Par où commencer en philosophie ?

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Le messager (détail du tableau de Jérôme Bosch La Tentation de saint Antoine, Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne – Photo @dsirmtcom

Notes philosophiques n° 20

Introduction

Tout apprentissage nécessite un commencement, et la philosophie n’échappe pas à cette évidence. Lorsque nous apprenons à compter, il nous faut d’abord connaître les chiffres, puis les différentes opérations comme l’addition, la soustraction, la multiplication et la division. Nous débutons alors notre parcours d’apprenant dans le domaine du calcul et de l’algèbre. Pour ce qui est de la philosophie, la question “Par où commencer en philosophie” n’appelle pas une réponse aussi évidente. La philosophie n’est pas, comme le sont les mathématiques, une science exacte où il suffit d’apprendre des axiomes ou des théorèmes pour pouvoir calculer la circonférence d’un cercle. Dès lors, comment trouver “par où commencer en philosophie ? Qui peut philosopher ou pour le moins prétendre commencer en philosophie ? Quel est la “bonne” voie d’entrée en philosophie ? Enfin, que nous faudra-t-i pour débuter au mieux en philosophie ?l

Développement

Quel est le sens de la question ?

Au commencement était le Verbe

S’il existe la possibilité de commencer en philosophie, c’est par conséquent qu’il existe un commencement possible en philosophie. Le terme de “commencement se définit comme :

La première partie dans un ordre logique, spatial, temporel. L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Il nous faut donc chercher d’une part quelle peut être cette première partie qui nous permettra de commencer en philosophie. D’autre part, examiner quel(s) ordre(s) la régit : est-ce un ordre qui relève de la logique, de l’espace et/ou du temps ? Cet examen peut orienter la recherche d’une partie initiale. Notons aussi qu’il ne faut pas confondre commencement et origine de la philosophie. Le commencement est, comme nous venons de le voir, le début d’une série – qui peut être ici les différentes doctrines de la philosophie – ; l’origine est ce qui est au principe de la série – comme par exemple l’origine de la philosophie que nous avons étudiée dans les articles Les origines de la Philosophie – L’École ionienne et Où commence la philosophie ?. Nous allons donc bien étudier le lieu “d’entrée” de la philosophie et non où elle a débuté.

S’il y a un commencement en philosophie, cela sous-entend qu’il peut y avoir une suite, voire une fin. Cette notion rejoint celle d’un ordre présupposé de la philosophie, évoqué plus haut sous ses trois formes possibles : logique, spatiale, temporelle. Nous analyserons ces formes plus loin avec l’éclairage de plusieurs philosophes, mais retenons dès maintenant que l’ordre logique a une parenté avec le logos, en tant que  discours et raison ; l’ordre spatial témoigne de l’étendue du champ de la philosophie ; enfin, l’ordre temporel pourra nous aider dans le questionnement sur un caractère fini de la philosophie.

La question “Par où commencer en philosophie ?” présuppose aussi qu’il y a un sujet – au sens d’un acteur – qui veut commencer en philosophie.Il ne s’agit pas seulement de débuter en philosophie, puis de passer à autre chose, comme on referme un roman que l’on vient de terminer. Vouloir commencer en philosophie, c’est s’engager en philosophie. Et “s”engager”, c’est :

Poser un acte volontaire effectif. Définition du site cnrtl.fr

“Poser un acte”, c’est passer de ce qui est possible – en puissance selon la notion d’Aristote -, à ce qui existe en réalité – en acte, toujours selon Aristote (voir l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze). La condition pour être en capacité de poser un acte est la liberté : nous sommes libres de choisir de réaliser ou non un acte ; dans le cas qui nous concerne, nous sommes libres de choisir de commencer ou non en philosophie (sur les notions de liberté et de choix, voir l’article Philosophie et violence, selon Eric Weil). Notre volonté n’est donc pas entravée, et ce choix est fait en toute conscience. L’effectivité de cet acte, c’est son existence en réalité : nous commençons en philosophie. Mais il faut alors revenir sur cet endroit où nous allons pouvoir accéder à “l’entrée” en philosophie.

T’étais où ?

L’adverbe “où” est un adverbe interrogatif de lieu et secondairement de temps (cnrtl.fr). Nous retrouvons les notions spatiales et temporelles évoquées en examinant le terme de “commencement”. Nous ne reviendrons pas sur la question d’un lieu ou d’un temps du commencement de la philosophie, comme nous l’avons déjà indiqué, et qui n’est pas le sujet de ce texte. Gardons ces notions d’espace et de temps en les considérant dans le cadre de la question posée.

“Où” au sens de lieu nous permet d’envisager la philosophie en tant qu’espace. La “Terre” philosophique s’étend sous la forme des différentes doctrines philosophiques. Cette “étendue” (notion que nous approfondirons dans la deuxième partie) oblige à convenir qu’il est impossible d’entrer en philosophie sans avoir cherché à déterminer un lieu d’entrée possible. Avant d’être capable de lire une phrase, il nous faut connaître les mots qui la composent – ainsi que leur sens -, et aussi connaître les lettres qui composent les mots. La porte d’entrée pour être en capacité de lire est ici l’alphabet. Notons ici qu’il existe deux méthodes pour apprendre à lire : syllabique (le b.a-ba) et globale (reconnaître un mot dans sa globalité). Il n’y a donc pas une, mais – au moins – deux portes d’entrée dans ce cas. Nous chercherons dans la deuxième partie à identifier la ou les portes d’entrée possibles en philosophie.

“Où” au sens de temps nous amène au constat que la philosophie s’étend – ici au sens de durée – sur bien des siècles. Depuis les premiers penseurs présocratiques (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne) du IVe siècle avant notre ère jusqu’à nos jours, près de vingt-cinq siècles nous contemplent. Dès lors, comment trouver la porte d’entrée en philosophie sur une durée temporelle aussi considérable ? C’est là qu’il faudra toujours nous souvenir que nous ne recherchons pas le commencement de la philosophie, mais notre commencement en philosophie. Autrement dit, nous ne cherchons pas l’origine de la philosophie, mais comment nous pouvons naître en philosophie.

Ayant ainsi envisagé le “où” en privilégiant a priori la notion de lieu plutôt que de moment de la philosophie, il subsiste un problème sous-entendu par la question posée : s’il y a bien un “où” commencer en philosophie – un lieu d’entrée en philosophie -, d’une part, il existe potentiellement un risque de ne pas le trouver – nous serions alors dans une aporie, une impasse (voir le terme “aporie” dans le Carnet de Vocabulaire). D’autre part, l’autre risque possible est de se tromper d’entrée. Il faudra donc examiner aussi cette éventualité. Il nous reste à étudier deux enjeux sous-tendus dans la question posée : comment commencer en philosophie, et pourquoi ?

Le voyage en Philosophie

Nous avons vu précédemment que, au vu de la question posée, nous pouvions envisager la philosophie comme ayant une étendue, à l’image d’une “Terre” ou d’une contrée virtuelle. Nous allons user de cette métaphore pour tenter de comprendre “par où commencer en philosophie”, comment opérer et pourquoi choisir de l’effectuer. Nous allons ainsi convoquer à nouveau le “où” au sens de lieu, en examinant comment pourrait se dérouler notre “voyage” en Terre de philosophie, comme nous le ferions pour réaliser un séjour dans un pays – pour l’instant – étranger, voire étrange. Il s’agira donc de recenser toutes les étapes à accomplir pour préparer et mener au mieux notre périple “en” philosophie. Soulignons enfin l’importance de la préposition “en”, ici comprise comme introduisant un complément circonstanciel de lieu “où l’on va” (A. Hamon, Analyse grammaticale et logique), dans le même par exemple que “Aller en Italie”. Pour notre part, nous allons aller en Philosophie : il est donc plus que temps de préparer nos “bagages”.

« Préparer le voyage”

Qui veut voyager loin…

Dans la première étape de préparation de notre voyage en philosophie, nous allons d’abord nous intéresser au voyageur : ce sujet qui veut s’engager dans la voie de la philosophie. Comme nous l’avons vu plus haut, ce sujet choisit librement et volontairement de s’engager en philosophie. tentons de décrire d’autres caractéristiques de ce sujet libre exerçant sa volonté dans l’acte de vouloir commencer en philosophie. Il s’est consciemment – ou inconsciemment – poser des trois questions de Kant sur le travail de la raison :

Que puis-je savoir ?

Que dois-je faire ?

Que m’est-il permis d’espérer ? E. Kant, La logique.

Comme l’écrit Christian Godin, ces questions se résument à une seule : “Qu’est-ce que l’homme ?” (C. Godin, La Philosophie pour les nuls). Ce sujet futur voyageur est en recherche de ce qu’il est. Pour paraphraser la devise inscrite sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, reprise par Socrate, ce voyageur veut se connaître lui-même.

Reprenons la première question de Kant (nous examinerons les deux autres dans la suite de cette partie) : “Que puis-je savoir ?”.  Cette interrogation sur ce qu’il est possible de savoir présuppose que nous ne disposons pas de ce savoir dans notre état actuel, et que nous avons conscience de ne pas en disposer. C’est le constat d’ignorance que fait Socrate sur lui-même, qui fait de lui, selon l’oracle du temple de Delphes déjà évoqué plus haut, le plus sage de tous :

Le plus sage d’entre vous, hommes, c’est celui qui a reconnu comme Socrate que sa sagesse n’est rien. Platon, Apologie de Socrate.

Socrate sait qu’il ne sait rien, c’est donc le plus sage de tous. Il diffère de ceux qui croient savoir ou prétendent savoir – comme les Sophistes (voir l’article Platon, Ménon ou de la Vertu) -, mais qui n’ont pas conscience de leur ignorance, le pire des maux selon Socrate. L’ignorance de Socrate est saine. Le voyageur en philosophie sait donc qu’il ne sait pas, sans pour autant avoir la prétention de se croire le plus sage d’entre tous (n’est pas Socrate qui veut).

Examinons à présent la troisième question de Kant “Que m’est-il permis d’espérer ?”. Nous avons utilisé plus haut l’expression “naître en philosophie”. Cette notion de naissance appelle celle d’accouchement, et, en l’occurrence, la maïeutique de Socrate (voir l’article Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze). La mère de Socrate était sage-femme, elle accouchait les corps. Le terme de “sage-femme” est synonyme du terme moins usité de maïeuticienne (ce qui permet notamment d’utiliser le terme de maïeuticien pour ce qui correspondrait aux “sages-hommes”). Poursuivant l’oeuvre “corporelle” de sa mère, Socrate explique qu’il utilise la maïeutique pour faire accoucher les esprits des connaissances qu’ils ont déjà en eux sans en avoir conscience. Le voyageur en philosophie attend donc de naître à la philosophie : c’est là son espérance folle (ou pas).

L’espace temps

La destination du voyage est choisie : la philosophie. Mais il reste encore à déterminer a priori notre “point de chute”, autrement la porte d’entrée en philosophie, mais aussi la voie d’accès à cette porte d’entrée. Nous avons vu dans la première partie que la notion de commencement désignait la première partie d’une série selon un ordre logique, spatial ou temporel. Étudions tout d’abord les notions d’espace et de temps – nous aborderons celle de logique à la fin de cette deuxième partie.

La notion d’espace en philosophie évoque une étendue de celle-ci. La notion d’étendue signifie étymologiquement que la philosophie se déploie dans l’espace, celui des sciences au sens où l’entend Descartes :

Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale. Descartes, Principes de la philosophie, Lettre-préface.

Retenons toutefois que la notion d’étendue suppose des limites. Nous verrons dans la troisième partie qu’il faudra nuancer cette notion. Si nous voulons avoir une première idée de l’étendue de la philosophie, nous pouvons déjà présumer, à la vue du simple sommaire d’ouvrages visant à une présentation synthétique des philosophes et de leurs doctrines, qu il n’y a peut-être pas une mais plutôt des philosophies. Comment dès lors choisir, entre toutes ces doctrines et tous ces philosophes, celle ou celui qui guidera au mieux nos premiers pas ? Nous découvrirons plus loin que cette orientation, plus adaptée à l’étude de l’histoire de la philosophie (voir l’article Hegel – Histoire de la Philosophie), peut avantageusement céder sa place à une vision plus élargie du problème posé.

La notion de temps peut être abordée sous deux angles : chronologique et en terme de durée.

L’angle chronologique semble évident : Socrate vient avant Platon, qui vient avant Aristote, qui vient avant saint Augustin, qui vient avant Montaigne, qui vient avant Descartes, etc. Nous pourrions considérer que le commencement le plus naturel, selon un raisonnement linéaire, serait d’étudier les “premiers” philosophes, voire même ceux qui les ont précédés et qui sont dénommés présocratiques (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne). Pourtant, il n’est pas assuré ici non plus que nous commencions à bon escient en philosophie, comme le souligne Hegel :

Chaque philosophie est celle de son époque (…) ; elle ne peut donc satisfaire que les intérêts qui correspondent à son époque. Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie.

La porte d’entrée chronologique, comme celle des doctrines philosophiques, n’est donc pas forcément la meilleure voie d’accès à la philosophie.

La notion de temps en terme de durée est similaire à celle d’étendue et d’espace :

L’étendue est par rapport à l’espace ce que la durée est par rapport au temps. Morfaux, Op. cit.

En préparant notre voyage en philosophie, il nous faudra peut-être nous questionner sur la durée de ce voyage : souhaitons-nous séjourner seulement quelques jours, quelques semaines, y retourner à plusieurs reprises ou bien encore nous “installer” définitivement en philosophie ? Nous percevons ici que ce questionnement peut impliquer des approches différentes du “commencement” en philosophie. Si nous cherchons juste une initiation à la philosophie, nous pourrons peut-être en rester à un ou deux ouvrages généraux qui nous permettrons de commencer en philosophie de la façon la plus simple. Si nous souhaitons pouvoir nous y référer de temps en temps, nous aurons sans doute besoin de compléter ce commencement avec des bases plus affirmées. Enfin, si nous désirons “résider” en philosophie, il nous faudra préparer de manière approfondie ce voyage. Mais peut-être ici encore, l’approche par la durée n’est pas forcément la plus adaptée, parce qu’elle induit une complexité pas nécessairement utile. La voie d’accès à la philosophie est peut-être à chercher dans sa simplicité. Une réponse possible à ces différents questionnements se trouverait-elle plutôt dans le “comment commencer en philosophie” ?

Brian is in the kitchen

Lorsque nous envisageons de partir dans un pays dont la langue n’est pas la notre, il peut être utile d’apprendre quelques rudiments de langage : le vocabulaire de tous les jours, des phrases simples pour pouvoir communiquer et comprendre. Si nous savons parler quelques mots, prononcer et comprendre quelques phrases usuelles, nous pourrons plus facilement nous orienter, nous faire comprendre à notre tour et ainsi progresser lentement mais sûrement dans une langue qui nous est étrangère. Sans envisager aucunement de lire les philosophes dans leur langue d’origine (le Grec pour Platon, l’Allemand pour Kant, etc.), lire de la philosophie – et donc pouvoir tenter de la comprendre – nécessite un apprentissage qui va peut-être précéder le “commencement” en philosophie. Sans doute plus que le vocabulaire philosophique – qui peut s’acquérir au fur et à mesure du périple en philosophie -, il faut tenter de comprendre d’abord comment se construit la “langue” de la philosophie : quelle forme prend-elle, quelle syntaxe la régit ? Christian Godin utilise la métaphore du jeu d’échec pour mieux comprendre la “langue” philosophique :

L’histoire de la philosophie ressemble à une partie d’échecs : on peut comprendre le jeu en prenant la partie en cours, il suffit de regarder l’échiquier et de connaître les règles. C. Godin, Op. cit.

Nous pouvons déjà par la forme de cet exercice de dissertation comprendre quelques règles de la philosophie. La forme de départ est une question : “Par où commencer en philosophie ?”. S’il y a question, c’est qu’il y a un problème à étudier, et une ou des réponses possibles (ou aucune) à la question posée. La philosophie va donc s’exprimer en premier lieu par un questionnement sur un ou des problèmes. La réponse apportée va prendre la forme d’un discours, explicitant le problème, apportant des arguments et aboutissant ou non à une ou des réponses. La compréhension de cette forme de discours philosophique semble être une porte d’entré en philosophie bien plus simple et plus adaptée que les approches considérées précédemment (étendue, chronologie, durée). Nous allons réexaminer maintenant ces différentes éventualités de commencer en philosophie en les soumettant à une discussion critique.

Critique de la discussion

Libre contrainte

Revenons sur la notion de liberté du sujet qui choisit de s’engager en philosophie. Nous allons évoquer ici un paradoxe contenu dans l’allégorie de la Caverne de Platon, déjà étudiée dans des articles précédents (voir les articles Descartes, la puissance de juger de l’esprit, Philosophie et concept, selon Gilles Deleuze, et La Vérité En Soi – Edmund Husserl). Rappelons synthétiquement le contenu de cette allégorie : des prisonniers enchaînés au fond d’une caverne croient que le monde se limite aux ombres d’objets projetés sur la paroi de la caverne par un feu qui est derrière eux. Ce monde est le monde sensible, constitué d’apparences trompeuses. L’allégorie de la Caverne décrit la libération d’un des prisonniers,qui est conduit en dehors de la Caverne vers la Lumière, ici le monde intelligible où le Bien, vertu suprême, est symbolisé par le soleil. Il s’agit de l’ascension vers la philosophie, vers la sagesse. Examinons à présent les termes utilisés pour décrire la sortie du prisonnier – futur philosophe -, de la Caverne :

Quand l’un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever, à tourner le cour, à marcher, à regarder du côté de la lumière (…) si, en lui désignant chacun des objets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait de répondre aux questions qu’on lui poserait sur ce qu’est chacun d’eux (…) si on le forçait en outre à porter ses regards du côté de la lumière elle-même (…) suppose qu’on le tire de force de là où il est (…) et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir tiré dehors, à la lumière du soleil (…). Platon, La République, Livre VII.

Quel est le véritable degré de liberté accordé au prisonnier extrait de la Caverne pour accéder à la sagesse et à la philosophie ? Dans cet extrait, la notion d’être “forcé” apparaît à quatre reprises (cinq si l’on inclut le fait de ne pas lâcher de le prisonnier). Le prisonnier ne choisit pas de sortir de la Caverne, de sortir de son ignorance inconsciente, ou alors c’est un choix plus que contraint. Il accède au final à une certaine liberté, celle de pouvoir contempler la lumière, le Bien, la vertu suprême. Mais notons aussi qu’il y aura un prix à payer lors du retour dans la Caverne : le “débutant” en philosophie sera tué par ses anciens compagnons d’infortune. C’est ici l’allégorie relative à la condamnation à mort de Socrate par ceux qui n’ont pu supporter sa révélation de la vérité. L’explication de cet emploi de la contrainte pour accéder à la philosophie nous est donnée par Dominique Folscheid :

Le prisonnier plongé dans la nuit de la bêtise métaphysique ne peut pas se délier lui-même. Il n’en a d’ailleurs ni le désir ni l’idée. S’il s’évadait, il ne serait pas vraiment libéré. Il faut que quelqu’un d’autre, déjà initié, déjà philosophe, se penche sur lui, le délivre de ses chaînes, le force même à se lever, puis à tourner la tête. En d’autres termes, il faut un médiateur. D. Folscheid, Les grandes Philosophies.

Nous voyons ici que pour commencer en philosophie, et donc pour trouver “par où commencer en philosophie”, il nous faudra un “médiateur” – étymologiquement dérivé du latin medius, qui est au milieu – qui soit un lien entre nous et la philosophie. Nous ne pouvons pas découvrir la philosophie par nous-mêmes, sans l’aide d’un guide, d’un habitant de la “contrée” de philosophie. Souvenons-nous que le terme “commencement” vient du latin cum, avec, et initium, dérivé du latin initiare, initier aux mystères. Accéder aux mystères de la philosophie, c’est passer par une sorte de rite initiatique, comme le prisonnier de la Caverne conduit par un “initié”. Reste la question du premier philosophe au monde, par qui a-t-il pu être guidé, s’il était le premier et donc le seul initié à la philosophie ? Une réponse possible nous est donnée par Socrate, considéré comme le premier véritable philosophe :

Dans tout le cours de ma vie, la voix divine qui m’est familière n’a jamais cessé de se faire entendre, même à propos d’actes de mince importance, pour m’arrêter, si j’allais faire quelque chose de mal. Platon, Apologie de Socrate, 40a.

Cette voix qu’entend Socrate et qui le guide, depuis son enfance, toujours vers le bien est son “démon” familier (évoqué dans l’Apologie de Socrate, 31c-d). Notons tout de même que cette voix  l’empêche de faire quelque chose contraire au bien, mais ne le pousse jamais à entreprendre quelque chose. Il ne s’agit donc pas tout à fait d’un guide, mais plus d’une sorte de protecteur. Enfin, cette liberté acquise par la contrainte rejoint l’affirmation sartrienne :

L’homme est condamné à être libre. J.-P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

Nous n’avons pas choisi d’exister. Mais, parce que nous pouvons choisir ce que nous ferons de notre vie ou la laisser se dérouler sans rien décider. Ainsi, nous pouvons choisir, par cette liberté “contrainte” – comme est contraint le prisonnier de la Caverne à accéder à la philosophie pour devenir véritablement libre -, de commencer ou non en philosophie.

Hegel et Kant sont dans un bateau

Nous avons évoqué la philosophie en tant que “lieu” dont il faut découvrir la ou les voies d’accès. Pour nous aider dans cette recherche, examinons les conceptions de Kant, puis de Hegel sur l’entrée en philosophie.

Nous avions vu avec Kant que nous ne pouvions “qu’apprendre à philosopher” (voir l’article Kant – “On ne peut tout au plus qu’apprendre à philosopher”). Si nous cherchons “par où commencer en philosophie”, c’est bien parce que nous souhaitons apprendre à philosopher. Kant fait la distinction en apprendre à philosopher et apprendre la philosophie. Pour lui, ce dernier cas est impossible. La seule possibilité est d’apprendre une philosophie “par coeur”, en ayant en mémoire la doctrine entière d’un philosophe. Celui qui prendrait cette voie aurait “objectivement une connaissance rationnelle” (Kant, Critique de la Raison Pure), c’est-à-dire que sa connaissance serait fondée certes sur une raison, mais la raison d’une autre – le philosophe dont il connaît la doctrine par cœur -, et non la sienne propre. En tant que sujet, il n’aurait qu’une connaissance historique : il a appris par cœur la doctrine, mais ne peut que la réciter et aucunement la faire “revivre”, puisqu’elle n’émane pas de sa propre raison., La description que donne Kant de celui qui n’a fait que mémoriser une doctrine philosophique est très évocatrice :

Il a bien compris et bien retenu, c’est-à-dire bien appris ; et il est la statue de plâtre d’un homme vivant. Kant, Op. cit.

Celui qui aurait appris quand bien même de façon exhaustive une doctrine philosophique ne serait qu’une sorte d’automate, en capacité de répéter cette doctrine, mais ne pourrait être considéré comme ayant commencé en philosophie, puisque son savoir n’est qu’un savoir figé, historique. Si nous reprenons la métaphore du “voyage” philosophique, il serait tel le possesseur d’une connaissance encyclopédique sur une cité antique comme celle de Pompéi : il peut tout décrire de ce qui s’est passé, avant et pendant l’éruption du Vésuve qui figea ses habitants dans la cendre volcanique. Il ne saurait pourtant les faire revenir à la vie. Ce n’est donc pas ici une voie possible pour commencer en philosophie : elle mène à une impasse de la raison. Alors, quelle serait l’autre voie d’accès qui nous permettrait de commencer philosophie ? Voici la solution proposée par Kant :

(…) on cherche à s’approcher [de la philosophie] par différentes voies, jusqu’à ce que la véritable route, obstruée par la sensibilité, soit découverte (…). On peut seulement apprendre à philosopher, c’est-à-dire exercer le talent de la raison à rechercher ses principes généraux dans certaines questions qui se présentent (…). Kant, Op. cit.

Voici – selon Kant – la seule voie d’accès à la philosophie : l’exercice de la raison, autrement dit, la pensée rationnelle, qui diffère de la pensée engendrée par la perception de nos sens, qui bloquait tout accès à la philosophie.

Considérons à présent la conception que Hegel a du commencement en philosophie.Comme Kant, il conçoit la philosophie comme un système (les citations de Kant dans le paragraphe précédent sont issues du chapitre Architectonique de la raison pure ; l’architectonique est “l’art des systèmes”). Et cette conception systémique va apporter une réponse singulière à notre questionnement sur l’entrée en philosophie :

Il n’y a pas de parcours introductif, pas de commencement obligé par telle ou telle sphère du système : “Le commencement n’a de relation qu”avec le sujet en tant que ce dernier veut se décider à philosopher”. L. Jaffro, M. Labrune, Gradus philosophique, citation de Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques.

Pour commencer en philosophie, il suffit de nous décider de philosopher. Peu importe donc un hypothétique lieu pour notre porte d’entrée. Pour Hegel, philosopher c’est “penser conceptuellement“ ; ce qui rejoint la définition kantienne d’ “exercer le talent de la raison”. Tous les chemins mènent à la philosophie pour celui qui a décidé de philosopher. Notons aussi ici que si la philosophie en tant que système n’a pas de “début”, cela induit qu’elle n’a pas non plus de fin, comme le souligne D. Folscheid :

Le travail philosophique est donc infini, mais cela ne signifie pas qu’il est interminable (…). D. Folscheid, Méthodologie philosophique.

Le commencement en philosophie n’a donc pas à voir avec une chronologie linéaire des doctrines philosophiques – nous avons déjà relevé que la porte d’entrée chronologique n’était pas la meilleure voie d’entrée en philosophie -, mais bien à l’adoption d’une disposition d’esprit fondée sur la pensée rationnelle. Nous allons maintenant terminer par rechercher comment développer cette pensée rationnelle, cet “exercice du talent de la raison”.

Le bon sens près de chez vous

Nous venons de voir que pour commencer en philosophie, nous n’avons juste qu’à décider de penser rationnellement, conceptuellement. Il nous reste à savoir comment mettre en oeuvre cette disposition d’esprit, mais aussi à ne pas nous tromper de voie (et de voix pour ce qui est du discours).

Nous avons vu précédemment qu’une des possibilités envisageables pour commencer en philosophie était la considérer comme une langue que nous souhaiterions apprendre, pour pouvoir élaborer un discours argumenté relevant de la philosophie. Nous pensons naturellement avec des mots, avec un langage. Cependant, ce langage peut être trompeur lorsqu’il est “langage ordinaire”, issu du sensible (voir l’article Descartes – La puissance de juger de l’esprit). Reprenons une citation de Descartes sur l’influence du langage sur la pensée :

Au reste, parce que nous attachons nos conceptions à certaines paroles afin de les exprimer en bouche, et que nous nous souvenons plutôt des paroles que des choses, à peine saurions-nous concevoir aucune chose si distinctement que nous séparions entièrement ce que nous concevons d’avec les paroles qui avaient été choisies pour l’exprimer. Descartes, Principes de la philosophie I, art. 74.

Nous associons naturellement une signification, une conception, aux choses que nous percevons. Si nous pensons à un cygne, nous allons naturellement lui associer la couleur blanche ; or, il existe des cygnes noirs. Pour penser avec la raison, il va nous falloir prendre de la distance par rapport à ce langage qui peut nous tromper. Nous allons devoir utiliser un autre langage – la “langue” philosophique abordée plus haut -, qui va nous permettre d’élaborer un discours argumenté, fondé sur la raison et non sur des préjugés, ceux-là même que Descartes récuse absolument.

Mais un discours construit, argumenté peut aussi n’avoir que l’apparence de la vérité. Convoquons ici à nouveau les Sophistes, tant décriés par Platon, et leur rhétorique. La rhétorique, c’est l’art de l’éloquence (C. Godin, Op. cit.). Le discours du sophiste (voir l’article Platon, Ménon ou De la Vertu) va prendre une forme semblable au discours du philosophe : il pourra répondre à une question ou à un problème, apporter des réponses argumentées. Il va ainsi persuader son auditoire.Mais il y a une différence fondamentale entre le discours du philosophe, qui recherche la vérité à l’aide de la raison, et celui du sophiste, qui n’aura que l’apparence de la vérité, sera empli d’arguments fallacieux, mais qui emportera malgré tout l’adhésion de son auditoire, seul but recherché par le sophiste. Pour commencer en philosophie, nous devrons donc rester vigilant sur la finalité du discours philosophique, qui est la recherche de la vérité, et non la séduction d’un public au prix d’un raisonnement spécieux.

Enfin, si “le bon sens est la chose du monde la mieux partagée”, comme l’indique Descartes dans le Discours de la méthode, la philosophie est-elle alors une chose trop sérieuse pour la confier aux philosophes ? Voici la réponse de Pascal, farouche adversaire de Descartes :

Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher. Pascal, Pensées.

C’est ici sans doute la même défiance que Platon a envers les Sophistes. Pourtant, nous sommes tous doués de raison – de “bon sens” -, donc nous pouvons tous décider de philosopher. Se “moquer de la philosophie”, c’est aussi rejoindre cette mise à distance nécessaire pour construire un véritable discours philosophique. Nous devons aborder les doctrines philosophiques, mais sans toutefois devenir la “statue de plâtre” de Kant. Et “se moquer”, c’est aussi appliquer le doute cartésien envers toute chose, même la plus grande doctrine philosophique. Commencer en philosophie, c’est donc bien décider d’acquérir cette disposition d’esprit particulière qui nous conduit à penser avec la raison : la voie d’accès n’est pas un lieu, mais une autre façon de penser.

Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Descartes, Op. cit.

Il s’agira donc de penser avec méthode (voir l’article La “Méthode” selon Descartes), autrement dit – étymologiquement – de rechercher le chemin (hodos) qui mène à la philosophie : je pense avec ma raison, donc je philosophe.

Conclusion

Nous avons vu, au travers de cet écrit, que pour savoir “par où commencer en philosophie”, il nous fallait d’abord nous interroger sur le sujet, l’être qui veut commencer à philosopher. Celui-ci doit décider librement de choisir de philosopher, Il doit, comme le proclame Kant oser savoir (Sapere aude ! E. Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?). Il doit également être guidé par un philosophe déjà initié à la philosophie. Pour trouver par où commencer en philosophie, il faudra d’une part exercer sa pensée avec sa raison, et d’autre part décider de penser rationnellement. Il n’y a pas de lieu précis de commencement, car la philosophie est un système qui peut être abordé sans choisir une doctrine ou un auteur particulier : seule la décision de philosopher est la voie vers la philosophie. La pensée rationnelle se fondera sur une méthode, pour construire un discours argumenté à la recherche de la vérité. Enfin, puisque philosopher, c’est se questionner sur les problèmes de l’existence humaine, nous avons, par cet examen de la question posée à l’origine de cet écrit, déjà commencer en philosophie sans peut-être nous en rendre compte. Nous nous questionnons ? Alors, cheminons maintenant, en philosophie.

Bibliographie

R. Descartes, Discours de la méthode

R. Descartes, Principes de la philosophie.

D. Folscheid, Les grandes Philosophies.

D. Folscheid, Méthodologie philosophique.

C. Godin, La Philosophie pour les nuls

A. Hamon, Analyse grammaticale et logique.

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques.

Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie.

L. Jaffro, M. Labrune, Gradus philosophique.

E. Kant, Critique de la Raison Pure

E. Kant, La logique

E. Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?. Texte intégral

Larousse, Dictionnaire étymologique et historique du français.

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines.

Pascal, Pensées.

Platon, Apologie de Socrate.

Platon, La République.

J.-P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

 

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