Lucrèce – La théorie atomiste d’Épicure

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Art funéraire mexicain – Musée de l’Homme, Paris – Photo @Dsirmtcom, février 2018.

Notes philosophiques n° 22

Le texte du jour

Enfin, beaucoup d’autres atomes errent dans le vide immense, exclus des combinaisons qui forment les corps, n’ayant trouvé nulle part encore à quoi associer leurs mouvements : nous en avons tous les jours l’image et le spectacle sous les yeux. Regarde, en effet, quand la lumière du soleil fait pénétrer un faisceau de rayons dans l’obscurité de nos maisons : tu verras une multitude de corpuscules s’entremêler de mille façons à travers le vide dans le faisceau lumineux (…) : tu peux te figurer par là ce qu’est l’agitation sans fin des atomes dans le grand vide (…).
Une autre raison d’observer attentivement les corpuscules qui s’agitent en désordre dans un rayon de soleil, c’est qu’une telle agitation nous révèle les mouvements invisibles auxquels sont entraînés les éléments de la matière. Car souvent tu verras beaucoup de ces poussières, sous l’impulsion sans doute de chocs imperceptibles, changer de direction, rebrousser chemin, tantôt à droite, tantôt à gauche et dans tous les sens. Or, leur mobilité tient évidemment à celle de leurs principe .
Les atomes, en effet, se meuvent les premiers par eux-mêmes ; c’est ensuite au tour des plus petits corps composés : les plus proches des atomes par leur force ; sous leurs chocs invisibles ils s’ébranlent, se mettent en marche et eux-mêmes en viennent à déplacer des corps plus importants. C’est ainsi que part des atomes le mouvement, qui s’élève toujours et parvient peu à peu à nos sens, pour parvenir enfin à la poussière que nous apercevons dans les rayons du soleil, lors même que les chocs qui la mettent en mouvement nous demeurent invisibles.
Lucrèce, De la Nature des Choses – De Rerum Natura.

Préambule à l’explication de texte

Introduction du préambule

Avant de passer à l’explication du texte étudié ce jour, il nous semble important de fournir au lecteur des éléments sur Lucrèce et son ouvrage De Rerum Natura, ainsi que sur la construction de la théorie atomiste antique, depuis son précurseur, Leucippe, jusqu’à Lucrèce, en accordant une place majeure bien entendu à Epicure et à sa Lettre à Hérodote. Ces éléments viendront, nous l’espérons, éclairer le lecteur dans notre essai d’analyse du texte de Lucrèce.

Lucrèce – Éléments sur l’auteur et sur son ouvrage

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Source : Wikipedia

Éléments biographiques

Lucrèce est un philosophe de la Rome antique. Il serait né à Pompéi autour de 98 av. J.-C. et son décès aurait eu lieu en 55 av. J.-C. peut-être par suicide, suite à l’ingestion d’un philtre d’amour. Son seul ouvrage connu, De la Nature des Choses (en latin De Rerum Natura ou De Natura Rerum) célèbre la doctrine d’Epicure. [Pour plus de lisibilité, les citations issues du De Rerum Natura de Lucrèce auront la mention DRN, suivi du numéro du livre et des numéros de ligne correspondants].

Doctrine

Le De Rerum Natura reprend la doctrine d’Epicure ( voir ci-après). L’ouvrage est composé de six livres :

  • Livre I : L’univers et les systèmes
  • Livre II : Les atomes
  • Livre III : L’âme et la mort
  • Livre IV : Les sens et l’amour
  • Livre V : Le monde, la Terre et l’homme
  • Livre VI : Les météores et les maladies

Il ajoute à la théorie atomiste d’Épicure le concept de Clinamen, qui est une déviation spontanée des atomes dans leur chute. Nous verrons ce concept dans l’analyse du texte étudié.

Les origines de l’atomisme antique

Leucippe

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Source : Wikipedia

Éléments biographiques

Leucippe est né à Milet en 460 av. J.-C., mais d’autres auteurs font de Leucippe un citoyen d’Elée ou encore d’Abdère. Il  est mort en 370 av. J.-C. Il est disciple de Zénon d’Elée et maître de Démocrite (voir ci-après).

Doctrine

Il est le précurseur de la théorie atomiste antique. Il a écrit le Grand système du monde, mais cet ouvrage n’est pas parvenu jusqu’à nous. Selon lui, l’univers est un tout infini, dont une partie est pleine et l’autre vide. Il existe plusieurs mondes, qui se forment à partir du mouvement de corps – les atomes – qui s’associent lorsqu’ils sont semblables et se dissocient ainsi des autres. Il aurait été influencé par l’école pythagoricienne (nous le constaterons en particulier avec l’image des poussières se déplaçant dans la lumière du soleil).

Concernant l’origine de Leucippe, voici l’éclairage de Jean-Paul Dumont :

Si certains font naître Leucippe à Milet, c’est pour souligner qu’ériger en principe l’infinité des atomes peut s’interpréter en fonction de la conception ionienne de l’Illimité, et en particulier de celle d’Anaximandre. (…) Ceux, en revanche, qui font de Leucippe un citoyen d’Abdère, veulent entendre par là qu’il a jeté les bases de l’atomisme démocritien et même de l’atomisme tout cours. J.-P. Dumont, Les présocratiques.

Les philosophes de l’École ionienne, et notamment Anaximandre, ont en effet créé les concepts de principe, d’élément et d’Illimité au sens d’infini. Les principes se retrouvent chez Leucippe avec ceux des atomes – les éléments – et du vide dans lequel ils se meuvent, et ce dans un tout infini, donc illimité (voir l’article Les origines de la Philosophie – L’École ionienne). Nous verrons plus loin que Démocrite a complété le système leucippien, fondé sur la théorie atomiste de Leucippe.

Démocrite

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Source: Wikipedia

Éléments biographiques

Démocrite, disciple de Leucippe, est né à Abdère en 460 av. J.-C. et mort en 370 av. J.-C.

Doctrine

Voici comment Diogène Laërce décrit la doctrine de Démocrite :

Les principes des choses dans leur ensemble sont les atomes et le vide, tout le reste n’est qu’objet de croyance. (…) Rien ne se crée de ce qui n’est pas, rien ne se perd dans ce qui n’est pas [c’est-à-dire le néant]. Les atomes sont infinis en grandeur et en nombre ; ils se déplacent en tourbillon dans le tout. Ainsi naissent tous les composés, le feu, l’air, la terre, ces choses sont en effet, elles-mêmes, des agrégats de certains atomes(…). Nous voyons en vertu de simulacres qui frappent nos yeux. D. Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres.

Nous retrouvons, comme chez Leucippe après Anaximandre, les principes que sont les atomes et le vide ; l’infini des atomes et le tout infini ; les atomes qui s’associent pour former des corps composés.

Démocrite va ajouter d’autres concepts à la doctrine de Leucippe. Il conçoit ainsi l’homme comme un microcosme, autrement dit, étymologiquement, un petit (en grec, micros) monde (cosmos). Il introduit la thèse morale de la tranquillité de l’âme, “assiette stable de l’âme” qui présente des liens de parenté avec l’ ataraxie épicurienne, absence de trouble dans l’âme. Il a également élaboré une méthode d’observation par soi-même de la nature des choses : l’autopsie (J.-P. Dumont, Op. cit.).

Épicure

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Source : Wikipedia

Éléments biographiques

Epicure, philosophe grec, est né en 341 av. J.-C. et mort en 270 av. J.-C. Son oeuvre  a presque totalement disparue, hormis des lettres, notamment celle destinée à Hérodote, que nous évoquerons plus loin.  

Doctrine

Si dans ces lettres, Epicure présente des éléments de sa doctrine – la théorie atomiste dans la Lettre à Hérodote, les règles de la vie heureuse dans la Lettre à Ménécée – , c’est grâce à Lucrèce et son De Rerum Natura que nous pouvons connaître la doctrine épicurienne.

Selon Diogène Laërce, la doctrine d’Epicure est divisée en trois domaines :

  • Canonique : les voies d’accès à la doctrine ;
  • Physique : la doctrine fondée sur l’observation de la nature ;
  • Éthique : ce qui a trait au choix et au refus.

Nous allons maintenant examiner l’exposé de la théorie atomiste d’Epicure, contenu dans sa Lettre à Hérodote.

La théorie atomiste dans la Lettre à Hérodote

Nous présenterons ici des extraits de la lettre, précédés d’un titre visant à résumer les différentes thèses présentées. Les numéros entre crochets correspondent à la numérotation classique du texte.

Nécessité de l’existence du vide

Et si n’existait pas ce que nous appelons vide, espace et nature intangible, les corps [Les atomes] n’auraient pas d’endroit où être ni à travers quoi se mouvoir, comme manifestement ils se meuvent. [40].

Epicure affirme ici la nécessité que le vide, l’un des principes des choses selon Démocrite, existe, afin que les atomes, l’autre principe, puissent exister et se mouvoir.

Corps composés et corps primordiaux

(…) parmi les corps, les uns sont des composés, les autres ce avec quoi les composés sont faits. [40].

Il y a donc, d’une part, les atomes, corps primordiaux dont nous verrons les caractéristiques plus loin ; et d’autre part, les corps composés qui sont formés d’agrégats d’atomes.

Les atomes : principes nécessaires

(…) les principes sont nécessairement les natures corporelles insécables [les atomes]. [41].

Après avoir affirmé la nécessité de l’existence du vide, principe, Epicure affirme la nécessité que les atomes soient les principes des choses.

Multiplicité des formes des atomes

(…) les corps insécables et pleins, à partir desquels les composés se constituent et dans lesquels ils se dissolvent, présentent des différences de forme que l’esprit ne peut embrasser. [43].

Une des caractéristiques des atomes et de présenter une multiplicité de forme, dans une proportion telle que l’esprit ne peut concevoir leur nombre de formes. Epicure précise toutefois à la suite de cette phrase que, si ce nombre est immense, il n’est pourtant pas infini. Seul les atomes semblables, contenus dans chacune des différentes configuration de forme, sont en nombre infini. Notons ici la reprise du terme d’atomes “semblables”, utilisé par Démocrite dans les associations et dissociations des atomes.

Le mouvement perpétuel

Les atomes ont un mouvement continu perpétuel. [43].

Les atomes ne cessent jamais de se mouvoir. Nous verrons ce concept dans l’analyse du texte étudié, avec “l’agitation sans fin des atomes”.

Simulacre et image

“Simulacre” au singulier est entendu comme simulacre global du corps (composé d’un ensemble d’atomes) ; lorsque l’émission de ces simulacres est continue, il y a image, et c’est précisément ce que suggère l’expression “succession compacte”. “Ce qui en reste” est aussi une difficulté : puisqu’il s’agit de l’image sensible, il doit être fait allusion à l’image diminuée, mais se rapportant à un solide présent, éventuellement déformée (par la distance, les conditions extérieures. Note de J.-F. Balaudé, in Diogène Laërce, Op. cit.

Nous étudierons la notion de simulacre dans l’analyse du texte. Notons que c’est ce qui nous permet de percevoir en partie les atomes et leur mouvement.

Qualités des atomes

(…) les atomes ne présentent aucune des qualités qui appartiennent à ce qui apparaît, hormis la forme, le poids, la grandeur, et tout ce qui est nécessairement et naturellement lié à la forme. Car toute qualité change ; mais les atomes ne changent nullement. [54]

Les atomes présentent les caractéristiques suivantes : forme et ce qui lui est lié ; poids ; grandeur ; absence totale de changement.    

Vitesse de déplacement des atomes

(…) il est nécessaire que les atomes aient une vitesse égale, lorsqu’ils se portent à travers le vide, sans être heurtés par rien. [61].

Le mouvement des atomes se fait à une vitesse identique pour tous, lorsqu’il ne se produit pas de choc entre eux. Leur chute se fait toujours à la même vitesse.

Vitesse de déplacement des corps composés

(…) s’agissant des composés, l’on dira l’un plus rapide que l’autre. [62].

Si la vitesse de déplacement des atomes est constante, il n’en est pas de même pour les corps composés. Nous verrons dans l’analyse du texte la notion de taille de ces corps composés.

Conclusion du préambule

Nous avons essayé de réaliser dans ce préambule une première exploration de la théorie atomiste, qui va être évoquée maintenant dans l’étude de l’extrait du De Rerum Natura de Lucrèce. Le développement de cette théorie, depuis Leucippe, son précurseur, repris ensuite par Démocrite, son disciple, a influencé Épicure dans la construction de sa propre théorie sur les atomes. Soulignons que cette théorie relève d’une doctrine matérialiste, qui tend à expliquer le monde, l’âme et aussi les dieux comme issus de la matière, des combinaisons d’atomes. Lucrèce enfin a transmis cette théorie épicurienne dans son ouvrage, dont nous allons tenter à présent d’en analyser le contenu.

Explication de texte

Introduction

Le matérialisme épicurien, repris ici par Lucrèce dans cet extrait du De Rerum Natura, seul ouvrage de cet auteur qui nous soit parvenu, conçoit la “nature des choses” comme fondées sur les deux principes que sont les atomes et le vide. Cette théorie dite atomiste antique est initiée autour du Ve siècle av. J.-C. par le penseur présocratique Leucippe, enrichie ensuite par Démocrite, son disciple, puis par Epicure, au IVe siècle av. J.-C. Lucrèce va nous transmettre la pensée épicurienne. Des oeuvres d’Epicure, il ne reste aujourd’hui que des fragments, des lettres, dont celle à Hérodote, qui résume sa théorie des atomes. Par quel moyen ces philosophes – et pré-philosophes – ont-ils pu découvrir ce monde constitué d’éléments si petits qu’ils ne pouvaient être perçus par les sens ? Que peut nous révéler “l’étude rationnelle de la nature” préconisée par Lucrèce ? Enfin, comment pouvons-nous réussir à percevoir par nos sens la représentation des interactions entre les atomes et des corps qui en sont composés ?  

L’agitation perpétuelle des atomes

Errance et exclusion

Principes des choses

Dans le livre deuxième du De Rerum Natura, Lucrèce expose la théorie atomiste développée par Epicure. Dans les paragraphes qui précèdent l’extrait étudié aujourd’hui, Lucrèce explique que les atomes, “principes des choses”, sont dans une errance perpétuelle dans le vide. Certains se heurtent et forment des assemblages plus ou moins denses. Comme l’indique le début du texte, d’autres atomes ne s’associent pas entre eux, en tout cas pas tout de suite. Sans association, ils poursuivent leur chemin dans le “vide immense”.

Avant d’aller plus loin, tentons tout d’abord de bien saisir ce qu’est un atome, selon la théorie atomiste antique.

Insécables

L’étymologie du mot “atome” vient du grec atomos, qui signifie non coupé, indivisible (Morfaux, , Vocabulaire de la philosophie et des sciences Humaines). Le mot grec est composé du privatif a- et de tomos, qui signifie coupure. Nous retrouvons cette acception dans le terme médical de “tomographie’, qui est une technique radiologique permettant d’obtenir des coupes d’un organe (voir cnrtl.fr). Les a-tomes ne peuvent pas être coupés, ni divisés, ils sont, comme le dit Epicure avant Lucrèce, insécables. Les corps composés peuvent être divisés, puisqu’ils sont composés d’atomes ; mais il est impossible d’aller plus loin dans la division au-delà de l’atome : c’est le principe, étymologiquement le commencement de toutes choses.

Querelle des antiques et des modernes

Pour tendre vers l’exhaustivité sur ce terme d’atome, examinons ses définitions, antique et moderne :

Corps matériel très petit, indivisible, de formes diverses, séparé des autres dans le vide. Dans la physique antique (Démocrite, Épicure, Lucrèce), toute la complexité des apparences visibles pourrait être expliquée par des combinaisons d’éléments simples, indivisibles, les atomes.

(…) depuis le XXe siècle, la microphysique ne voit plus dans l’atome un grain de matière indivisible, mais la plus petite unité de matière qui peut être partagée sans libérer de particules électriques. Elle en étudie la structure et les constituants dont les principaux sont les protons (charge positive), les électrons (charge négative) et les neutrons. Morfaux, Op. cit.

Si nous comparons ces deux définitions, nous allons trouver des caractéristiques communes et d’autres différentes. Le fait même qu’il puisse exister des points communs montre l’étonnante prescience des théoriciens atomistes antiques, qui ne disposaient que de leur raison pour mettre en théorie ce qu’ils observaient. Il n’y avait à leur époque aucun microscope électronique ou accélérateur de particules.

Atomes crochus et autres éléments

Voyons d’abord les caractéristiques communes. Les atomes sont considérés comme les corps matériels les plus petits. Ils ont des formes diverses : chez Lucrèce, il existe des atomes crochus (d’où vient l’expression “avoir des atomes crochus avec quelqu’un) ; et d’autres atomes lisses et ronds :

(…) les corps que nous voyons durs et massifs doivent leur cohésion à des atomes plus crochus, plus intimement liés et entrelacés en ramifications complexes. De ce genre sont, en première ligne, le diamant qui brave les coups, les blocs de pierre dure, le fer rigide, et l’airain qui crie au gonds de nos portes.

Ce sont au contraire des atomes lisses et ronds qui forment les corps de nature liquide et fluide. Car les atomes de forme sphérique ne peuvent se maintenir unis, et, sous un choc, tout roule aisément comme sur un plan incliné. DRN, II, 444-454.

La classification périodique des éléments chimiques de Mendeleïev recense les cent-dix-huit éléments qui composent l’ensemble des atomes connus de notre univers (voir tableau ci-dessous).

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Source : Wikipedia

Il y a donc, comme chez Lucrèce différentes formes d’atomes.Et, comme chez Lucrèce, les formes d’atomes ne sont pas infinies :

(…) la forme des atomes ne varient pas à l’infini. DRN., II, 479-480.

Toutefois, si la conception moderne semble rejoindre celle antique sur la diversité des formes, il y a une différence majeure dans la nature de ces formes : chez les théoriciens atomistes antiques, l’atome est le corps le plus simple, indivisible ; en physique moderne, l’atome est composé de protons, d’électrons et de neutrons. Même le plus simple des atomes, l’hydrogène, est composé d’un proton et d’un électron. Il y a donc bien des corps plus petits que les atomes. Il est même possible de diviser un atome, comme dans le cas de la fission nucléaire, qui fait éclater un atome lourd jusqu’à produire des neutrons isolés. Protons et neutrons sont eux-mêmes divisibles en particules élémentaires, les quarks qui les composent. Il reste qu’au-delà de ces différences, les théoriciens atomistes antiques ont eu une vision quasi prophétique de ce que pouvait être l’univers.

Simulacre quotidien

Cette vision du monde peut être, selon Lucrèce, acquise par l’observation quotidienne. L’errance des atomes peut parvenir à nos sens, sous la forme d’une image, que Lucrèce nomme aussi “simulacre”. Voici la définition de ce terme :

Image ou représentation d’une chose concrète. Définition du site cnrtl.fr.

Nous ne pouvons percevoir les atomes par nos sens de par leur nature :

(…) ces éléments échappent de beaucoup à la portée de nos sens ; puisqu’ils sont déjà invisibles par eux-mêmes. DRN, II, 312-314.

Pourtant, il nous est possible d’en avoir une représentation indirecte, un “simulacre” de leur réalité. C’est ce que Lucrèce va nous faire découvrir.  

Les “poussières dans l’air”

Ce simulacre qui va nous permettre de nous représenter les atomes, c’est ce que nous pouvons apercevoir lorsqu’un rai de lumière pénètre dans la pièce d’une maison. Nous pouvons alors distinguer de minuscules particules en mouvement : ce sont des “poussières dans l’air”, comme le rapporte Aristote :

Démocrite (…) dit que le feu et l’âme ont des atomes de forme sphérique, comme ce que nous appelons les poussières dans l’air qu’on voit dans les rais du soleil filtrant à travers les volets ; et c’est à partir d’eux que l’universel mélange séminal constitue les éléments de la nature tout entière. Aristote, Traité de l’âme.

Lucrèce reprend l’image des “poussières dans l’air” déjà émise par Démocrite. Ce dernier s’inspire également de cette même image que d’autres ont introduit avant lui. C’est ce que souligne J.-P. Dumont dans la notice concernant Leucippe dans l’ouvrage Les Présocratiques :

Sait-on encore que l’observation des poussières dansant dans le rai de lumière est une image pythagoricienne ? J.-P. Dumont, Op. cit.

L’école pythagoricienne, rapporte encore Aristote, pensent que “l’âme est constituée de poussières en suspension dans l’air” (Op. cit). Notons donc ici que cette image s’est transmise depuis les pythagoriciens jusqu’à Lucrèce, en passant par Leucippe, Démocrite et sans doute également Épicure dont Lucrèce célèbre la doctrine dans le De Rerum Natura dont nous étudions ici un extrait. Il faut aussi souligner le caractère résolument matérialiste de la théorie atomiste antique et en particulier de la doctrine Épicure, retranscrite par Lucrèce. Il n’est point ici d’âme immatérielle, prisonnière d’un corps, comme chez Platon (voir l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). Pour Épicure, tout dans la nature est formé à partir des atomes, y compris l’âme. Contrairement à Platon qui défend le cycle de l’âme qui s’incarne dans le corps du monde sensible, et qui, à la mort du corps, séjourne dans le monde intelligible avant de se réincarner, Épicure conçoit la dissolution des atomes qui composent l’âme comme définitive : il ne reste rien de cet âme ; une autre âme, totalement différente, pourra naître de ces atomes, mais ne sera jamais cette âme à jamais disparue. Seuls subsistent les atomes qui “s’entremêlent de mille façons à travers le vide”, formant parfois des corps en se combinant ou errent dans ce vide lorsqu’ils ne se sont pas encore combinés.   

Secouez-moi, secouez-moi !

Le “simulacre” des “poussières dans l’air” permet de se représenter cet entremêlement perpétuel des atomes. L’univers, qui nous paraît immobile au premier abord, est empli du “mouvement incessant de tous les atomes” (DRN, II, 309-310). Les “poussières dans l’air”, animées du même mouvement incessant donnent l’apparence de celui des atomes. Lucrèce précise à nouveau que ce mouvement se produit “dans le grand vide”, qui est principe des choses comme le sont les atomes. Cette importance fondamentale du vide est à mettre en regard de la conception de Parménide, pour qui le non-être ne pouvait pas exister :

Allons, je vais te dire et tu vas entendre
quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence;
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;
l’autre, que l’être n’est pas: et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer;
car le pensé et l’être sont une même chose.

Parménide, Poème.

Parménide, penseur présocratique du Vie siècle av. J.-C., soutient que seul existe l’être et que le non-être ne peut exister puisqu’il ne peut même pas être pensé. Pour Parménide, l’être est Un et ne peut être multiple. Seul donc existe l’être et il est seul à emplir l’univers ; ce qui reviendrait à dire que le vide ne peut exister, puisqu’il équivaut au non-être, et que l’être ne serait plus Un. Or, si le vide n’existe pas, alors les atomes ne peuvent s’agiter sans fin :

Et si n’existait pas ce que nous appelons vide, espace et nature intangible, les corps [Les atomes] n’auraient pas d’endroit où être ni à travers quoi se mouvoir, comme manifestement ils se meuvent. Épicure, Lettre à Hérodote, [40].

Epicure va à l’encontre de Parménide, en affirmant qu’il est nécessaire que le vide – le non-être – existe, sans quoi les atomes n’auraient aucun lieu pour exister, et donc se mouvoir. Platon, dans Le Sophiste ou De l’Être, évoque la “méprise de Parménide” :

Les genres (…) se mêlent entre eux ; l’Être et l’Autre circulent à travers tous et ces deux genres à travers l’un l’autre ; l’Autre, participant à l’Être, forcément, il est en toute certitude non-être. Platon, Op. cit.

Dans cette oeuvre, Platon présente les cinq natures génériques de l’être : l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre (voir les notions de Même et d’Autre dans le Carnet de Vocabulaire). Il défend la thèse, comme Épicure, que le non-être doit nécessairement exister. Chez Platon, le non-être est ce qui permet aux sophistes de persuader leur auditoire : ce qu’ils disent est faux mais leur discours a l’apparence du vrai ; autrement dit, si le non-être – le faux – n’existait pas, il serait impossible de critiquer les sophistes. Dans le même ouvrage, Platon oppose les doctrines monistes – le Tout est un -, et pluralistes – l’Être est multiple. La doctrine moniste est celle de Parménide : l’Être est tout .  il n’existe que le Même. La doctrine pluraliste, et plus précisément dualiste, est celle d’Epicure et de Lucrèce : les “principes des choses” sont les atomes – êtres et Même -, et le vide – non-être ou Autre, ou encore “non-le Même” (Platon, Op. cit.). Le vide existe, tout comme les atomes, et il leur offre le lieu indispensable pour qu’ils puissent être en mouvement.

Mouvements invisibles

De la pratique de l’autopsie

Nous avons vu plus haut que l’agitation des “poussières dans l’air” nous permettait d’appréhender, sous la forme d’un “simulacre”,d’une représentation, la réalité concrète du mouvement des atomes, qui restent malgré tout invisibles à nos sens. Lucrèce affine la perception : le début du texte décrit ce que peut être “l’agitation sans fin des atomes” ; ce deuxième paragraphe veut montrer l’intérêt de l’observation, autrement dit de la méthode de l’autopsie qu’utilisait Démocrite. Ce terme vient du grec autopsia, vision par soi-même, de autos de lui-même, et opsis, vue (Larousse étymologique). Cette vision par soi-même, aidée de la raison, permet la révélation des “mouvements invisibles” de la matière. Nous retrouvons là le matérialisme de la doctrine épicurienne : il n’y a pas d’autre réalité que ce qui existe dans la nature. Il y a bien une sorte de “vision de l’esprit”, mais pas au sens où Platon l’entend pour ce qui est du monde intelligible des Idées (voir l’article Platon, Phédon – Le corps prison de l’âme). La révélation du mouvement des atomes se fait par une “vision de l’esprit” au moyen de la raison, pour se “figurer” ces mouvements. L’autopsie, l’observation par soi-même des “poussières dans l’air” qui s’agitent, permet de comprendre rationnellement les mouvements des atomes.

Itinéraire bis

Et ces mouvements présentent bien des variétés, il n’est point de mouvement unique ou uniforme. Il y a bien originellement un seul mouvement des atomes, mais Lucrèce ajoute à la doctrine épicurienne un nouveau concept :

Les atomes descendent bien en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s’écarter un peu de la verticale, si peu qu’à peine peut-on parler de déclinaison.
Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n’y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n’eût pu rien créer. DRN, II, 217-224.

Le mouvement originel des atomes est de chuter de haut en bas dans le vide, sur une trajectoire droite. S’il n’y avait que ce seul mouvement, les atomes tomberaient sans fin dans le Tout infini. Ils ne se rencontreraient jamais, et l’univers ne serait composé que d’atomes et aucun corps composé ne pourrait naître. C’est là qu’intervient la “déclinaison” : sans ce concept, aucune nature, aucun corps composé ne peut être : cette déclinaison, c’est le Clinamen :

Dans l’atomisme antique (Epicure, Lucrèce), déviation spontanée et fortuite des atomes dans leur chute en ligne droite ; c’est ainsi que se composent les corps et la nature entière. Morfaux, Op. cit.

Le concept de déviation est déjà présent chez Epicure qui évoque les chocs entre atomes “par suite d’une action extérieure” (Lettre à Hérodote, 61). Lucrèce y ajoute le concept de libre arbitre, en comparant le mouvement des atomes à la volonté de notre esprit :

(…) si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini ; d’où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d’où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. DRN,II, 253-261.

Les atomes, comme notre esprit, ont la capacité de se mouvoir autrement que par les seuls chocs ou la seule pesanteur : cette autre cause de mouvement est liée au “pouvoir inné de la volonté” (Lucrèce, Op. cit., 286). Il y a donc de la contingence dans le mouvement des atomes : leur mouvement peut être ou ne pas être, ou être sous une autre forme (voir la notion de contingent dans le Carnet de Vocabulaire).

Mobilité et principes

Cette mobilité en tout sens des atomes est liée à leur chute, aux chocs qui se produisent entre eux, et au Clinamen, à la déviation libre de leur trajectoire. Et cette mobilité est liée à leur nature, à leur essence : elle est au principe des atomes, à leur commencement ; elle les commande, au sens étymologique du terme “principe” (primus, qui commande – Morfaux, Op. cit.).

Exposé des principes

Auto-mobiles

Petits poids

Dans ce dernier paragraphe, Lucrèce décrit trois types de corps : les atomes, “principe des choses”, les plus petits corps composés et les corps plus importants. Les atomes sont à l’origine du mouvement, à leurs principes qui font qu’ils sont les premiers à se mouvoir. Lucrèce précise également la vitesse de ce mouvement, comme l’avait auparavant précisé Epicure dans sa Lettre à Hérodote [61] :

(…) tous les atomes doivent, à travers le vide inerte, être emportés d’une vitesse égale, malgré l’inégalité de leur pesanteur. Jamais donc sur les plus légers ne tomberont les plus lourds, ni ne produiront d’eux-mêmes, avec des chocs, les mouvements divers au moyen desquels peut opérer la nature. DRN, 237-243.

Nous avons déjà vu plus haut que les atomes étaient répartis en des formes variées. Lucrèce indique qu’ils ont des poids différents. Là encore, la prescience de Lucrèce est étonnante : dans la physique moderne, les atomes ont une masse atomique, qui correspond à leur poids, et varie de 1 à un peu plus de 200, en fonction de leur composition. Un autre point surprenant concerne le caractère égal de la vitesse de la chute des atomes dans le vide, quel que soit leur poids. Au XVIe siècle, Galilée émit l’hypothèse que les corps qui chutaient dans le vide avaient une vitesse égale, quels que soient leur masse ou leur nature. La légende raconte qu’il fit l’expérience depuis le sommet de la tour de Pise. Bien des années plus tard, en 1971, David Scott, astronaute de la mission Apollo 15, reproduisit l’expérience de Galilée sur la Lune : il fit chuter un marteau et une plume en même temps, et les deux objets touchèrent le sol au même instant, démontrant que leur vitesse était bien égale (voir la vidéo ici). Lucrèce et Épicure ont donc eu, par leurs observations – leurs “autopsies”, à l’instar de Démocrite – et au moyen de leur raisonnement, eu l’intuition des atomes, de leur masses atomiques, et de la vitesse égale de la chute des corps dans le vide. Précisons malgré tout que, pour Épicure, la vitesse égale ne concernent que les atomes :

(…) s’agissant des composés, l’on dira l’un plus rapide que l’autre. Épicure, Lettre à Hérodote, [62].

Ainsi, contrairement à l’hypothèse galiléenne, les théoriciens atomistes concevaient que la chute des corps composés ne s’effectuait pas à vitesse égale : “Nobody’s perfect !”  (Billy Wilder, Some like it hot).

Épicure et Lucrèce ont conçu également, comme nous allons le voir maintenant, la formation de corps à partir d’atomes qui s’assemblent.  

Les corps composés

Lucrèce expose le mouvement primordial des atomes, qui engendre le déplacement tout d’abord des “plus petits corps composés”, puis des “corps plus importants”. Selon les formes des atomes, crochus, lisses, pointus, des corps variés vont voir le jour : le diamant, le bloc de pierre avec les atomes les “plus crochus” [DRN, 444-450] ; l’eau de mer avec les atomes “lisses et ronds” [DRN, 463-466].

Les atomes se heurtent aux petits corps dans des chocs restant invisibles à nos sens. C’est lorsque ces chocs entraînent d’autres chocs avec les corps composés plus grands, que nous allons pouvoir enfin percevoir ces mouvements.

Le retour du simulacre

Les mouvements partent des atomes, et s’accroissent de plus en plus. Alors enfin, nous pouvons les distinguer, dans ces “poussières de l’air” évoquées au début du texte Mais cela reste une observation indirecte de la réalité concrète du mouvement des atomes, qui échappent à notre vision. Ce n’est que la raison, observant le “simulacre” du mouvement des “corpuscules”, qui peut déduire ainsi la cause première de cette mobilité : la chute des atomes dans le vide immense, et les chocs qui interviennent lorsque leur trajectoire dévie grâce au Clinamen, à cette déclinaison qui permet la création par la nature des choses et des êtres. Et même notre âme, tout comme notre corps physique, est composée de ces atomes, dans cette théorie atomiste épicurienne qui se veut entièrement matérialiste.

Conclusion

Dans cet extrait du De Rerum Natura, nous avons pu voir quelques éléments majeurs de la théorie atomiste antique : les “principes des choses”, que sont les atomes et le vide dans lequel ils errent sans fin ; les caractéristiques de ces atomes, qui les conduisent à se combiner pour former des corps composés ; leur mouvement incessant enrichi par des déclinaisons qui offrent la possibilité de s’assembler entre eux. Ce mouvement des atomes, invisible à nos sens, peut pourtant être indirectement observée : c’est l’exemple des “poussières de l’air”, qui s’agitent sans fin dans le rai de lumière du soleil. Ce “simulacre” offre une représentation du mouvement perpétuel des atomes. Celui-ci, par l’observation attentive de petits corps dansant dans l’air, permet de saisir ce que peut être la mobilité des atomes, qui, en s’entrechoquant, en déviant de leur trajectoire originelle grâce au Clinamen, participent à la création de corps plus importants. Et ce sont justement ces corps plus importants en taille que les atomes, ces “corpuscules”, que nous pouvons percevoir par nos sens, l’image du mouvement invisible atomique. 

Dsirmtcom, mars 2018. 

Bibliographie

Aristote, Traité de l’âmeTexte en accès libre

Jean-Paul Dumont et coll.,  Les Présocratiques, Bibliothèque de la Pléiade.

Épicure, Lettre à Hérodote. Texte en accès libre

D. Folscheid, Les grandes philosophies. PUF, Coll. Que sais-je ?

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Librairie Générale française. Texte en accès libre

Lucrèce, De la Nature des Choses – De Rerum Natura Texte intégral

L.-M. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences Humaines, Armand Colin.

Parménide, Poème.

Platon, Le Sophiste ou De l’Être. Texte en accès libre

Remacle.org, site de L’antiquité grecque et latine du Moyen-Âge, Lucrèce.

P. Rosenberg, La Philosophie – Retenir l’essentiel, Nathan.

Wikipedia, Lucrèce.

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3 réponses à “Lucrèce – La théorie atomiste d’Épicure

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