, et celle-ci est la violence. Voici la définition de ce terme :

Rupture brusque d’un ordre établi ou reconnu, qu’il s’agisse d’un ordre naturel (catastrophes naturelles), d’un ordre social, juridique, moral, politique. Morfaux, Op. cit.

L’ordre qu’induit le discours, notamment quand il prend la forme socratique du dialogue, de la dialectique, permet de poursuivre ce dialogue, même dans le cas où il y a désaccord. La violence, même sous une forme verbale, rompt le dialogue et le rend impossible. Louis-Marie Morfaux caractérise la violence : elle est destructrice ; et elle est excés.

Messieurs les censeurs, bonsoir !

Nous venons de voir que la violence détruit le dialogue. Un exemple célèbre dans l’histoire de l’audiovisuel illustre bien cette situation. En 1971, dans l’émission A armes égales, Maurice Clavel, écrivain, journaliste et philosophe, est invité à débattre avec Jean Royer, homme politique. Un reportage de Maurice Clavel est diffusé avant le débat. Après cette diffusion, où il constate la coupure au montage d’un passage de son reportage, il quitte bruyamment le plateau en lançant :

Messieurs les censeurs, bonsoir ! (Voir l’extrait de l’émission sur le site de l’INA)

La violence ressentie par Maurice Clavel devant la découverte que ses propos – il évoquait une “aversion”, selon lui, de Georges Pompidou, Président de la République de l’époque, envers la résistance – ont été purement et simplement supprimés, rompt toute possibilité de continuer un débat, et détruit l’éventualité d’un dialogue. Rappelons le contexte historique : les événements de mai 1968 viennent de se produire ; l’ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) est encore un organisme public, sous la tutelle très vigilante du Gouvernement français. Il n’y a ni chaînes privées de télévision, ni radios privées. La fin du monopole d’État n’aura lieu qu’en 1981.Tout propos pouvant être considéré comme déviant ou subversif est donc proscrit (nous verrons plus loin que cette violence est celle du discours unique).

Violence et nature

Examinons maintenant la violence en tant qu’elle est excès. L’étymologie du terme “violence” vient du latin violentia, de violare, profaner, endommager, de vis, force (Morfaux, Op. cit.). Exercer de la violence, c’est user de la force. Et plus précisément user de la force en dépassant les limites – donc avec excès -, que celles-ci aient été établies par la nature ou par l’homme. Aristote oppose la force à la nature :

(…) ce qui existe par force est contre nature. Aristote, Physique, 230a.

Pour lui, la force, autrement dit la violence, ne peut être naturelle. Mais gardons ici cette notion d’excès et considérons comment Aristote l’envisage. La philosophie d’Aristote est classée dans la dénomination d’éthique des vertus. Pour lui la vertu est :

(…) une moyenne entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut. Aristote, Éthique à Nicomaque, 1107a.

Cette notion de “moyenne” ou de “médiété” permet de mieux comprendre l’écart entre excès et défaut : pour la vertu qu’est le courage, le vice par excès est la témérité ou intrépidité, et celui par défaut est la peur ou la crainte. Pour le cas de la violence, prenons l’éclairage de Simone Manon :

Entre la violence de l’irascible et la veulerie de celui qui ne s’irrite de rien, il y a place pour ce juste milieu consistant à s’irriter de ce qu’il faut, quand il faut, contre ceux qu’il faut, comme il faut. Simone Manon, Aristote, Vertu et plaisir.

Il y a donc une discours d’”irritation” qui peut être considéré comme légitime, mais un discours qui ne serait que violence montre bien le caractère excessif de celle-ci. Pour reprendre l’exemple de Maurice Clavel cité ci-dessus, la violence du discours des “censeurs”, équivalent à un anti-discours, est un excès qui ôte toute liberté d’expression et par conséquent toute possibilité de débat ou de dialogue.

Les raisons du mal

Notons malgré tout que la vision aristotélicienne de la violence “contre nature” entre en contradiction d’une part avec la théorie darwinienne de l’évolution, que nous avons évoqué plus haut. Celle-ci se base sur la sélection naturelle et la concurrence vitale. Cette dernière notion implique une lutte entre espèces ou même au sein d’une espèce, qui présente le caractère destructeur de la violence. D’autre part, l’éthologue Konrad Lorenz, dans son ouvrage L’agression, une histoire naturelle du mal, décrit un instinct d’agressivité, naturel, qui peut relever d’une violence naturelle. Enfin, la “volonté de puissance” nietzschéenne, qui pour lui relève de la nature même des choses et des êtres, montre encore que la violence est naturelle :

Dans les discussions, le raisonnement est un moyen d’écraser l’autre, de le réduire au silence, et Nietzsche y voit un masque de la volonté de puissance, masque idéal puisque personne ne soupçonne qu’il puisse y avoir un visage derrière. Il arrive que le langage vende la mèche : “arraisonner”, c’est raisonner à coups de fusil, et “rendre raison” rend un son qui n’est pas sans évoquer le “rendre l’âme”. “Avoir raison” de quelqu’un ou d’un animal, c’est vaincre sa résistance, au besoin en le tuant (…). Christian Godin, La Philosophie pour les nuls.

Il est ici paradoxal de constater que la raison peut se révéler violente. Mais il faut sans doute lui donner le sens de domination, d’”avoir raison”, et non celui de faculté de raisonner, qui revient à convaincre d’une vérité et non à imposer une opinion par la force. Discours et violence s’opposent, mais qu’en est-il de l’homme, être de choix ?

La liberté de choix

Condamné à la liberté

Nous avons vu plus haut que l’homme était un être en capacité de faire des choix, ce qui le rendait libre. Comme l’écrit Sartre :

(…) l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait. Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

Si nous n’avons pas eu la liberté de choisir d’être créé, d’avoir ce corps, nous sommes par contre libres – et par conséquent responsables – de choisir le sens que nous allons donner à notre existence. Nous sommes “auteurs” de nos actions, de notre vie. Pourtant cette liberté est sans doute à nuancer. Nous avons évoqué plus haut, avec Descartes, que nous étions tous doués de “bon sens”. Cela n’est pas totalement synonyme d’être doué de raison : comme le précise l’auteur du Discours de la méthode, c’est l’application du “bon sens” qui fera de nous des êtres réellement raisonnables.

Déterminé sans le savoir

Si nous n’y prenons pas garde, nous pouvons choisir en nous fiant à nos opinions ou à nos préjugés. Croyant être libres, nous sommes alors, au moins en partie, déterminés. Freud, un des penseurs du soupçon avec Nietzsche et Marx, a montré que notre inconscient influençait nos actions. C’est le cas lorsque nous commettons un acte manqué : un lapsus, un oubli, etc. Marx considère que nos comportements, nos représentations, sont conditionnés inconsciemment par la classe à laquelle nous appartenons. Nous ne sommes sans doute pas aussi libres de nos choix que nous pouvons le penser. Comme le souligne Eric Weil, ce choix libre fait par l’homme n’a aucun sens – il est “absurde” -, et il ne peut être contenu dans un discours. Il semble donc difficile de chercher à expliquer “pourquoi” ou “pour quoi” l’homme fait un choix, tout comme nous l’avons plus haut lorsque l’homme “repousse” le discours. Les raisons qui, elles,  le poussent à choisir, ne se confondent pas avec la raison – avec une pensée rationnelle -, en tout cas pas toujours.

Ceci n’est pas un discours

Ni Aristote, ni Descartes

La raison n’est pas l’essence de l’homme. En affirmant cela, Eric Weil se démarque d’Aristote, pour qui le propre de l’homme est la raison – la vie rationnelle -, et de Descartes, pour qui la pensée est l’essence de la “chose qui pense” qu’est l’homme. L’homme diffère du discours. Il lui est possible de choisir ou non le discours. Lorsqu’il a choisi le discours, il devient possible de le saisir dans son ensemble.

Expliquer ou comprendre ?

Il faut ici aborder la distinction entre deux notions : “explication” et “compréhension”.

La compréhension est un mode de connaissance d’ordre intuitif et synthétique, alors que l’explication est une connaissance qui analytique et discursive qui procède par décomposition et reconstruction des concepts. Morfaux, Op. cit.

L’explication nous rappelle les préceptes de la Méthode cartésienne que nous avons déjà évoqué : règles d’analyse et de synthèse. Descartes cherche la connaissance vraie en examinant ce qui se présente “clairement et distinctement” à son esprit. Lorsqu’il établit la preuve ontologique de l’existence de Dieu (voir l’article à ce sujet dans le Carnet de vocabulaire), il utilise son intuition de ce qu’est Dieu – un “être souverainement parfait” – et sa compréhension des notions d’essence et d’existence – qui sont des qualités, des perfections – : Dieu possédant toutes les perfections dans son essence, il possède par conséquent l’existence.

Si l’essence de l’homme n’est pas la raison, s’il diffère du discours, cela signifie qu’il peut être autre chose qu’une raison ou un discours. Eric Weil va maintenant nous éclairer sur cet autre possible.

C’est possible, donc ce n’est pas nécessaire

Nécessité fait loi… ou pas

L’homme peut choisir autre chose que la raison, parce celle-ci n’est pas une nécessité. Examinons la notion de “nécessaire”. Est nécessaire ce qui ne peut pas être autrement. Si la raison était nécessaire, il n’existerait pas de choix pour l’homme : celui-ci agirait toujours selon la raison. Or nous avons vu avec l’exemple de Darwin et des créationnistes, ou encore avec celui de l’opinion, même vraie, que nous ne raisonnons pas toujours.

Être ou ne pas être

La notion de “nécessité” s’oppose à celle de “contingence”. Voici la définition de ce dernier terme :

Caractère de tout ce qui est comme pouvant être ou ne pas être, ou être autre qu’il est. Morfaux, Op. cit.

Nous sommes tous contingents : nous aurions pu ne pas exister, ou ne pas être tels que nous sommes. Nous pouvons choisir ou non la raison : c’est donc bien une possibilité. Si nous pouvons ne pas choisir la raison, alors c’est que nous avons une autre alternative, déjà abordée précédemment dans le texte d’Eric Weil : cette alternative est la violence. Si elle est l’autre possibilité, la violence prend néanmoins plusieurs formes qui vont être décrites maintenant.

Classification des violences

Les formes de la violence que décrit Eric Weil sont au nombre de quatre. La classification des formes de violence semble suivre une gradation, depuis la violence intérieure propre à l’homme jusqu’à une violence existentielle. Nous allons examiner chacune de ces descriptions.

Le discours unique

Totalitaire en vue

La première forme de violence décrite par Eric Weil est celle du discours unique, qui vise à s’imposer à tous. Il s’agit d’une forme similaire au totalitarisme, dont voici la définition :

[Le totalitarisme] implique un régime dominé par un parti unique, le culte du chef, l’endoctrinement systématique de l’ensemble de la population et particulièrement de la jeunesse, l’intervention de l’état dans tous les secteurs de la vie nationale (ex. fascisme, nazisme, stalinisme). Morfaux, Op. cit.

Aucun autre discours n’est possible : un seul discours est toléré, et ce discours unique vaut pour tous. La raison ne peut donc pas non plus exister, la philosophie encore moins, elle qui questionne les discours.

Pas de doute possible

Cette violence va jusqu’à éradiquer tout autre discours, toute autre pensée, voire tout homme qui pense autrement. Dans un tel contexte, le doute hyperbolique de Descartes (voir l’article Le Malin Génie – Descartes, Méditations métaphysiques), qui le fait remettre en question toutes ses anciennes opinions et préjugés, serait totalement intolérable. En effet, ce doute, radical et universel, serait considéré comme subversif, menaçant de bousculer le discours unique en osant le mettre en question.

Contradiction ? #NoWay !

Sensiblement violent

Cette deuxième forme de violence, moins tyrannique que la première, voit la volonté d’un homme d’affirmer son existence dans une pensée égocentrique, qui ne supporte pas d’être contredite. A une question fréquemment rencontrée notamment en philosophie “D’où parle-t-on ?”, cette homme répondrait “Depuis moi, depuis mon être”.

Lorsque Eric Weil utilise le verbe sentir – “s’exprimer tel qu’il se sent” -, il convoque la notion du “sensible”. Platon avait distingué la réalité en deux mondes : celui du sensible et celui de l’intelligible (voir notamment à ce sujet l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). Pour lui, le monde sensible n’est qu’une illusion et le monde intelligible est la seule véritable réalité. Pour accéder à la vérité, il faut passer d’un vision par les sens, trompeuse et faillible, à une vision de l’esprit, seule à même de distinguer le vrai. Descartes rejoint Platon sur l’illusion  du sensible (voir l’article Descartes – La puissance de juger de l’esprit). Il donne l’exemple dans la sixième Méditation de ces tours qu’il aperçoit de loin rondes, et qui s’avèrent carrées vues de près. L’homme qui ne veut s’exprimer que depuis lui, depuis son être sensible, s’expose à être trompé par ses sens auxquels il donne tant de crédit.

Tea for two and two for tea

Par ailleurs, son discours s’arrêtant aux limites de son être, il ne peut reconnaître comme vrai le discours d’un autre. Autrui est un étranger, avec lequel aucun échange n’est possible puisqu’il contredira son discours. Cette phrase de Sartre le résumerait certainement :

L’enfer, c’est les autres. Jean-Paul Sartre, Huis clos.

Mais quel est ce danger que présente autrui, pressenti par l’homme qui ne peut même pas imaginer la contradiction de son discours ? Avec la maïeutique (voir notamment l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze), Socrate accompagne son interlocuteur vers la connaissance. Mais il ne peut le faire qu’au moyen de la dialectique, l’art du dialogue, et nous avons vu que l’homme qui ne supporte pas la contradiction ne pourra prendre le risque que son discours affronte celui d’un autre, par crainte de s’y perdre lui-même. C’est le risque de devenir cet “être à deux” qu’est le dialogue, comme le définit Merleau-Ponty.

Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de l’interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, deuxième partie, IV.

Le dialogue conduit à une communauté de pensée. Hors l’homme à la pensée égocentrique ne peut absolument pas l’envisager, puisqu’il considère qu’il ne peut rien avoir de commun avec autrui. S’engager dans un tel dialogue serait pour lui perdre son existence telle qu’il la conçoit.

“Vie, violence, ça va de pair”

C’est ton destin

Après ces deux formes de violence intérieure à l’homme, actives, qui dépendent de sa volonté et qui consistent en un refus du discours des autres, soit totalitaire, soit égocentrique, vient une violence extérieure à l’homme, qu’il reçoit et qui s’impose à lui. Nous avons vu plus haut, avec la définition du terme “violence”, que celle-ci peut provenir de la nature, comme dans le cas des catastrophes dites naturelles. L’homme peut aussi croire que cette violence vient de quelque chose qui est supérieur à lui : un dieu, le destin, etc. Elle ne dépend donc pas de sa volonté, comme dans les descriptions précédentes. C’est l’essence de la vie, avec son lot de malheurs ou de désastres. Aucun discours ne peut empêcher une violence de cette sorte : elle s’abat sur l’homme, passivement. Il lui reste malgré tout deux échappatoires où il peut retrouver la capacité d’agir : soit accepter cette violence, soit lutter contre elle.

En acceptant cette violence externe, essentielle, il redevient libre. Il peut alors faire sienne cette maxime d’Epictète :

N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites ; décide de vouloir ce qui arrive comme cela arrive et tu seras heureux. Arrien de Nicomédie, Le “Manuel” d’Epictète.

Le stoïcisme d’Epictète va particulièrement loin. Il recommande, devant l’adversité – la souffrance, les injures – de chercher en soi ce qui peut aider à la surmonter. Il va même jusqu’à considérer que la mort d’un enfant ou d’une épouse n’est pas une perte, mais simplement rendre ce qui ne nous appartient pas.

Surmonter l’homme

L’homme peut aussi choisir de combattre cette violence subie. Cette “lutte” rappelle la notion du surhomme chez Nietzsche :

L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Deux types d’homme s’opposent selon Nietzsche : le dernier homme et le surhomme. Le dernier homme est celui qui n’aspire qu’à une espèce de bonheur plus proche de la mort que de la vie. Voici comment il est décrit dans Ainsi parlait Zarathoustra, lorsqu’il dit avoir “inventé le bonheur”. Il lui faut de la chaleur, alors il quitte les endroits où le climat est trop rude. Il rend sa vie – et sa mort – agréable à l’aide de “poison” (Nietzsche ne précise pas ce qu’est cette substance : drogue, alcool, cachets, etc.), évoquant une sorte d’addiction “tranquille”. Il travaille, mais pas trop pour cela reste une distraction mais pas une pénibilité. Il ne veut ni de la pauvreté, ni de la richesse. Il ne veut plus d‘un ordre social où certains domineraient les autres. Et celui qui aspire à autre chose ou ne veut pas rejoindre le “troupeau” est considéré comme fous. Enfin, le plaisir est présent, mais toujours “petit”, pour ne pas risquer de perdre la santé. Son existence est donc très fade, et sans reliefs, à la recherche d’un bonheur sans efforts. Le surhomme, quant à lui, va tenter de dépasser cette conception normative et conformiste (sur le conformisme, voir le chapitre sur l’expérience de Milgram dans l’article Le retour de la nef des fous : l’asile au XXIème siècle). Le surhomme, malgré ce monde qu’il subit, cherche à aller toujours plus loin, à créer de nouvelles valeurs, à refuser une vision toute faite de la vie (voir également le chapitre sur la “tâche de la philosophie” dans l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze). La lutte contre la violence essentielle de la vie rejoindra le surhomme : donner un sens – un “contenu” – à cette vie ; créer de nouvelles valeurs ; et ainsi rester digne d’être cet humain qui parle et qui pense, malgré la rudesse du destin ; en un mot, exister. Et nous allons clore justement cette description des violences, après la violence essentielle, par la violence existentielle.

Violence existentielle

Le projet

Nous venons de voir comment l’homme peut exister, malgré une violence qui est l’essence de la vie, soit en l’acceptant, soit en la combattant. Cette dernière violence existentielle va le conduire à intégrer ces deux possibilités, devenant ainsi réellement acteur de sa vie et ainsi, littéralement prendre conscience.

L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est rien que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie. Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant.

Agir, se réaliser, c’est se projeter dans la vie, c’est se construire une essence. Pour Sartre, nous existons d’abord avant d’être, nous sommes des êtres en devenir, d’où cette notion de projet de vie. Devant ce qui est en soi, le monde physique de la matière où les choses voient leur essence déterminée – le “donné” dont on ne peut se défaire-, l’homme est un être pour soi, il va être libre de déterminer lui-même son essence, de réaliser son “projet”.

Philosophie, le retour

Devant cette violence de l’existence, impossible à changer, l’homme peut, au travers de “succès temporaires”, affirmer son existence et ainsi construire son essence au travers de ses actes, même si ceux-ci ne seront que des victoires éphémères. C’est là le travail du philosophe. Comme nous l’avions exposé dans l’article Qu’est-ce que la philosophie ?, philosopher c’est “apprendre à se questionner” (Fabrice Midal, Comment la philosophie peut nous sauver). Ce questionnement n’apportera pas la réponse, unique et définitive, à la violence existentielle. Elle apportera des réponses, qui évolueront, qui seront diverses, qui vaudront pour un temps. Réponses sans doutes vaines, dont le philosophe est conscient de leur faiblesse et de leur fugacité, mais réponses essentielles pour le philosophe, pour que son discours puisse s’opposer à la violence, quelle qu’elle soit.

Conclusion

Philosopher est une option qui se présente à l’homme, être doué de langage, doué de raison, libre de devenir ce qu’il veut être. Pourtant cette raison n’est-elle aussi qu’une option : on peut ne pas philosopher, on peut ne pas raisonner, perdant alors notre faculté de s’exprimer par un langage, perdant aussi la raison. Il est ainsi possible de s’exprimer, de s’affirmer au travers de la violence : depuis celle totalitaire du discours et de la pensée uniques, jusqu’à la violence présente dans nos existences, que nous ne pouvons faire disparaître, mais qui peut paradoxalement nous aider à nous construire mieux. Prendre la vie avec philosophie, dans les multiples sens du terme (voir l’article Qu’est-ce que la philosophie ?) pour transcender la violence sous toutes ses formes, en s’exprimant et en s’affirmant au moyen d’un discours. Et quel meilleur discours pour soutenir son être, pour le construire, que le discours philosophique ?

Dsirmtcom, novembre 2017.

Bibliographie

Aristote, Éthique à Nicomaque

Aristote, Physique.

Descartes, Discours de la méthode.

Descartes, Méditations métaphysiques.

Descartes, Règles pour la direction de l’esprit.

Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne.

Christian Godin, La Philosophie pour les nuls.

Hegel, Encyclopédie, III, Philosophie de l’esprit.

Konrad Lorenz, L’agression, une histoire naturelle du mal

Simone Manon, Comment concevoir les rapports de la pensée et du langage ?.

Simone Manon, Aristote, Vertu et plaisir.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.

Fabrice Midal, Comment la philosophie peut nous sauver.

Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Arrien de Nicomédie, Le “Manuel” d’Epictète.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Pascal, Pensées.

Jean-Paul Sartre, Huis clos.

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant.

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

Eric Weil, Logique de la philosophie.

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4 réponses à “Philosophie et violence, selon Eric Weil

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